pouvoir, avoir et savoir

Dans son ouvrage « Le pouvoir noir en question. Des esclaves de la Traite Atlantique à leurs épigones au XXIeme siècle », Les Impliqués , Éditeur, 2016 Ericque Coëzy évoque un tryptique pouvoir, avoir et savoir en se référant au pouvoir noir. Trois verbes irréguliers par excellence et surtout l’un, pouvoir, qui en français comme dans de nombreuses langues a deux modalités : celle de la possibilité et de l’éventualité, et celle de la capacité. Les hommes politiques jouent sur cette double appartenance sémantique ! par exemple quand Obama lance son « yes we can » il ne dit pas « yes we may » et encore moins « yes we will »…… Quand Joan Baez chante au début des années 60 en pleine effervescence hyppie « we shall overcome » elle l’asssortit d’un « one day » hypothétique. Martin Luther King Jr , le révérend, dont l’anniversaire est désormais fêté et chômé aux Etats-Unis le troisième lundi de janvier, dans son  discours fameux, « I have a dream », il utilise cannot, can never… as long as… (on ne pourra pas…jamais… tant que…,) (we cannot walk alone, we cannot turn back,  we can never be satisfied as long as…) et parfois can ( « the situation can and will be changed » ou be able to (we will be able to) ! son discours ne laisse place ni au « know « ni au « have ».

Les mots ont un sens, quoi qu’on en  dise ! Selon Ericque Coëzy, dont le livre est un résumé de la thèse de philosophie pratique et éthique, les descendants d’esclaves, épigones des esclaves de la Traite Atlantique,  ne peuvent accéder au pouvoir que par le savoir.

Pour moi, épigone des esclaves de la Traite Atlantique (ou avatar), le pouvoir noir ce fut d’abord  l’assassinat de Malcom X en février 1965, l’assassinat de Martin Luther King Jr en 1968, le révérend Jackson et son mouvement PUSH, l’assassinat de Fred Hampton, Ralph Abernathy de la   SCLC, les poings en l’air de Tommy Smith et John Carlos aux Jeux Olympiques de 1968, les voix polyphoniques de Chester Hymes, Bobby Seale, Huey Newton, Elridge Cleaver, H Rap Brown, Nikki Giovani, Langston Hugues, Angela Davis, Shaft… Je savais ce qu’étaient Core, NAACP, Nation of Islam, les Black Panthers. BP. chantait James Brown ! Say it loud I’m black and I’m proud ! Avant de pouvoir il fallait être un révolutionnaire et dire comme Fred Hampton, mon    « role model »,  mon Messiah,  I am a revolutionary !!

Après la période doudouiste d’assimilation Césaire et Senghor  avaient bien avant commencé l’éloge de la négritude tout en acceptant sans trop broncher les décolonisations aux saveurs de démocratisme et la départementalisation aux mains d’élites au sommet desquelles se retrouvaient les classes possédantes, les épigones des propriétaires d’esclaves auxquels se mêlaient les épigones des classes accédant à la propriété.

Puis vint « le discours antillais », un discours intellectuel et philosophique de Glissant qui insistait non pas sur l’africanité mais sur l’antillanité, le fait d’appartenir à un tout-monde, caractérisé par le melting pot le metissage et préfigurant les changements du monde. A l’heure des débuts de la globalisation les Antilles se transformaient en laboratoire avant l’heure de l’humanité et du multiculturalisme.

C’était un orgueil intellectuel, soit, mais je restai sur ma faim ! Or les   brothers       Américains proposaient quant à eux une alternative politique radicale plus dans l’air du temps, plus moderne, le pouvoir noir était possible à l’intérieur d’une lutte des classes, c’était une vision maoïste . Alors que Césaire et Senghor glorifiaient les ancêtres, la terre d’Afrique, notre glaise ancestrale commune, alors que Glissant glorifiait la pan-antillanité et le Tout-Monde, ils ne remettaient pas en question fondamentalement l’ordre établi, le capitalisme, l’impérialisme. Cette remise en cause me semblait nécessaire et sans aller jusqu’à une révolution prolétarienne radicale  ces messieurs américains, malgré le nombre impressionnant de leurs dénominations étaient tous des activistes des droits civils et proposaient toute une panoplie de tentatives de prises de conscience ou de pouvoir, à l’intérieur d’un corpus idélogique vibrionnant  bien plus révolutionnaire bien plus séduisant pour le jeune révolté que j’étais.

Je débarquai aux Etats-Unis pendant l’été 1973 pour un séjour qui devait durer près de 3 ans,  avec tout ce corpus idéologique en tête. Je m’installai déréchef à Greenwich village près de   washington square arch, temple pour moi de la life et surtout à eux pas du siège des Panthères Noires! Mon premier déplacement fut de trouver le siège du  Black Panther Party de New York, lieu mythique des Panthers 21, qui selon ce qu’on m’avait dit se trouvait au 640 Broadway au cinquième étage dans le quartier de No-Ho.  Je n’ai jamais trouvé ce siège et je posais à tous les brothers qui passaient où se trouvaient le siège du bpp comme si c’était une boulangerie ou une église connue de tous. Mais Nixon, Hoover et le FBI avaient déja fait leur oeuvre !

Alors à défaut de panthères ce fut Haarlem la nuit, où je m’en fus jouer au snookie et écouter du jazz, danser en bôite au Leviticus. Mais je ne m’y sentais pas à ma place le jour, je me sentais bien mieux à Brooklyn (surtout à Coney Island) , à Greenwich Village, bien mieux dans le Bowery, bien mieux dans le East village même un peu plus tard, qui devait être ma résidence finale.

C’est alors que je compris la mesure du décalage entre discours et réalité. Ce que je vis aux    USA ce fut un nouveau monde où on est payé le vendredi soir, chaque vendredi soir, les églises noires bondées, les journaux noirs comme le   New York  Amsterdam News, (mais je préférais là encore The village voice), Ebony, les radios noires, les boîtes, discos fabuleuses, les présentateurs de show noirs (soul train), ça oui, Nation of Islam, Fruit of the Loom, oui mais ce fut clair qu’il y avait une bourgeoisie noire et un sous prolétariat noir !

Pour pouvoir me fondre dans la population je disais que j’étais de saint thomas, virgin islands, d’ailleurs ce fut ce que je fis pour avoir une fausse social security card qui me permettait de travailler et d’avoir un compte en banque ! Même si je parlais bien l’anglais je devais avoir un accent car je me faisais traîter de  coconut parfois par  les blacks de ny, appelation réservée aux caribéens. J’habitais New york , the city that never sleeps, capitale de l’impérialisme américain tant honni, et je me fis rapidement embaucher comme « foreman », contremaître dans une entreprise d’exportation de sacs et de matériel hi fi dont la particularité était que 99 des employés étaient des sans-papiers haïtiens. Je fus embauché car, quoi que « alien « moi-même tout autant qu’eux, sans papiers, contrairement à eux, j’avais fait des études, et maitrisais parfaitement l’anglais, le français et assez bien le créole pour les comprendre et me faire comprendre. Mais ce fut très important pour moi ce contact avec les Haïtiens (en réalité la plupart étaient des haitiennes et si ma mémoire est bonne il y avait parmi les hommes un ex-tonton macoute qui se faisait appeler Roméo). Il y avait d’autres foremen : l’autre était mon frère cadet Jean-Claude qui m’accompagnait dans cette aventure mais il y avait aussi un afro-américain Nathan. Cette entreprise fut aussi ma première expérience de syndicalisme. Je fus approché par un syndicat pour défendre ces opprimés que nous étions et commençais à conscientiser mes collègues de travail à propos de leurs droits. Malheureusement la direction le sut et un jour en plein hiver on me pria de montrer ma carte verte (green card) ou de prendre la porte. Le syndicat ne pouvait faire grand-chose, ils me proposèrent mollement de me recycler dans leurs rangs mais j’avais perdu  la foi en l’Amérique. Je rentrai en france. Je chantai avec Gil Scott Heron : it’s « winter in america » et « the revolution won’t be televized » et je compris qu’avant le pouvoir noir il y avait la lutte des classes et que j’appartenais que je le veuille ou non à une classe, celle de la petite bourgeoisie noire antillaise. J’aspirais toutefois encore à un universel qu’il me restait encore à aprivoiser !