Wolfok : the making of

Je rebondis sur la dédicace de Musset de « La coupe et les lèvres » à Alfred Tattet en 1831. Je n’étais pas encore né mais j’en partage toutes les diérèses, toutes les syllabes et toutes les liaisons dites et non dites ! Au-dela des terres et des mers, des règles et des passions il y a une île qui s’appelle Dissidence, à 500 mille pas d’ Utopia,  où même Laurel et Hardy ont leur place ! N’en déplaise à Thomas More, je ne suis ni Raphaël Hythlodée, ni prince Adème, ni Zapolète, ni Sygrophante, je suis Mythra parmi les Mythra de ma Méditerranée américaine dont le centre est partout et la circonférence nulle part et prendre langue avec un cyclone, fût-il en provenance d’Amaurote, me structure ! Il y a une Internationale Cyclonique et, me semble-t-il, toute oeuvre est cyclonique ou n’est pas !

Il y a bientôt deux mois j’ai envoyé aux quatre vents du Tout-Monde les 104 pages de ce que j’appellerais un peu pompeusement, mon sixième enfant et bien qu’il ne soit ni de chair ni d’os mon sang y coule généreusement ! Je sais bien que le rêve de chacun c’est de faire un enfant à l’image de soi même !   J’ai ainsi affublé mes 5 premiers enfants d’un prénom qui possède une voyelle à l’initiale. il y a eu E, puis I, puis Y, puis A, puis O, il ne manquait que la lettre U que j’avais réservé pour Ulysse ! Ulysse a eu presque 20 ans de gestation et a fini par s’appeler « Wolfok » ! La morale linguistique est sauve et la martingale poétique itou ! Mais comme nous prévient Musset avec son proverbe ancien: « Entre la coupe et les lèvres il y a de la place pour le malheur »

Je voulais que cet enfant soit adoubé, j’ai prétexté une couverture à illustrer. j’aurais souhaité une illustration qui soit aux confluences de Chirico et son « incertitude du poète », Matisse et son « grand intérieur rouge » et  Franz Zéphyrin et sa « rencontre de Damballah avec les anges rebelles » mais j’ai gardé tout cela par devers moi

Et j’ai envoyé le bébé avec l’eau du bain à plus de 20 personnes qui représentent l’idée que je me fais du Tout-Monde et parmi eux trois peintres à qui j’ai demandé de me soumettre un projet s’ils étaient intéressés par mon livre (Blanca Moreno à Bogota en Colombie, Pascal Héranval à Rouen en Normandie,   Arlette Vandeneycken à  Nouakchott en   Mauritanie), quelques autres écrivains ou intellectuels au Brésil, en Afrique, en France, mes premiers lecteurs jadis quand tout a commencé et ce premier enfant par qui j’avais initié tout ce périple.

Et ce premier enfant par qui tout avait commencé, donc mon aînée, m’a prié de faire disparaître l’avant-propos que j’avais mis en préface de mon opus ! J’y avais moi même pensé mais le fait qu’elle insiste sur cela m’ a semblé pertinent. Il faut laisser au lecteur se faire sa propre idée du texte. A quoi sert de le guider, de lui aménager son parcours de lecture ! Il y a dans le texte tout ce que le texte dit et beaucoup plus encore tout ce que le texte ne dit pas. Guider c’est limiter, mettre des ornières comme à un cheval de course. j’ai donc, dans un premier mouvement,  résolu que si je devais faire effectivement paraître mon opus comme je souhaite le faire une fois que la couverture sera définie (et elle m’a promis de s’en occuper personnellement pour moi) j’éliminerais ce bavardage !

Mais la lecture de la dédicace de Musset m’a fait changer de cap. Ce n’est plus un avant-propos désormais c’est une dédicace ! cela change tout ! donc je dédicace mon opus à mes 5 enfants ! Erica, Iara Jade, Yann Christophe, Lorenzo Maurice Adam et Juan-Lucas  Orlando BALTIMORE, mes 5 voyelles !

Je voudrais qu’ils comprennent le sens de la démarche, le parcours de ce qui s’appelle encore aujourd’hui mais pour combien de temps encore « Wolfok » mais qui s’est déjà appelé, « Un arc entre deux morts »; « Le Bal d’Entre-Deux-Morts »; « Archipel des Reliques »; « Les Très Riches Heures de Cyclone XXVIII, Esclave »; « La Grande, Très Pieuse et très Heureuse Invincible Armada de la Déesse Dièse de Sainte-Mangrove »; « la Très Riche Treizaine à Saint-Cyclone ». Pourquoi après tant et tant de pérégrinations avoir opté pour « WOLFOK » ?!

Cela peut être intéressant de savoir, je pense,  que tout a démarré par cette phrase en anglais de la chorégraphe  Doris Humphrey dont j’ai entendu parler pour la première fois en 1996 à Romilly-sur-Seine dans l’Aube. Elle disait ceci : « Movement is situated on a tended arc between two deaths ». Le mouvement se situe sur un arc tendu entre deux morts !  Et la flêche de ce mouvement m’a traversé immédiatement de part en part ! Ce qui est valable pour le mouvement est valable pour l’écriture ! Et aussitot j’ai imaginé mon bal entre deux morts !

J’ai créé comme Faulkner un univers à moi, tropicalement situé dans la mer d’Entre-Deux- Morts, entre le large de Macondo de Gabriel Garcia Marquez et du Grand Marécage de Wolfork et l’Autre Bord.

Cela s’appellerait l’archipel des Iles-unies des Reliques, il y aurait une capitale, Station Wolfork, des îles, je les ai comptées, je les ai baptisées, je les ai parcourues, j’ai même écrit une constitution à partir de la constitution des îles Tonga, une histoire. Il y aurait une île déterminée qui représenterait le centre ancien de Saint-Claude où je suis né en Guadeloupe avec son cimetière, l’île s’appellerait  Extra-Muros, du nom de Basse-Terre Extra-Muros, nom que Saint-Claude a porté pendant une partie de son histoire, l’église Saint Augustin, un café en face de l’église qui serait un débit de boissons, refuge des tafiateurs il y aurait un carnaval, puis cela se transforma en une treizaine suivie d’une procession de cercueils, il y aurait une Soufrière, que j’appellerais le Bout du Monde à Part, il y aurait la mangrove, il y aurait un chemin de croix, il y aurait un asile d’aliénés, il y aurait 14 arbres plantés devant l’église, les 14 saints intercesseurs,  il y aurait un saint rénégat adoré par la populace symbolisé par un pied de figue, de corossol ou piment, frère jumeau de saint Augustin,  il y aurait un cyclone en plein chemin de croix et procession, il y aurait un cyclone qui porterait un prénom féminin et masculin et immédiatement j’ai pensé à Victor-Solange du nom de Solange Philétas que j’avais connu jeune à Deshaies et qui était aveugle ! le cyclone aurait pour alias Cyclone  xxviii, un épiphénomène de Jamo xxix, comme aimait à se faire appeler un de mes frères, il y aurait le saint patron saint Antoine des Plaisirs Divins, un épigone de Santo Antonio dos Prazeres près de Feira de Santana au Brésil, la procession des cercueils se ferait au bout d’une neuvaine…

 La neuvaine s’est transformée en treizaine, il y aurait une héroïne, Artémia je la voulais à l’image de ma grand-mère du côté paternel, gadedzafé et vendeuse de simples et de corossol, décédée à l’age de 39 ans  mais aussi à l’image de ma grand-mère du coté maternel, que j’ai connue elle, fringante et tourbillonnante dans une danse interminable puisqu’elle est morte vers ses 95 ans, je lui trouvais toutes sortes de nom et de prénom  jusqu’à revenir à celui de ma grand-mère, celle que je n’ai jamais connue, Jeanne dite Fillotte, issue des familles fictives elles Guimbo et Sandragon ! Elle aurait un amant putatif, mon grand-père Joseph Rigobert  de la famille Réminescéré que je n’ai pas connu lui non plus, qui se ferait appeler tantôt Cyclone Eternel, tantôt Chevalier Cyclone et qui serait une sorte d’illuminé  à partir de la déflagration du 13 septembre 1928. Il terminerait sa vie dans l’asile d’aliénés de  Saint-Hyacinthe en 1951, ayant pendant une grande partie de sa vie  réalisé une invincible armada de cerfs volants pour glorifier la déesse Dièse de Sainte Mangrove dont il était dévôt. Il était charpentier, mais dans l’histoire il serait charpentier de marine, entrepreneur de pompes funèbres et photographe, rien que ça ! ce serait l’alter ego du cyclone, un peu comme dans le cas de Superman et Clark Kent, le journaliste du Daily Planet ! Saint Antoine en 20 ans s’est tranformé en saint Cyclone des Plaisirs Divins et de la Bonne Mort après un voyage au Brésil en août 2015 où j’ai participé aux réjouissances de la fête de la Bonne Mort, justement à Cachoeira dans l’ Etat de Bahia !   Et insidieusement, sans que je n’y prenne garde, malgré moi,  la fête est passée du 13 juin au 13 septembre ! Je voulais aussi que ce cyclone ait l’apparence des orixas du candomblé , des esprits du vaudou et de la santeria ! je voulais qu’il ait 3 paires de lunettes de soleil sur le nez avec verres droits cassés comme Baron Samedi, il y aurait l’Autre Bord, il y aurait Station Wolfork, la capitale de cet archipel, ce lieu indéfini que seuls mon père et ses cerfs-volants connaissaient, semble-t-il ! ! !

J’avais un pitch :

L’archipel des Iles-Unies des Reliques est situé au large de Macondo et du Grand Marécage de Wolfork dans la Mer d’Entre-Deux-Morts. En dépit du chemin de croix permanent qui s’y déroule entre racines et rhizomes, Artémia Guimbo, marchande de simples de son état, et Victor-Solange Eternel, dit Chevalier Cyclone s’affrontent et se rejoignent dans un bal étrange sous la protection de saint Antoine-des-Divins-Plaisirs.

J’invitais ainsi mon lecteur à entrer dans la sarabande :

Entre racines et rhizomes, entre polypes et méduses : le chemin de croix !
Entrez, mieux, sautez à pieds joints entre racines et rhizomes dans ce charivari cyclothymique ! Vous pouvez le prendre par le pouls que vous voudrez, remonter ou descendre dans les abysses ! Reliques ou Les Très Riches Heures de Victor-Solange Eternel, dit Chevalier Cyclone n’est pas un objet littéraire fini : il est toujours en perpétuelle reconstruction entre polypes et méduses.

Je voulais au départ aussi une architecture de quatorze stations, chaque chapitre devenant une station d’un chemin de croix…et dans la dernière station j’avais imaginé un poeme fait de 36 instantanés, comme 36 photos de carnaval, j’ai finalement opté pour une architecture en 2 tableaux et 16 mouvements et le seizième mouvement contient 26 psaumes, je voulais qu’il y ait du latin, du portugais, de l’anglais, de l’espagnol, du créole, du neerlandais, du religieux au sens de religare, relier, faire du lien, comme en cuisine, du syncrétisme partout, je voulais de la fulgurance ! je voulais que ce cyclone soit sensuel, aimé et craint, descendant d’esclave, cruel et sympathique à la fois, je voulais qu’il soit du Tout-Monde comme l’écrit Glissant et surtout je voulais qu’il danse, qu’il danse comme on danse un vidé la dernière nuit de carnaval. Je voulais que sa partenaire qui symbolise toutes les îles l’égale en grandeur et et en sensualité.  Je voulais tout cela, je voulais, je voulais, je voulais tant de choses. j’avais plus de 400 pages. je me suis astreint à 104 pages à force de négociations avec moi même quand je me suis rendu compte au bout de 20 ans que ce livre en fait ne parlait que de moi même, je suis le cyclone, je suis Jeanne, nous sommes tous descendants de cette même matrice qui ne se limite pas à la Méditerranée américaine ! Nous sommes les flèches du Tout-Monde qui vibrent entre deux morts entre Narcisse et Echo ! quand un couturier coud il ne montre jamais quand il livre la robe finale tout ce qu’il a fait pour parvenir à sa fin, quand un cuisinier cuisine on le juge par le fumet final ou le plat est bon ou il est mauvais et on passe au plat suivant. moi je pense qu’il y a dans le making of qui se répand pour le cinéma et la musique une force à laquelle  l’écriture devrait se rendre ! L’écrivain n’a de compte à rendre qu’à la feuille et la feuille ne lui en demande pas plus ! Mais je voudrais que mes feuilles à moi aient ce don d’outrecuidance et qu’elles parlent, me grondent, me chahutent et me révèlent mes hésitations, mes reculades, mes envolées, mes chutes, mes angoisses, mes sources d’inspiration, mes totems, mes tabous. mes volte-face.

C’est dans cette optique que j’avais publié sur internet depuis déjà quelques années une grande partie de ce que sont devenus  feue la Très Riche treizaine, feues les Très Riches Heures, feu le Bal d’Entre Deux Morts, feue la Grande très Pieuse et très Heureuse invincible Armada de la Déesse Dièse de Sainte Mangrove; mais je parle je parle comme un rara; lisons l’avant propos :

AVANT-PROPOS

« ??????????????????????? » est un tableau de ????????????????? qui évoque pour moi magistralement  l’huis-clos magico-merveilleux où se déroule «Un Arc Entre Deux Morts » ..

Oyez, oyez, bonnes gens, je me situe dans la veine, le sillon, le sillage du réalisme magique, appelé par d’autres encore avec des nuances réalisme merveilleux. Qui n’a jamais traversé pieds nus la mangrove entre trous de crabes et fourmis coupeuses de feuilles, qui ne s’est jamais faufilé sous les palétuviers et leurs racines en échasses par une nuit saumâtre, qui n’a jamais plongé dans le territoire inextricable du verbe ne comprendra jamais ce qu’est le réalisme magico-merveilleux. 

J’ai été nourri aux textes-biberons de Julio Cortazar, Maryse Condé, João Guimarães Rosa, Toni Morrison, Édouard Glissant, William Faulkner, Marcel Aymé, Alejo Carpentier, José Lezama Lima, Rabelais et abreuvé aux pigments-chopines des Jérôme Bosch, José de Goya, Brueghel, Edvard Munch, James Ensor et d’autres encore. Je me suis imbibé encore enfant des contes et légendes de contrées que je n’ai jamais visitées, de mille et une nuits dans lesquelles le rationalisme et le cartésianisme étaient loin d’être virulents. J’ai vu des hommes enceintes accoucher en plein jour près de leur embarcadère, des mangoustes se transformer en raccoon rouge, des colombes sortir des bouches des vierges, des mamelles coupées donner naissance à des fontaines, des singes vénérables apparaître et se transformer en volcan les nuits de pleine lune … J’ai vu des flûtes se muer en serpents cycloniques, des bâtons devenir nuages durs et impitoyables… Par la magie du verbe ou était-ce par le pouvoir du réel ? La photo comme la musique sont selon moi avec l’écriture parmi les ressorts les plus puissants du réel. Comme le dit Roland Barthes  « il y a toujours un ça a été dans la photographie ». Mais loin de moi l’idée de restreindre le réalisme magique/merveilleux à l’univers délimité entre la chambre claire et la chambre noire. La photo reste pour moi une vision magique du réel car le photographe en est partie prenante. Je ne crois pas à la caméra vérité, au réalisme intrinsèque, formel et définitif prôné par Dziga Vertov. Le peintre, tout comme le musicien, est un griot, un passeur de réel quand bien même toute création est une récréation, donc un jeu dont la solution passe inévitablement par la déperdition d’un idéal incommensurable. Ce sont ces visions juxtaposées de pans de territoire du réel que je voudrais recréer dans cet humble réalisme magique avec lequel je souhaite établir une filiation. Peu importe à la fin que cela soit vrai, en fin de compte, il m’importe que cela soit vraisemblable. Comme dans un dessin animé de Walt Disney, la chute n’est jamais fatale et l’envol est toujours possible.