puer aeternus au coeur du non-monde


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Dans son article « An image of Africa » in  Massachussetts Review, 18, 1977, pp. 782-94 l’écrivain nigérian Chiwa Achebe décrit l’Afrique telle que perçue par CG Jung (1875-1961) dans sa fameuse « Expédition psychologique de Bugishu » qui le mena en 1925/1926 à travers le Kénya et l’Ouganda comme « un non-monde », « l’antithèse  de l’Europe et donc de la civilisation , un endroit où l’intelligence et le raffinement sont réduits par le triomphe de la bestialité ».

Dans Jung in Africa, Blake W. Burleson dépeint ce voyage initiatique de Jung  comme une plongée dans un inconscient culturel dépassant les frontières culturelles ou ethniques. De Monbasa à Nairobi, puis de Nairobi au mont Elgon, où vivent les tribus  Elgonyi et Bugishu il s’agit d’un voyage archétypal vers son Afrique intérieure des profondeurs. Ma vie, disait Jung, est « l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa pleine réalisation « .

La quête du psychologue suisse à l’âge de 50 ans le menait de Londres le 15 octobre 1925 à   Mombasa  dans l’Océan Indien le 12 novembre 1925, point de départ de son périple. L’Afrique obscure, fascinante, fondatrice, primitive; romantique des Karamojongs et des Sabéens lui permit d’entrer en contact dans une relation panthéiste avec son inconscient collectif et personnel, de réaliser une partie de son voyage vers son individuation, une rencontre avec son anima, une rencontre avec son ombre, une descente dans son sous-monde mythique  barbare, naturel, biologique. Une prise de contact avec son id au détriment de son super égo en termes freudiens!

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Bien après Hérodote,

Bien après Ibn Battuta,  Voyages III. Inde, Extrême-Orient, Espagne & Soudan. Traduction de l’arabe de C. Defremery et B.R. Sanguinetti (1858);

Mungo Park et son Voyage dans l’intérieur de l’Afrique entre 1795 et 1797 (1800);

Gaspard Théodore Mollien et son  Voyage dans l’intérieur de l’Afrique aux sources du Sénégal et de la Gambie, fait en 1818, par ordre du gouvernement français (1820):

Dixon Denham, Walter Oudney et Hugh Clapperton et leur Voyages et Découvertes dans le nord et les parties centrales  de l’Afrique, exécutés pendant les années 1822, 1823, 1824 (1826)

René Caillé et son   Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné dans l’Afrique Centrale en 1828 (1830);

Anne Raffenel et son Nouveau voyage dans le pays des Nègres (1856);

David Livingstone (1813-1873) et son Missionary Travels and Researches in South Africa (1857);

après Eugène Mage et son Voyage dans le Soudan Occidental (Sénégambie-Niger) 1863-1866 (1868);

bien après Henry Morton Stanley (1841-1904) et son Through the dark continent (1878) puis Dans les ténèbres de l’Afrique. Recherche , délivrance et retraite d’Emin Pacha (1890);

après aussi  Les mines du roi  Salomon (1885) et  She (1887) de H. Rider Haggard d’où Jung devait tirer Ayesha, archétype de l’anima féminine;

après Arthur Rimbaud qui après Une saison en Enfer devait passer ses dix dernières années à  Harar en Ethiopie (1880-1891);

35 ans après Joseph Conrad, auteur de la nouvelle  Au coeur des Ténèbres, qui dès 1890 avait lui aussi accompli (à l’âge de 33 ans) son périple initiatique le menant de  Bordeaux à Boma en bateau, puis de Matadi à Stanley Pool, point de départ pour les chutes Boyama, à la source du fleuve Congo, serpent « fascinant et mortel » long de 4371 km, alors sous juridiction belge;

après le compte rendu de Joseph Thomson sur les cavernes du mont Elgon;

après l’expédition autrichienne en Ouganda de 1911 de Rudolf Kmunke (1866-1918) et Robert  Stigler (1878-1975) retracée dans le livre – satire de la colonisation – de 2005 de Max Blaeulich : Kilimanscharo Zweimeteracht;

après le Zarathoustra de Nietsche;

l’Enfer de Dante;

la Tentation de Saint-Antoine par Flaubert;

après Lévy-Bruhl et sa psychologie des primitifs, énoncée dans Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures (1910);

après la Bible;

après tant et tant d’explorateurs, géographes, médecins, missionnaires Européens ou autres à se passer le relais de l’idéologie des 5C (curiosité, civilisation, christianisation, commerce, colonisation) justifiant l’eurocentrisme, le racialisme, voire le racisme et  l’inégalité de races, tels Horace Holly et Leo Vincey  dans  She : a history of adventure , tels Allan Quatermain dans King Solomon’s mines, tels Krumke & Stackler (avatars de Kmunke et Stigler dans l’ouvrage de Max Blaeulich , 2005)tels  Kurtz (avatar de l’épopée de Stanley si l’on en croit Sven  Linqvist dans Exterminez toutes ces brutes. L’odyssée d’un homme au coeur de la nuit et des origines du génocide européen, 1998) et Marlow dans In the heart of darkness et leurs futurs épigones Indiana Jones et Allan Quatermain, André Gide et Marc Allégret, Tarzan et Jane, Akim et consorts,

« Les trois  Obediah », c’est à dire  la triade consistant en Jung, devenu Mzee, le vieil homme de 100 ans, Cou Rouge (Helton Godwin Baynes, l’Anglais) et Bwana Maredadi (George Beckwith, le gentleman chic US) accompagnés  de Ruth Bailey  se retrouvaient, pueri aeterni, à 2900 m dans les hauteurs du mont  Elgon (4400m) dans ce que  Conrad appelait « le plus blanc des espaces blancs de la surface représentée de la terre », un espace vierge, inexploré, qui en même temps se transformait en un monde perdu dans les ténèbres.

Le but de l’expédition financée par le British Foreign Office, maître des lieux : étudier les rêves  et leur interprétation ainsi que la relation panthéiste des Elgonyis. Or pendant leur séjour « dans un pays encore primitif où règne la paix divine » (« divine peace of a still primeaval country ») jamais Jung ne réussira à percer l’imaginaire de ces hôtes. Seuls les hommes consentiront à lui livrer, à force de récompenses telles les allumettes, les cigarettes et les épingles, quelques bribes de palabres en swahili de leurs croyances en un dieu Adhista (le soleil qui se lève) et en Ayik (le shitan, le démon de l’ombre) dans lesquels Jung verra les deux acolytes d’Osiris, Horus et Seth. Jamais les femmes ne parleront  ! A fortiori les enfants, comme Jung lui même le confirme dans sa biographie    Ma vie – Souvenirs, Rêves et Pensées publiée en 1957, à l’âge de 82 ans, soit 4 ans avant sa mort,  où il avoue aussi n’avoir jamais réussi à comprendre la psyché islamique !

On peut aussi bien dans Jung que dans Conrad relever les préjugés racistes et les assomptions impérialistes qui se manifestent par des complexes qui se réalisent dans un contexte historique, culturel et géographique parmi lesquels on peut citer le primitivisme romantique, le noircissement, (going black), le « furor africanus », « l’homme noir, fardeau de l’homme blanc », « l’infériorité raciale », « la malédiction de Cham » – en réalité la malédiction de Canaan, le plus jeune des fils de Cham, maudit par son grand-père Noë (Genèse, 9. 18-29).

Le retour devait s’effectuer à partir de Bugishu en suivant l’itinéraire suivant : Bunambale –   Mbala –   Jinga (au bord du lac Victoria), puis en train jusqu’au lac  Chioga, puis en vapeur de Masindiport à  Masinditown, puis du lac Albert à Rejaf au Soudan, au bord du Nil pour arriver finalement à Khartoum. En tout et pour tout, dans ce voyage de 5 mois, 3 semaines seulement  furent passés avec les Elgonyis.

Le but de la vie  selon Jung est l’individuation tandis qu’en Afrique le but de la vie c’est le culte des ancêtres, l’ancestralité.  Même si Jung parle d’un contenu numineux qui transcende la conscience et la rationalisation  ses à-priori religieux ne lui ont pas permis de syncrétiser ni même approcher l’ancestralité africaine qui n’est pas une affaire de subsconscient mais de conscience. cf à ce sujet  Ebenezer Narh Yesuah, 2009, « Toward a  dialogical   interpretation of psychological belief in spirits among Gamei of Ghana », Electronic Theses and Dissertations, Paper 724. L’ancêtre fait partie du quotidien de l’être africain, cet être obscur qui selon Jung et sa classification des types psychologiques est de manière prédominante sentiment (feeling) et lui nie donc par là-même intuition, pensée et sensation

Voici par ailleurs la vision de Peter Gabriel (d’un moment particulièrement troublant de  ce voyage initiatique quand Jung se retrouve au Soudan encerclé par une soixantaine de villageois qui entament une folle n’goma,  faite de  danse et de chants avec leurs armes au bout des bras, au bord de la transe au son des tambours et des trompettes qui force Jung à se lever et à entamer lui aussi la danse avec les villageois tenaillé par la peur que son âme soit confisquée, controlée par les esprits et les démons de ce rythme de la chaleur: The rhythm of the Heat (Jung in Africa) (1982) (à écouter dans l’obscurité la plus complète, les hauts parleurs à fond pour ressentir « la peur noire » qui a traversé  Jung)

 

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