Orfeu Negro et le Brésil

Le Brésil, pays du futur ! Futur du subjonctif, du présent ou de l’imparfait ? Souvent je médite sur le premier regard qui a façonné l’imaginaire que j’ai porté sur le Brésil quand j’étais enfant. Mon regard date de 1963 ou 1964 soit 5 ans environ après que le film « Orfeu Negro »  de Marcel Camus (1912-1982) a remporté la Palme d’Or du Festival de Cannes 1959 devant des pointures telles « Les quatre cents coups » de François Truffaut, « Hiroshima mon amour », d’Alain Resnais, « Le Génie du Mal » de Richard Fleisher, « Nazarin » de Luis Bunuel. Il remporta aussi sur sa lancée en 1960 l’Oscar du meilleur film étranger ainsi que le Golden Globe.

Le film faisait lui déjà suite à la pièce de Vinicius de Moraes (1913-1980) Orfeu da Conceiçao , une « tragédie carioca » en 3 actes avec une distribution de 45 acteurs noirs (parmi lesquels Harold Costa, Daisy Paiva, Zeny Pereira, Ciro Monteiro, Léa Garcia) qui fut représentée à partir 25 septembre 1956 au Teatro Municipal de Rio sur une musique d’ Antonio Carlos Jobim (1927-1994) et des décors d’ Oscar Niemeyer sans oublier les affiches savoureuses de Carlos Scliar, Djanira et Ventura.

Avant cette pièce et ce film autour d’une relecture du mythe d’Orphée à la mode carioca il y avait eu en France Orphée de Jean Cocteau (1950) et plus tard un article de Jean-Paul Sartre Orphée Noir, préface de l’ouvrage de SENGHOR, Leopold. Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. PUF, 1977 et bien auparavant Christoph-Willibald Gluck (1762), Luigi Rossi (1647), Claudio  Monteverdi (1607) tous tentant chacun à sa manière de revisiter par le théâtre, le cinéma, la philosophie ou l’opéra le mythe orphique.

Le film de Marcel Camus, est porté tout à la fois aux nues par François Truffaut qui le place résolument dans le cinéma de la nouvelle vague et aux gémonies par Jean-Luc Godard (qui déclare dans les Cahiers du Cinéma # 97 de juillet 1959 : « Ce qui me choque, dans ce film d’aventurier, c’est de ne pas trouver d’aventure, ou dans ce film de poète, pas de poésie. » 

Le film  propose une relecture afro-brésilienne esthétisée et allégorique, néo-réaliste à la mode italienne, ludique et exotique, rustique et sauvage, ingénue et romantique du mythe grec d’Orphée et d’Eurydice avec les stéréotypes de carnaval, samba, bossa nova, danse, mort et candomblé dans une cacophonie carnavalesque de couleurs, et une débauche de sexualité et de couleurs vives.

On pourrait, comme n’hésitent pas à le faire certains cinéastes brésiliens, gloser sur cette version française du mythe qui anesthésie la pauvreté et rend esthétique la faim et l’analphabétisme dans ce bidonville utopique de Babilonia.

Carlos Diegues a proposé sa lecture lui aussi d’Orphée en 1999, avec Orfeu, une version réaliste samba-funk qui fait appel à d’autres enjeux comme la violence, la sexualité, le crime, la corruption. Les deux visions se complètent mais moi je resterai à jamais avec cette toute première, celle de ma puberté, celle de mon innocence. On retrouve  dans le remake narcotique de Diegues une tentative de sortir du lieu commun, une volonté de donner un biais social à l’ambiance carte postale entre favela chic et   Styx avec comme fond musical  Caetano Veloso, Gabriel o Pensador , Nelson  Sargento et Jamelão mais selon moi, ce qui était reproché à Camus, ce regard extérieur, continue d’être présent car ce n’est pas un regard de favelado mais un regard de classe moyenne haute sur la favela, la favela est certes renationalisée par ses préoccupations sociales périphériques mais elle continue d’être une favela encore trop chic peut être : y évoluent tels dans une novela Tony Garrido (Orfeu, puxador de l’école de Samba  Unidos da Carioca, représentée en fait par l’école de samba Viradouro sur des fantasias (déguisements) de Joaosinho Trinta), Patricia França (Euridice, venue des fins fonds de l’Acre), Murilo Benicio (Lucio, ami d’enfance d’Orfeu et chef de bande), Milton Gonçalves et Zezé Motta (les parents d’Orfeu), Isabel  Fillardis (Mira), Silvio Guindane. J’aime cependant cette analyse de la bande originale des deux films Orfeu e Orfeu :a musica nas favelas de Marcel Camus e de Caca Diegues où l’auteur s’interroge sur la caractère réaliste de musique de favela dans les trois versions du mythe orphique et où l’on en déduit que parfois l’étranger n’est pas celui qu’on croit.

C’est le premier film que j’ai vu de ma vie, si ma mémoire est bonne, avec une distribution 100 pour cent (disons en fait 99 pour cent) noire : Breno Mello  (footballeur du Fluminense dans le rôle d’Orphée, conducteur de tram), Marpessa Dawn (de son vrai nom Gipsy Marpessa, danseuse américaine dans le rôle d’Eurydice), Adhemar Ferreira da Silva (champion du monde et champion olympique de triple saut dans le rôle de la Mort), Aurino Cassiano ( Zeca) et Jorge dos Santos (Benedito) les deux enfants, Lourdes de Oliveira (Mira, la plantureuse fiancée d’Orphée, dans la vie réelle madame  Marcel Camus), Cerbère, le chien, Alexandro Constantino (Hermès, gardien des routes et des carrefours, l’Exu grec), Léa Garcia (Serafina, l »exubérante et généreuse cousine d’Eurydice) et Chico. La grande majorité des acteurs furent recrutés à partir d’une annonce dans le journal Globo  du 8 mars 1958 disant ceci : « Pode ser você o Orfeu ou a Euridice que procuramos ». (« Tu peux être l’Orphée ou l’Eurydice que nous recherchons »). Ce casting reçut plus de mille candidatures.

Je n’avais pas 11 ans. J’étais arrivé depuis deux ans en France et mes horizons caribéens s’estompaient en même temps que la mer et le carnaval qui étaient au bout du monde. Ce film m’a replongé dans mon univers enfantin et m’a donné une vision sentimentale du Brésil. La fête et la bonne humeur malgré la pauvreté, malgré la mort.  A la fin du film les trois enfants qui n’avaient guère plus que mon âge dansent une samba endiablée du haut de la  favela do Morro da Babilonia, leur Olympe à eux, entre Copacabana et Urca, morne sur lequel l’un d’eux, il réussit,  par la seule magie de ses accords musicaux, par la seule magie de quelques notes de Luiz Bonfa, à faire lever le soleil des profondeurs de l’Enfer.

Ce fut ma première vision du Brésil à travers le regard, il est vrai d’un réalisateur français, Marcel   Camus. Beaucoup d’artistes ont participé à la bande musicale originale de ce film comme Elizeth Cardoso, Agostinho dos Santos, Roberto Menescal, João Gilberto, Cartola (qui joue d’ailleurs dans le film accompagné de sa femme), un long métrage qui à l’origine comptait 11 heures d’enregistrements.

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