Rhum et esprits

Tous les chemins mènent au rhum. Et le mot rhum vient du latin saccharum qui veut dire sucre. On assimile souvent rhum et canne à sucre ! « le roseau qui donne le miel sans le concours des abeilles » est au départ destiné aux sucreries et ce n’est que progressivement qu’il se transforme en « eau que les petits oiseaux ne boivent pas « 

On assimile aussi souvent rhum, canne à sucre et Caraïbes mais il faut savoir que bien avant le 16eme siècle la canne à sucre était exploitée selon un parcours millénaire qui l’avait fait  passer du Pacifique (Burma, Indonésie, Nouvelle guinée) en Chine puis en Inde, puis en Perse, Egypte. Les Arabes musulmans vont répandre sa culture en Méditerranée dès le IXème siècle en Andalousie, Crète, Chypre, Malte, la Sicile. Vers 1350 la Sicile devient la plaque tournante du raffinage puis c’est au tour de Valence en Espagne. En France on cultive même de la canne à sucre dans le midi de la France au XIVème siècle. Suivent alors Madère, 1420; les Açores, 1460; puis c’est au tour de São Tomé et Principe, puis en 1493 Saint Domingue; 1509 Puerto Rico, Cuba,  Jamaïque; 1520 Mexique; 1548 Brésil. En 1556 la plantation de canne à sucre et l’implantation de moulins à sucre est autorisée par Henri 2 autour d’Hyères et la région provençale. Et ceci fonctionna cahin-caha jusqu’au milieu du 17ème siècle quand le commerce en provenance des Caraibes signe l’arrêt de mort des productions locales. 1643 Guadeloupe; 1670 Argentine, Louisiane, Floride, Texas…Les productions locales de canne à sucre reprennent lors du blocus continental de Napoléon en 1806 mais ensuite la betterave vient tout bouleverser et la plantation de canne à sucre en Europe va être petit à petit abandonnée.

On le voit bien, l’essor de la canne à sucre a été mondial   mais le rhum s’est implanté lui en terre d’esclavage. Ces îles à indigo, vanille, cacao, tabac, coton, canne à sucre, café et banane n’ont jamais eu qu’un roi unique ! Qu’il s’appelle guildive, tafia ou taffia, rhum, clairin, ron,  rum, rumbullion, kill-devil, eau de vie, aguardiente,  cachaça c’est en tout cas un spiritueux, un spirit  et comme tel un esprit. Un ange ! Un saint ! Un dieu ! Une orisha ! Un lwa ! à qui tout vassal doit  des libations s’il veut en retour être aspergé symboliquement par la divinité de bonheur, harmonie et abondance ! Souvenez-vous de la part des anges, cette portion d’alcool que l’on verse par terre (quelques gouttes suffisent) pour trinquer avec les esprits avant d’ingurgiter la liqueur divine . Le rite continue de cette façon : on doit se composer un visage grimaçant après avoir bu son verre, comme pour effrayer le diable ! C’est le même type de grimace qu’on arbore quand on avale une purge.

Le saint patron des tafiateurs est Benedetto  Manasseri, plus connu sous le vocable saint Benoît le More ou Saint Benoît de Palerme (1526-1589), (San Benito en espagnol, São Benedito en portugais, saint Benedict en anglais, santo Benedetto di Palermo en italien),  fils  d’esclaves yorubas ou éthiopiens, né à San Fratello, dans la région de Messine et décédé à Palerme, en Sicile, ermite puis frère laïc franciscain, cuisinier,  qui bien qu’illettré fut nommé comme supérieur de son couvent pendant 3 ans, béatifié en 1743 par Benoît XIV et canonisé en 1807 par Pie VII. Sa solennité est le 4 avril au solstice d’hiver! De son vivant il est connu pour avoir été « Saint More », un bon cuisinier, guérisseur et un  faiseur de miracles. Sa statue le représente portant l’enfant Jésus dans les bras. Sa renommée, qui le fait devenir l’un des saints patrons de Palerme et le premier saint noir, atteignit jusque le Portugal et l’Espagne puisque dès  1612 Lope de Vega Carpio lui consacre une comédie sous le vocable de « Comedia Famosa de El Santo Negro Rosambuco de la ciudad de Palermo » !

En 1619 à Lisbonne , le 5 août, jour de la fête de Notre Dame des Neiges, une confrérie de noirs défile derrière une banderole avec une effigie du saint esclave de Palerme.

Dès le  20 août 1777 la Confrérie du Glorieux Saint Benoit  (Irmandade do glorioso  santo Benedicto) fait une promesse solennelle dans la paroisse de Nossa Senhora da Penha de Itapagipe da Bahia, Salvador, Brésil.  Ce saint noir, nigerrimus, comme le seront plus tard d’autres saints noirs (Santo Antonio de Categero, Santo Elesbão, Santa Ifigenia), fils d’esclaves, fut récupéré par l’élite ecclésiastique du Nouveau Monde suivant en cela l’ exemple de  l’Abbé Grégoire qui en 1808 le monte en épingle  dans son « De la littérature des Nègres ou recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature » qui  proposait aux esclaves ainsi un modèle de  piété et abnégation qui justifiait l’esclavage. Mais ces derniers récupérèrent le mythe et saint   Benoît devint tout le contraire : un saint de libération,  un saint festif, amateur de bonne chère, de ripaille, de danse et de musique. Il est ainsi syncrétisé dans le candomblé yoruba avec Eleggua-Oshu, dans l’Umbanda avec Oxossi, à Cuba avec l’orisha Ossain-Ossana, à Haiti avec Legba, c’est l’esprit qui ouvre les barrières, qui commence et termine les cérémonies. Et il adore le rhum !
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Ce sont les Jésuites et les Dominicains (comme le Père Labat), les Bénédictins et les Franciscains qui ont développé cette eau-de-vie qui fut imposée aux esclaves noirs de toute l’Amérique dès le 16ème siècle pour les stimuler,  leur donner de la force pour le travail des champs ou pour les ankyloser et leur retirer toute velléité de révolte le week end et bien sûr ce fut le seul médicament bien avant le zouk. Au Brésil la cachaça est réservée sous Thomé de Souza à Bahia uniquement aux esclaves.

De l’utilisation du rhum par les tenants du catholicisme à son utilisation par les tenants des religions de matrice africaine, les religions afro-caribéennes, il n’y avait qu’un pas. et que ce soit dans le  vaudou ou la santeria les entités aiment le rhum au grand bonheur des descendants d’esclaves issus du Togo, Bénin,  Nigéria et Angola.

Que le rhum soit blanc à 59 degrés, à 55 degrés, à   50 degrés, vieux, paille, agricole ou ambré une foi inébranlable lie le rhum à ses adeptes.  Du décollage au pétépied, du ti-bét au ti-feu en passant au punch fillette ou au ti-sec, ce ne sont que cuvées spéciales et premium que l’on sirote sans modération  dès qu’on met pied sur nos îles ! Il importe aux vrais consommateurs que la dive boisson soit agricole c’est à dire issue de la transformation du jus de canne en vesou puis en grappe (vin de canne obtenu après fermentation  de 24 heures par des levures de type saccharomyce cevisique), suivie d’une distillation ! Réservons le rhum industriel dit de sucrerie ou traditionnel aux rhums de cuisine ou de pâtisserie élaborés eux à partir de la mélasse, résidu de la fabrication de sucre. Ou à d’autres cocktails comme daiquiri, cuba libre, grog, mai tai, mojito, piña colada, blue lady et autres liqueurs coco, chocolat,  shrubb, bwabandé. Mais si l’on a une foi aveugle, une foi de charbonnier, une foi inébranlable en le dieu Rhum eh bien il faut lui rendre hommage comme on rend hommage aux dieux Whisky, Téquila, Armagnac, Cognac ou autres Vodka ! Il y a des rites, il y a une initiation !

L’alcool on le sait révèle ce que l’on cache intérieurement de violence, de mal-être. Il ne transforme pas un agneau en loup ! C’est un exhausteur d’âme et non de goût ! Les amateurs de « binge drinking »  se trompent quand ils pensent que  c’est la quantité d’alcool ingurgitée qui fait d’eux des hommes, des géants, des machos, et ils  paient les conséquences de cette mauvaise interprétation de la parole et de la geste rhumière par la mort qui peut prendre la forme de la cyrhose du foie, des psychoses alcooliques, des cancers des voies aéro-digestives supérieures (nez, gorge, langue).

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Au Vénézuela, dans l’état de Zulia,   San Benito de Palermo est fêté  du 27 décembre au 6 janvier .  A Cabimas, le premier janvier  c’est l’occasion  de processions organisées par la confrérie de San Benito de Palermo au son des tambours chimbanguele où les fidèles boivent beaucoup pour honorer le saint en chantant  » un palo pal pavo, un palo pal santo, y otro pra mi ».

En Colombie, dans la région de Granada en temps de sécheresse on asperge des statues de 30 cm de haut du saint, el santo borrachon, le saint poivrot, de rhum (ñeque, liqueur artisanale), et on le fait danser en l’implorant de faire venir la pluie.

San Benito, celui qui guérit, celui qui aide à trouver du travail, à obtenir un prêt. Dans les chapelles des promesses sont faites et il est recommandé de tenir parole dans les délais les plus brefs, que la grâce soit exaucée ou non. Les grâces exaucées créent un lien de dépendance et de dévotion, dont le bénéficiaire ne peut plus guère se délier sous peine de perdre à nouveau ce qu’il vient de recevoir, De nombreux récits nous rappellent que les parjures furent durement punis. Soyez indulgents et comprenez que parfois, et plus souvent que parfois,  quand on boit on prie !

Dans le vaudou haïtien les Guéddés, les esprits des morts, adorent  les offrandes de rhum, voire de whisky de 12 ans d’âge. Ils aiment tellement ça qu’ils en enduisent les parties sensibles de piment et de rhum. Maman Brigitte peut boire du rhum dans lequel ont mariné 21 piments. Les Guéddés répondent par des traces de rhum  qui a été renversé dans la poussière après qu’on en ait bu une gorgée ! Et quand il est en transe un adepte de Baron Samedi et de ses autres incarnations doit pouvoir boire sans sourciller du rhum arrangé dans lequel a aussi baigné 21 piments. Dans d’autres rites rada, pétro ou congo un adepte en transe peut se laver les mains dans du rhum brûlant sans ressentir la moindre douleur. Mami Wata, Ogum ont pour attribut le rhum. On trouve même dans le commerce un rhum arrangé baptisé Baron Samedi Spiced Rum ! La boucle est ainsi bouclée…

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Pensez à tout ça avant de boire votre ti-punch, ayez une petite pensée pour Saint Benoît de Palerme ou pour les esprits des morts ! et avant de trinquer à la santé  des uns ou des autres faites un voeu et jetez quelques gouttes au sol pour apaiser la soif des esprits car comme l’écrit Danny Laferrière dans son livre La Fête des Morts : »On meurt , Vieux Os, quand il n’y a plus personne sur terre pour se rappeler ton nom ».   Bologne ou Père Labat de Guadeloupe, Barbancourt de Haïti, Gosling de  Bermuda,  Diplomatico Ambassador Selection du Venezuela, Havana Club  15 yeard old de Cuba, Clément XO rhum de Martinique, Abuela Centuria de Panama, St James Cuvée 250ème anniversaire de Martinique, Angostura Cask collection n 1 French Oak Cask de Trinidad, Reserva de la Familia Serralles de Puerto Rico, Appleton Rare Blend 12 years old de Jamaïque, Foursquare Rum Distillery Port Cask Finish de la Barbade ou l’un des 50 meilleurs rhums que vous pouvez choisir ici …..à votre santé !

Une réflexion sur “Rhum et esprits

  1. […] La fin du monde ? Je ne la verrai probablement pas de mon vivant ! La création du monde ? Je n’étais pas là, je ne sais pas et je hais ceux qui disent qu’ils savent ! Il y a eu un Gondwana il y a des millions d’années ? Je veux bien ! Moi je me dis s’ils ne sont pas capables de prédire un tsunami, l’éruption d’un volcan, s’ils ne sont pas capables de nous lire ne serait-ce que les lignes de la main ce ne sont que de vulgaires charlatans. Moi, en tout cas, toute honte bue, je fais encore plus confiance à l’esprit du rhum […]

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