Voulez-vous du ghee?

Le ghee c’est du beurre clarifié. Clarified butter. Fait donc à base de lait de vache (Cow ghee) ou de  chèvre (goat ghee). Au Brésil cela existe sous le nom de manteiga de garrafa même si le processus de fabrication est légèrement différent ce qui fait que les arômes different. J’ai à Mayotte découvert du ghee végétal, végétable ghee, bien pratique pour les végétariens. C’est du palm ghee, du ghee clarifie à base d’huile de palme raffinee. Marque Spoons Brand originaire de Malaisie. Comme beaucoup de ghee végétaux il est coloré au bêta-carotène qui est un produit dérivé d’un champignon (fungus). D’autres sont colorés au curcuma.
Le ghee pour moi évoque l’Inde. On va mettre une couche de ghee sur les naam, les chapati, les rôtis, par exemple. On va en mettre dans les curries, le riz, le dhal aussi.

Mais c’est quoi exactement. Faites fondre votre beurre à feu doux, vont apparaître tour à tour la caséine ( la protéine) puis le petit lait. Vous vous débarrassez de ces impuretés et vous avez du ghee. Le ghee a une durée de vie supérieure au beurre et un temps de fumee lui aussi largement supérieur. 

Le ghee, le desi ghee, le vrai de vrai, c’est le ghee animal à base de lait animal. Depuis quelques années on voit apparaître le ghee vegetal sans cholestérol sans acides trans. On suspecte le ghee d’huile de palme d’être cancérigène. Je me méfie un peu. Mais je viens d’acheter. On verra bien. Je me documente. Les vegan, les végétariens ne jurent que par lui. Mais tout est question de chapelle et de goût. J’ai par exemple essayé de remplacer le lait de vache par des laits de substitutions végétaux comme le soja, l’amande, le coco, la noisette, le riz, le quinoa. Aucun ne m’a semblé satisfaisant. Je tolère plus facilement l’huile d’olive, de colza, de cacahuete, de tournesol, de soja, de coprah, de pépins de raisin, peu importe. Ou alors une bonne margarine végétale. Je n’ai rien contre le lait ni contre le miel. Ce sont des produits animaux certes mais je ne crois pas agresser la gente animale en les consommant.

On peut utiliser de l’huile de coprah et rajouter de la poudre de curcuma (turmeric) ,  des feuilles de curry et des feuilles de goyave (guava leaves) pour donner à ce ghee l’aspect, la consistance et le goût du Desi ghee.

On peut aussi utiliser d’autres huiles vegetales comme l’huile d’olive , l’huile de colza. Ou mieux encore faire un desi ghee vegan à partir de noix de cajou, d’amandes.

Comme je le disais en préambule mon premier thème était brésilien, une spécialité du Nordeste qu’on appelle, manteiga de garrafa. C’est un beurre qui est présente dans une bouteille, d’où son nom « de garrafa »! Je savais que ce beurre était artisanal mais je ne savais pas que c’était du beurre clarifié. Je savais seulement que c’était délicieux étalé sur une « carne do sol » merveilleusement grillée accompagnée de aipim (manioc), feijão fradinho ( haricots Cornille). Le bode da brasa (viande de chèvre ou cabri au feu de bois), le baião de dois, le pirão de leite exigente de lá manteiga de garrafa.

Le ghee est un aliment lié aux croyances hindoues. Il provient de la vache, animal sacré en Inde, et est utilisé à tous les moments de la vie de la naissance à la mort. Il sert de libations aux deva, les divinités. C’est un mets fortement empreint d’ayurvedisme. Sans lactose, sans cholestérol, sans acides trans.

Jour de l’an musulman

Oyez oyez bonnes gens, en ce vendredi 22 septembre 2017 de l’ère chrétienne j’ai fêté le nouvel an musulman pour la première fois de ma vie. Il va de soi que j’aurais adoré le fêter à ma manière de la même façon que je fête tous les jours de l’an, qu’ils soient profanes qu’ils soient religieux, en dansant en sautant et en matant. Eh oui je suis un fervent partisan du sauté-maté arrosé de mangeaille et buvaille. C’est ma secte, c’est ma religion, c’est mon acte de foi perpétuelle et s’il y a un dieu tout puissant et éternel du sauté-maté envoyez-le-moi  que je lui prête allégeance immédiate pour les siècles des siècles, enfin disons tant que mes vieux os me permettront de sauter-mater.

Car voyez-vous sauter-mater c’est tout un art. Les Brésiliens disent pipocar. Pipocar c’est sauter comme un grain de maïs mis en présence de matière grasse et de chaleur. Ils disent aussi pular qui veut vraiment dire sauter. On peut pular quand on saute à la corde mais aussi quand on va becqueter le fruit défendu mais tellement tentant d’une partenaire alors qu’on est légitimement époux. Là c’est « pular a cerca ». Sauter la barrière, sauter la haie. Les Hexagonaux disent sauter tout simplement et chantent en de grandes occasions « qui ne saute pas n’est pas français)
Ainsi donc selon le calendrier lunaire musulman vendredi 22 septembre 2017 est l’équivalent du premier jour de l’année. Je vous explique.

L’Islam a commencé avec le prophète Mahomet. Il habitait La Mecque où il était né en 570. Il fut très vite orphelin de père et mère et bien qu’analphabète et illettré ce descendant du clan des Hachims (qui deviendront plus tard les Hachémites), petit clan de la tribu des Quraysh, devint marchand. Il se marie à 25 ans avec sa patronne, devenue veuve, Khadija. A 49 ans avec Sawda et Aicha. A 54 ans avec Hafsa, à 55 ans avec Zaynab. Bref il aura au total 13 épouses au cours de sa vie qui dura selon certains 62 ans, selon d’autres 64. Il  pratiquait, avant que l’ange Gabriel (Djibril) ne lui apparaisse en messager d’Allah, comme tous à cette époque à la Mecque une religion syncrétique basée sur le polythéisme du din el arab et les monothéismes du judaïsme et du christianisme qui étaient l’environnement local disponible, le tout teinté d’une dose d’hanifisme jusqu’à l’âge de 40 ans. La Mecque était déjà centre de pélerinage où l’on vénérait de nombreuses idoles polythéistes autour de la Kaaba comme Hubbal, al-Lat, al-Uzza, al-Manat.. Puis, persécuté pour ses idées iconoclastes et monothéistes et ses prêches par le clan dominant, gestionnaire des marchés et de la Kaaba, il partit pour Médine (autrefois oasis de Yathrib) et y créa avec d’autres émigrés comme lui qui fuyaient le système des clans une communauté dissidente dite Oumma qui s’étendit sur toute la péninsule arabique : c’est là que commence l’islam. On appelle Hégire ou Ras as-sana ce changement d’adresse, cette rupture, cet exil qui eut lieu en l’an 622 , le 16 juillet du calendrier julien (c’est à dire au 19 juillet du calendrier grégorien) et qui marque le début de la communauté musulmane. C’est le calife Omar qui décida postérieurement de changer le calendrier. Nous commençons l’année 1439 ! Woulo ! Ras as-sana ouvre le mois de Muharralm, le premier mois du calendrier islamique. La date du premier jour de l’année est variable et dépend de la lune. En 2016 c’était le 2 octobre.
J’ai appris tout cela vendredi soir car rien dans le quartier de M’Tsapéré, rien dans l’attitude de mes collègues musulmans et aussi des jeunes musulmans avec lesquels je travaille ne laissait transparaître le bouillonnement que suscite le nouvel an dans d’autres cultures. J’ai vu le nouvel an au Brésil où on prête hommage aux saints du candomblé et ou on se vêt de blanc pour offrir des cadeaux à Iemanja, déesse de la mer. Ensuite on fait péter le champagne ou le mousseux et commence le repas du réveillon. J’ai vu le nouvel an chinois avec les dragons et les pétards ! Je m’attendais à une cavalcade de tambours et de crécelles au minimum.
Mon informateur Mohammed du bar Baraka calma mes ardeurs. Ah non c’est une fête religieuse, on fête ça à la mosquée. Il y a un sermon de l’imam puis chacun rentre chez soi. Que mange-t-on de différent ? Rien.
Bon, moi je ne crois que ce que je vois. Et effectivement dans la rue rien de spécial, dans les boubous et bonnets rien de spécial. Le nouvel an musulman est intérieur.
Ce même soir mon collègue Fahardine qui est musulman m’avait invité à le voir jouer dans un match de foot corporatif qui opposait au stade du Baobab de M’Tsapéré le CE SIM et A la Poste. Je me suis dit le match de foot est probablement le prélude à une fête, la fameuse troisième mi-temps. Arrivé à 18 heures le match qui était précédé par un autre ne commença que vers 19H15. Je n’ai même pas eu le temps de voir mon pote Fahardine faire quelques dribles ou se faire dribler. Car une idée m’était venue. Il y a dans toutes les religions, des fanatiques, des chauds partisans, des tièdes partisans et des froides fidèles. J’étais prêt à parier qu’il y aurait une petite fête quelque part à M’Tsapéré. Je m’en retournai chez moi, vêtit mon meilleur pantalon de shingteng et ma chemise bleue et blanche hawaienne . Un petit coup de rasoir après et j’étais devenu un beau gosse pour affronter ce nouvel an.
J’avais décidé de passer ma soirée chez Cousin, un bar au Baobab où je n’avais jamais mis les pieds. Pas de bol : ambiance karaoké. Oh my God ! En une heure on me revisita Belle, Là-bas, L’aigle Noir, et une chanson de Téléphone dont je ne me souviens pas le  titre mais qui narrait l’histoire d’une junkie. Sur la table d’à coté j’entendis « ca ne nous rajeunit pas » ! Je cherchais en vain ans ma mémoire un indice de cette chanson ans mon vécu musical. Niet, nada ! Mais moi je suis génération James Brown, Otis Reeding et Wilson Pickett pour les messieurs et Aretha Franklin, The Supremes et Diana Ross pour les jeunes filles. Nous n’avons pas les mêmes valeurs !

Dans le bar il n’y avait que quelques tondus et trois pelés. Et j’en faisais partie. Certains venaient juste pour prendre un plat. Au choix il ne restait plus que massala de cabri, poisson au coco, romazawa malgache, entrecôte à la moutarde. Il n’y avait guère là que des wazungu. Les Mahorais n’aimeraient-ils pas le karaoké ? Peut-être pas le jour de l’an. Finalement je pris un verre de rouge, le premier que je commande ici et commençait à me morfondre dans ma peine existencielle quand surgit une gamine d’à peine dix ans qui veut montrer ses talents vocaux à notre pauvre public dispersé. Sa mère portable au poing filme la scène qui sera probablement une scène d’anthologie pour elle dans soixante ans mais qui fut pour moi le martyre. Après sa belle prestation au micro les parents applaudissent poliment et repartent dans la nuit noire avec leur progéniture. Moi j’étais déjà à trois doigts du caca nerveux !  Je fais le compte des présents. Il y a une table de 4 wazungu, deux hommes et deux femmes et un ou deux mahorais qui les accompagnent. Et il y a moi. Enfin il y avait moi car je paie mon verre (5 € tout de même pour du vin réfrigéré) et je prends la poudre d’escampette. Il n’y a pas un chat noir dans la ville. Je n’ai pas pris de taxis. Erreur, j’ai failli le regretter. Ca ne coûte pourtant presque rien la nuit. Vraiment j’exagère. Me voilà en train de remonter au rond point de Cavani remontant le morne vers Cavani sud. Mon plan: aller au bar malgache que j’ai découvert la-bas et me fondre dans l’ambiance de nouvel an que j’imagine la bas tonitruante.
Je suis seul à marcher dans les rues. Enfin seul de mon âge et vêtu disons un peu plus élégamment que d’habitude. Je commence à flairer le danger. Mais trop tard !Déjà une bande de jeunes me croise avec leurs mines patibulaires. Mais rien ne se passe. Voici venir un deuxième groupe: on les entend venir au loin ! Je bombe le torse, je rentre le ventre, je serre les fesses, la bombe arrive, et ça n’a pas loupé. Un jeune malotru se plante devant moi et me dit quelque chose. Je ne saurais vous dire s’il m’a parlé en français ou en shimaoré. Moi je lui réponds sans perdre ma gamme, la voix ferme venant du plus profond du diable vauvert de mon outre-tombe personnel : « keskya ». Je ne sais pas pourquoi ses copains rigolent et continuent leur chemin et lui comme un con, tout penaud, décontenancé, s’efface devant moi et me laisse passer. Cela a duré une fraction de seconde, je ne sais même pas si je me suis arrêté une nano-seconde. En tout cas j’ai dû l’impressionner. Ou peut être tout simplement me demandait il tout bonnement l’heure. Peut-être me souhaitait-il tout simplement bonne année ! Ou si je n’avais pas vu passer un chat noir courant derrière un rat gris ! Ah les gens sont méchants, quand même ! On voit le mal partout !Mais l’heure n’est pas aux hypothèses, heureusement je dois prendre à droite pour rejoindre le bar et la délivrance. Je hâte fermement et sûrement le pas
ô rage ô désespoir ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie. Au snack bar malgache là aussi deux tondus et trois pelés. La je ne rentre même pas.
J’ai compris : le nouvel an musulman se passe dans les mosquées. Il faut dire que la simili rencontre avec le malotru extra terrestre comorien ou mahorais m’a nettement refroidi. J’évalue maintenant mes chances d’être attaqué sur la route du retour où je dois traverser 200 mètres d’escalier à travers une favela. J’arrive au pied de cet Everest! Pas le moindre réverbère. Je sens la sueur perler. Ce serait bête de se faire occire dans ces marches d’escalier que j’emprunte tous les jours. Courage ! J’ai survécu à New York City, Jersey City, Amsterdam, Rome, Marseille, Paris, Salvador, Cayenne et Buenos Aires. Je ne vais pas me laisser abattre par la petite Mamoudzou ! C’est le nouvel an, peuchère. Par mesure de sécurité je retire mon portefeuille lourd d’environ 90 € et de mes papiers et le place bien au chaud au fond de mon slip de marque Fevi’s. Quand au portable, mon petit Wiko pas cher mais chéri, il reste lui au fond de la poche arrière du pantalon. Inch Allah !
J’arrive sur la place où je vois des ombres se profiler et tout en sifflotant pour montrer que je suis heureux d’être en vie en ce jour de l’an je hâte le pas car il n’y a âme qui vive de mon âge. Que des jeunes à pied qui vaguent et divaguent.
Ouf j’y ai réchappé. Je suis désormais dans les rues familières de M’Tsapéré. Finalement tout ça m’a creusé. Six brochettes s’il vous plaît. Je les ingurgite aussi vite qu’un verre d’eau, paie mes deux euros, prélevés non pas du portefeuille qui dort encore tranquillement dans mon slip mais d’un fond de poche. La lune est belle sur M’Tsapéré ! Et au lit moussaillon, dodo. Bonne année, Inch Allah j’irai fêter le nouvel an à l’île Maurice fin décembre ou alors quelque part où je trouverai des gombos et où je pourrai sauter-mater à loisir.

Pour info l’année juive a commencé aussi cette semaine le 20 septembre à 19h34 et se termine le 22 septembre, Roch Hachana. Nous sommes entrés dans l’an 5778

Et si on baptisait les cyclones autrement

Maria, Irma, Jose sont de bien jolis prénoms. Moi, je demande qu’au nom des célébrités et anonymes qui ont porté ces prénoms on débaptise les ouragans. Appelez-les Zananas, Fouyapen, Monben, Zikak, Poyo, Planten, Koko, Dachine, Dombré, je n’y vois aucun problème mais pourquoi traumatiser des centaines de milliers sinon des millions d’humains. Moi par exemple, Jean-Marie de prénom, j’ai subi un traumatisme que je ne saurai pour l’instant évaluer par la faute des spécialistes des ouragans qui ont baptisé le forcené de Maria. Un force 5. Imaginez. Mon prénom lié à jamais intimement au sifflement de tôles, au hululement des vents et au mugissement des flots. Un peu plus et je frôlais la crise cardiaque.

J’ai même un créneau porteur. On pourrait faire comme au PMU prix de Diane Hermès et faire d’une pierre deux coups avec les sponsors qui pourraient ainsi entamer la reconstruction au plus vite. Je vois bien un cyclone Mango Tattinger, ou Dombré CK, ou Dachine YSL, ou Zananas Fanta. Chiche.

En attendant que les réunions au sommet se tiennent je viens de venger la Guadeloupe et tous les Basse-Terriens en engloutissant force 5 le cyclone Zananas en attendant demain de faire le même sort au cyclone Fouyapen. Ah mais quoi ! Vous imaginez qu’on va se laisser tondre comme ça comme des agnelets ? De partout on me demande si ma famille n’a pas trop souffert. Je remercie tous de l’intérêt soudain qu’ils ont pour mon île et j’ai presque envie de leur chanter « Dans mon île » de Henri Salvador. Mais je me ravise. Je leur réponds que j’ai effectivement des gens en Guadeloupe qui font partie de ma généalogie mais plus personne qui fasse vraiment partie de ma famille. J’ai pourtant une demi-soeur de ma mère qui doit frôler les 80 ans que j’ai vue pour la dernière fois il y a 10 ans  pendant au maximum 5 minutes au détour d’une rue de Saint-Claude et trois  demi-sœurs de mon père qui doivent être dans les mêmes eaux mais que je n’ai plus vues pour deux d’entre elles depuis au moins trente ans. Ma grand-mère était le dernier lien fort que j’avais avec la Guadeloupe. Avec son décès il ne reste que des souvenirs d’enfance. Avec le temps les liens se sont distendus, les cousins se sont éloignés, ont eu des enfants que je n’ai jamais vus, se sont mariés, moi même j’ai vécu à travers le monde. La mort en a aussi fauché de nombreux en route et en fauchera encore. Ce n’est pas de l’indifférence mais une preuve supplémentaire que mon pays c’est Wolfok. Je pourrais, il est vrai, vivre sur le mythe de la terre bénie de mes ancêtres où mon dernier souffle retentira mais ma Guadeloupe des années 50 je la vis au quotidien à Mayotte, dans l’Océan Indien.

Et pourtant je ne parle pas plus de dix mots de shimaoré. Un pays c’est un tissage. Sans tissage, sans maillage, la coquille est vide, inerte comme un coco sec sans chair et sans eau. 56 ans d’ailleurs ce n’est pas rien. Je garde mes souvenirs bien au chaud mais j’avance sereinement vers de nouveaux cyclones. Car je n’oublie pas que même s’ils peuvent paraître à priori calamiteux les cyclones n’en sont pas moins une promesse. Promesse de renouvellement, de renaissance tel le phœnix ou le jeune pied de banane qui renaît des cendres.

Certes il me reste ma mère, le dernier pilier de la maison. Mais depuis qu’elle s’est retirée des affaires familiales pour se plonger dans l’amour de Dieu et des enterrements, depuis qu’elle a même choisi de se faire enterrer à Gagnac-sur-Garonne derrière l’église, depuis qu’elle a quitté la métropole pour la Guadeloupe, puis au bout de si peu d’années la Guadeloupe pour la banlieue toulousaine car sans doute elle s’y ennuyait, depuis qu’elle a abandonné ses rêves de mangue et de corossol pour d’autres de raisin et de mûres, je sais que tout ce qui brille n’est pas d’or. Elle se dit prête pour le grand départ. Tout est organisé dans les moindres détails. Elle a même payé pour qu’on fleurisse sa tombe pour un certain nombre d’années. C’est une guadeloupéenne comme les autres. A Noël il y a du boudin et des accras, et toutes les spécialités locales. Elle a plus de 30 petits enfants. Combien seront là pour la porter le jour de son départ ? Je ne parle même pas de moi. Je sais qu’elle n’est pas allée à l’enterrement de sa mère, geste que je n’ai jamais compris, mais que je respecte. Chacun a ses réactions parfois incompréhensibles devant la mort d’un proche. Je laisserai sans doute vu ma présence à es milliers de kilomètres de la Garonne à mes frères et soeurs le soin de l’accompagner dans sa dernière demeure même si je sais que rien ne dit que je ne partirai pas avant elle. Étrange on commence à parler de cyclone Maria et on finit justement sur Marie Thérèse !

C’est la saison du belembe

Je  sais comment on dit belembe en shimaore. Ourajou. j’ai en vain tente de tirer les vers du nez de la revendeuse. Mais un collègue m’a documente.  Piment se dit  putu. Bonda Man  Jacques c’est beberu. Et piman zwazo c’est mgoa. Mais on a bien affaire au même belembe creole et le biri biri ou bilimbi brésilien.  C’est une Panc (planta alimentícia não convencional), une plante alimentaire non conventionnelle, qui rentre désormais en grâce chez les cuisiniers brésiliens après avoir été presque abandonnée. Le belembe est de la même famille que le carambole et à la particularité de pousser directement sur le tronc des arbres.

 Je ne crois pas en avoir acheté auparavant. Je suis certain de l’avoir vu au Brésil sur les marchés mais je n’ai aucun souvenir lié à ce légume. Parmi l’avalanche de mots qu’il me fut donne en réponse à ma question. Comment on le cuisine? J’ai entendu citron, poisson. Il suffit de peu pour le cuisinier amateur. Le prix bas m’a aidé largement à prendre le risque. Avec un € j’ai eu droit à une éternité de belimbi. De quoi remplir une bouteille Fanta d’un litre pour en faire des pickles. Je les lave, élimine les trop jaunes, coupe les parties flasques abimées et les enfile par le goulot de la bouteille. Ensuite je ciselé un demi oignon et deux ou trois gousses d’ail, une cuillère de curcuma en poudre, une cuillère de gros sel, deux cuillères de sucre blanc quoi que si j’en avais sous la main j’aurais pris du sucre de canne roux, un piment Bonda Man Jacques dont j’ai prélevé auparavant les graines hot hot hot. Puis j’ai rempli aux trois quarts de vinaigre blanc et complété par de l’huile d’olive. Et voilà on appellera ça achards de belembe à la mode Wolfok.

Avec quelques autres belembe j’ai fait un rougail viande assaisonnee. Viande assaisonnée c’est en fait du corned beef. En fait je voulais au départ faire un rougail avec du thon mais je n’avais ni thon ni ouvre boîte de boîtes de thon. Par contre la boîte de viande assaisonnée s’ouvrait sans effort par simple traction de l’index et du poignet. J’ai opté pour la facilité. Mais croyez moi les deux sont bons. Moi qui suis pesco végétarien de coeur je dois avouer que j’ai un faible pour le thon et la sardine en boîte. J’en ai toujours un stock. À l’huile, au naturel pour le thon, au piment et à l’huile pour la sardine. Et bien sur car je ne suis pas seulement de fer un peu de corned beef pour se souvenir du bon vieux temps de carnivore.

Mais revenons à mon colombo de corned beef aux belembe, feuilles de bok choi ou pak choi, aubergines, tomates. Je fais revenir dans l’huile d’olive l’ail, l’oignon, le colombo, les feuilles de bok choi. J’ajoute une boîte de concassée de tomates (400g), une boîte de lentilles (400g), un peu de sauce de soja, puis mes 270 g de boeuf assaisonné. Deux petites tomates. Du sel. Un piment entier bonda Man Jacques pour parfumer et la touche finale trois quatre belimbi coupes en rondelles. On laisse mijoter à feu doux. Je ne vous dis pas combien de temps et de fois vous allez dire miam miam. It’s la tuerie !

Pour accompagner ça du riz blanc cuit dans de l’eau et une cuillère d’huile.

Et pour terminer une salade composee de belembe, tomates, bon choix, oignons, ail.

Je coupe les belembe en quatre et je les recouvre d’eau salée pendant dix minutes. Puis je les prépare comme n’importe quelle salade.et les accompagne de bok choi tomates, ail, oignon, huile d’olive et sauce soja. Comme j’ai déjà du piment dans le colombo je n’en ai pas rajouté ici.

Eh oui pour certains c’est bientôt l’automne la saison des marrons et des noix, des girolles et autres champignon. Pour moi dans l’océan Indien c’est la saison du belembe. Les Mahorais ne consomment que la peau du belembe qu’ils prélèvent, jetant aux razye la chair et les graines. Cette peau est mise à griller rapidement sur les braises pour qu’elle prenne une couleur noire, puis pilée au mortier-pilon avec le piment, on rajoute alors du citron, des oignons hachés et du sel et voilà. Delicious.

Vive la banana


Chaque fois que je mange une banane qu’elle soit verte, plantain, pomme, figue ou dessert ou Cavendish il me revient en mémoire le spectacle que proposait un amuseur public africain en face du centre Pompidou à Paris. Il jouait de la batterie sur des poubelles et toutes sortes d’objets étranges mais le clou du spectacle c’est quand il donnait un coup de baguette sur une banane attachée à une corde au climax d’un solo de batterie. Parfois il faisait mine de frapper puis se ravisait avant de désintégrer 5 minutes après la pauvre banane.

Ici à Mayotte on mange beaucoup de banane verte, cuite, comme dans le mutsuhola ou rôtie la plupart du temps en duo avec le manioc ou le fruit à pain. C’est actuellement la haute saison de la banane verte et du manioc, ainsi que du taro. Le fruit à pain se fait discret. J’imagine que bientôt ce sera lui qui fera l’objet de toutes les convoitises. Et toujours pas de gombos en vue à l’horizon.
J’aimais autrefois les poyos avec le fruit à pain et la queue de cochon.

Maintenant j’essaie les poyos rôtis avec le thon. Une tuerie. Ne pas exagérer sur le piment. Délicieux avec des achards de mangue.

Bon il n’y a pas que le macaque singe qui aime les bananes. Les guenons aussi, les ouistitis et les orang-outangs.

Par contre après Irma et Maria les bananes deviendront une denrée rare aux Antilles. Les bananeraies ont été rasées, les pieds arrachés ou sectionnés par les ventouses suceuses de la cannibale. On oublie souvent que la bananier n’est qu’une herbe, une herbe volumineuse mais une herbe quand même. Mais je me demande parfois si au lieu d’avoir à planter, à replanter des bananes après chaque déflagration cyclonique il ne faudrait pas revoir une politique agraire trop intéressée à l’exportation de biens agricoles et trop peu amène à produire localement biologiquement respectueusement des rythmes de la nature. Planteurs e banane reconvertissez vous à l’agriculture biologique. Regardez ce qui a résisté aux balafres du cyclone et prenez-en de la graine. Le chemin de l’autosuffisance alimentaire antillaise passe par une remise en question de l’intérêt bien compris des uns et des autres

M’rengue à ne pas confondre avec merengue

Journée du patrimoine à M’Tsapere, faubourg de Mamoudzou, Mayotte. Au programme selon une affiche de 15 heures 30 à 18 heures ngoma y a gnombe avec le torero Koungue. Ce sera la corrida.

De 18 heures à 21 heures combat de rue à mains nues. Venez encourager vos champions. Ce sera l’occasion heure du mrengue. Renseignements pris le m’rengue c’est la boxe mahoraise. Rien à voir avec le merengue, la danse latino de Santo Domingo au rythme entraînant et hyper rapide. Renseignements pris il y a des tambours qui battent tout au cours des combats. Le sang va couler, c’est sûr. Mais coupe-t-on les oreilles des mrenguerriers vaincus, ou leur rabote-t-on la queue ? Qui donne le coup de grâce? Au bout de combien de banderilles plantées dans l’échine du mrenguerrier peut-on le percer entre les deux yeux de son glaive ? Sert-on dans les restaurants du ragoût de m’renguerrier? Voici les questions que je me pose avant de visionner cette vidéo.

En voilà du patrimoine immatériel à vendre et revendre.

Ma plus grande richesse c’est moi

Dit comme cela, tout de go, cela peut sembler présomptueux de ma part. « Me poupe » me diriez-vous si vous étiez  brésilien ! « Epargne-moi » en bon français sonnant et trébuchant. Toi, un magnat ! Un maniaque oui ! Mais un magnat, un Charlemagne, un Charles-Quint ?!!!!

Oui, j’affirme, sain je l »espère de corps et d’esprit, je suis riche de ce corps faste et bedonnant que m’ont légué mes parents, je suis riche de cet estomac et de cet appétit qui font de moi l’égal en genre et en nombre de Louis XIV, je suis le Roi Soleil, je suis riche de mes lèvres de  métèque, oui qui pourraient parler six langues à tort et à travers,  de mes yeux myopes qui ont vu plusieurs éternités d’amour comme on voit des aubes virer au crépuscule, je suis riche de tous les tableaux de maîtresses où j’ai enseveli mes détresses, ma tendresse, oui, riche, je suis richissime. Un nabab cent fois béni, un potentat adulé, un khalife craint, un sultan illuminé,  un émir rêveur, un grand vizir, bref vous m’avez compris… Appelez-moi Altesse, je vous prie, et je vous ferai prince, duc, grand chambellan, connétable de l’un de mes 64 royaumes que vous saurez administrer, je n’en doute pas, en bon père de famille.

 Je suis riche des cocotiers nains que je n’ai pas plantés, et des semailles de gombo que je n’ai pas récoltées, riche de toutes les vagues et de tous les tonnerres qui ont sillonné mon être, mon tout-monde… Je suis riche des Toyota 4 wheel drive Land Cruiser que je n’ai pas pilotées et des Talbot et Alfa Romeo qui m’ont abandonné.

Si j’étais un zébu maigre paissant paisiblement sous un pont près d’une rivière en bord de mangrove  je serais aussi riche des feuilles d’avocat ou de fruit à pain que je trouverais à portée de machoîres.

Un beau jour, c’était un jeudi après midi d’octobre tropical, une scolopendre endiablée surgie du diable Vauvert des pentes de la Soufrière m’a injecté le vaccin antidote de toutes les richesses. Un succédané d’alizés, d’eau de mer abyssale et d’arc-en-ciel.

De ce patrimoine invisible et immatériel qui est le mien je ne possède guère plus que ce 30 octobre d’auguste mémoire. Presque 65 ans après je suis toujours là, riche de moi même et de ce vaccin primordial, tout juste alourdi de 33 kilos, le poids de mes deux valises. Mais pharaon en horizons, en sensations. Mon palais n’est ni pyramidal, ni isocèle, il est de chair,  et je n’ai d’or que l’Alliance que je porte au majeur de la main gauche.

Toute fortune n’est utile que si on la dilapide. Je ne thésaurise pas mes biens. Il faut que la richesse circule comme l’eau, comme l’air, comme l’oeil du cyclone. Les coffres-forts des banques sont les tombeaux des richesses. Je les abhorre. Le seul coffre-fort qui trouverait grâce à mes yeux serait mon corps transformé en poisson-coffre pris dans les remous tectoniques de deux plaques continentales.


Mayotte et les flibustiers réunionnais, sénégalais, malgaches et guadeloupéens

Entre Mayotte et la Réunion il existe, je le sen,s une histoire d’amour et de haine. La Réunion c’est l’antichambre de la métropole, là où on peut se faire hospitaliser, faire une formation, suivre des études, une île qui envoie sur Mayotte les meilleurs éléments de ses cabinets pour remporter les appels d’offres dans tout ce qui fait appel à une certaine technicité. D’ailleurs dans les années 70 lors de la construction des routes nationales beaucoup de travailleurs réunionnais sont venus travailler sur l’île hippocampe et y ont fait souche.

La Réunion a aussi une influence notable sur la gastronomie mahoraise. Achards de mangue, rougail tomate, poulet sarcive, massala, brèdes de toutes qualités, zourites, chèvres, samoussas, bouchons peuvent être achetés partout.

Même si la cuisine mahoraise ne se résume pas à bananes vertes et manioc rôtis, ailes de poulet (mabawa) et brochettes de boeuf, piment, mataba (feuilles de manioc pilées au lait de coco), riz omniprésent à tel point que la majorité achete le riz par sacs de 10 à 25 kilos et qu’on trouve peu de gens qui achètent par kilo ou demi kilo comme en métropole. La tomate, le concombre, l’ail, l’oignon, le curcuma, le lait de coco, les noix de coco sèches, les tarots sont les ingrédients de base avec les brèdes, les feuillages. On vend aussi du ghee, du beurre clarifié. Et beaucoup de conserves type tomates concassées. Le lait en poudre est aussi très prisé.

J’ai découvert hier en visitant pour la première fois le marché de Mamoudzou un nouveau plat : la soupe au riz. On vous sert un bol copieux de bouillon  de riz assaisonne de graines de cumin semble- t-il pilees ( 0,50 cts le bol). Il suffit ensuite de sucrer selon ses gouts. Cela s’accommode au petit déjeuner avec bananes et manioc rôtis, ailes de poulet ou brochettes de viande grillees et de l’eau. Étonnamment dans les gargottes qui proposent ces petits dejeuners on ne vous propose pas de café mais du thé ou du coca.

Mais Mayotte c’est aussi d’autres îles.

On propose aussi quelque part une daurade, taboulé salade verte en tartare (citron, huile d’olive) ou en tahitienne (coco, citron, épices)

Là encore on vous propose des jus artisanaux frais  (evie, passion, papaye, melon) en contenance de 20 et de 45 cl

Sur la rue du Commerce près de Balou j’ai découvert un charmant petit restaurant nommé Moifaka. J’y ai gouté à un carry de thon blanc façon réunionnaise délicieux servi avec riz blanc, salade et piment pour la modique somme de 8€. Le carry comporte pommes de terre et haricots verts. Une belle réussite. J’ai aussi apprécié l’accueil et la décoration de ce restaurant et en particulier ses tables et chaises en métal colorées orange et mauves achetées chez Balou ( je voudrais les mêmes chez moi) mais aussi la bouteille dans laquelle on y sert l’eau vraiment très belle elle aussi. La cuisinière ou propriétaire, je ne sais, Moina est malgache et veuve d’un guadeloupéen. Elle m’ a bien fait rire en me disant que son mari aimait faire des dombrés ( elle avait oublié le nom mais dès qu’elle m’a dit avec de la farine mon visage s’est illuminé) et en mettait dans son curry de thon. Je lui ai dit que moi aussi chaque fois que je le peux je mets des dombrés dans mon colombo ou mes haricots rouges ou lentilles. Et je l’ai félicitée pour ses haricots verts dans le carry. Le mari de Moina était alcoolique et en est mort à Mamoudzou. Triste destin. Le monde est infiniment petit parfois. J’aurais dû lui demander le nom de famille de son mari. Et de quelle ville il venait en Guadeloupe.

Quelle coïncidence. La veille j’avais rencontré dans mon bar préféré de Cavani Sud, au Baraka de Mohammed le Grand Comorien et de la Congolaise Angèle, j’avais rencontré Aristide, professeur d’espagnol de deux ans mon cadet, grand amateur de vin rouge, et Alexandre, sénégalais par son père et guadeloupéen par sa mère apparentée aux Gace et aux Serin. Je lui ai immédiatement communiqué sa généalogie bouillantaise où j’avais une trentaine de Gace et Serin. Alexandre est plus jeune qu’Aristide, il a fait des études de droit à Paris, a vécu aux Antilles où il a travaillé aux Impôts à Basse-Terre et a été muté je crois il y a un an à Mamoudzou.

Avec ces deux phénomènes polyglottes comme moi j’ai passé une bonne soirée.

Une bonne soirée à parler de Sénégal, des Antilles, de Mayotte, des États Unis, du Brésil. Ils m’ont offert une bière et un ballon de rouge. Je n’avais pas bu de vin depuis que j’étais arrivé à Mayotte. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. Alexandre est très axé sur les voulos au bord de plage et les fêtes antillaises. Aristide ne boit que du vin. Il m’a surpris en me disant que la Casamance est lusophone. Il parle espagnol et portugais. Il est docteur en espagnol diplômé à la Sorbonne. Je ne sais pas s’il est heureux comme Alexandre ici à Mayotte qui aime bien Mayotte mais préfère les Antilles et surtout les poissons grillés au feu de bois. Ici malheureusement les poissons sont frits. Je leur ai parlé de gombos, que je savais cuisiner le mafé, le soupoukandja mais pas le thiéboudienne mais qu’à l’occasion je pourrais faire une colombo party avec dombré et poisson puisque tous deux vu leur ascendance sénégalaise ne mangent pas de porc. Ou alors une bonne feijoada de fruits de mer, un bon cozido ou une bonne maniçoba puisqu’ici la feuille de manioc pilé est partout disponible.

Attendez que je m’installe, attendez que je m’organise. Le monde est vraiment petit. A un moment donné j’ai évoqué le terme ZamZam qui est le nom de l’épicerie de Wally, un autre sénégalais qui habite tout près de chez moi. Je leur ai donné l’explication du terme qui vient du Coran ainsi que du terme Baraka. C’est alors qu’Alexandre me dit qu’il était allé à Los Angeles dans un bar africain appelé ZamZam. Je présume donc qu’Alexandre n’est pas musulman ou s’il l’est n’est pas trop pratiquant. Ou bien qu’il a été élevé dans la tradition catholique et musulmane. Ce que je sais c’est qu’Aristide est athée et se fatigue vite après quelques verres de rouge. Il s’endort alors. Il me fait penser à mon ami cachaceiro Jaldo Caatingueiro du Brésil. J’ai déjà compris qu’il ne faut jamais le contredire car il se braque aussitôt. Je sais être diplomate. Il est athée et c’est assez rare. Nous avons au moins ce point de convergence. Il aime le bon vin, la bonne conversation, nous avons fréquenté tous deux la Sorbonne, sauf que lui a fréquenté la vraie Sorbonne alors que moi je n’ai fréquenté que la Sorbonne Nouvelle. Quant à Paris VIII n’en parlons même pas.

Mais c’est moi qui ai le dernier mot. Je suis le plus âgé de tous. Respect pour mes cheveux blancs et ma barbe blanche.

Je les écoute tous, suis leurs conseils d’habitués plus que moi dans la région. J’entends Dakar, Dubai, Métropole. Wally, l’épicier marabout, qui depuis que je lui ai parlé en anglais ne me parle qu’en anglais, Aristide le prof d’espagnol sorbonnard déclassé, Alexandre le gwado-sénégalais qui fait plus jeune que son âge, employé aux Impôts, ancien prof. Ces polyglot-trotters tous unis sous le haut patronage des hippocampes et des makis. Nous sommes en quelque sorte les baroudeurs, les corsaires, les flibustiers, les pirates de ce brave nouveau monde.

Inch Allah

Inch Allah, ici à Mayotte, se Deus quiser au Brésil, s’il plaît à Dieu, aux Antilles, demain est toujours laissé au bon vouloir, au caprice du Roi. Appelez ce roi Allah, Dieu, Deus, Bondye, God be change rien à l’affaire. Demain ne nous appartient pas selon les croyants, nous ne sommes que des fetus de paille entre les griffes des Éternels et Tout-Puissants. Du foetus au tombeau notre destinée serait tracée au scalpel par des dieux ex machina qui se joueraient en parties de dominos ou de chamboule-tout nos destinées. Demain, amanhã, tomorrow, domani serait donc du domaine de l’imprévisible, de l’inaccessible, de l’inatteignable, de l’indicible, du divin. 

C’est sans doute pour cette raison, cette appartenance au divin, que demain s’est fait la spécialité des devins, des oracles, des liseurs de bonne aventure, des marabouts, des gadedzafe, des voyants, des cartomanciennes et des pythies. Demain nous disent-ils tous en choeur est inscrit dans les lignes de votre main, dans le marc de café, dans les coquillages, les fameux búzios, dans les aléas jacta est, dans les volutes de fumée, dans les vapeurs d’alcool, dans les cartes, dans les astres et la conjonction des lunes et des planetes. 

Demain selon d’autres est lié intimement à nos gènes, à nos chromosomes, ceux hérités de nos mères, ceux hérités de nos peres. Tout serait dessiné, planifié, soigneusement mis en archive avant même notre conception.

Autrefois tout souverain qui se respectait avant de prendre une décision quelconque ayant trait au futur ne manquait pour rien au monde de consulter les augures. On faisait appel au chaman en charge, au druide, au sorcier , au mage de service et après avoir sacrifié bouc, veau, vache, donzelle ou donzeau a la divinité dominante du lieu pour lui offrir un bol de sang bien frais on en consultait les entrailles. Oui on devait décider si elles étaient de bon ou de mauvais augure. Et malheur au devin voyant magnetiseur qui se trompait dans ses prédictions.

Moi je me plais à penser que chaque être humain est nourri par ses propres cycles irrationnels. Appelez ces cycles dieux ou démons, esprits, elfes, peu importe. Moi je les nomme cycles irrationnels. Ce sont des moments saisonniers qui reviennent en boucle dans notre vie toujours aux mêmes périodes de l’année. Moi c’est février et septembre. Ce sont des phases cycloniques ou demain n’a plus de sens car hier et aujourd’hui se battent en duel dans un calme impressionnant au milieu de l’oeil du cyclone.

Dans la mesure ou demain défie toutes les logiques, je me plais à vivre aujourd’hui pleinement. Je ne thesaurise pas mon futur. Je peux en dresser quelques esquisses mais aussi vite que je les ai esquissees je les efface et je je laisse mon crayon tracer des signes cabalistiques qui a vue d’oeil ne sont guère que des gribouillis mais qu’avec le temps j’ai appris à décoder et à re signifier.

Et pour paraphraser Rosemonde Gérard dans son poème à Edmond Rostand et en même temps Jacques Faizant et ses amoureux à l’ancienne qui se becotent sur   les bancs publics je dirai ceci à ce fameux demain intouchable si séduisant, lointain et secret: je t’aime aujourd’hui bien plus qu’hier et bien moins que demain.