Au nom du fils, ma cité perdue

Le téléfilm Au nom du fils (2015) d’ Olivier Peray est une relecture de la bande dessinée éponyme de Serge Perrotin et Clément Belin, aux Editions Futuropolis (2011, 2012). Au nom du fils, version papier, sous-titré Ciudad Perdida, est un dyptique qui raconte en deux tomes les aventures d’un père qui travaille sur les chantiers de Saint-Nazaire et qui part en Colombie à la recherche de son fils de 23 ans pris en otage par les FARC. Le téléfilm raconte quant à lui le périple d’un père entre Brest et la Colombie pour retrouver son fils disparu que l’on retrouve finalement dans une tribu amérindienne de Colombie les Kogis.

Tout au long du film je me disais tout le temps « si c’était moi j’aurais fait, j’aurais pas fait comme ça ». J’aime les odyssées, les rencontres improbables, les défis interculturels. Et tout à coup à la fin du film en écoutant la dernière réplique : « On oublie tout dans le bruit, on se souvient dans le silence » je me suis souvenu de  Caroline Brown, une copine d’enfance, qui travaillait dans une agence de voyages, qui connaissait la Colombie pour y avoir été plusieurs fois et qui m’avait toujours recommandé alors que moi aussi j’étais attiré par une aventure colombienne de ne pas m’y aventurer. C’était au temps des Farc, des militaires, des trafiquants de cocaïne. Pourtant j’ai toujours eu une attirance spéciale pour la Colombie. J’ai même vécu dans les années 80 une passion brûlante pour une artiste colombienne de Bogota entre Paris et Londres. Il y avait aussi quand j’étais petit un paquebot qui s’appelait le Colombie lancé en 1931 et démoli en 1974 et qui si ma mémoire est bonne venait adosser ses flancs au port de Basse-Terre.

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On peut ainsi dire que pour moi inconsciemment le mot Colombie a toujours été le premier synonyme de mon Wolfok, mon ailleurs intérieur toujours revisité. Il y eut bien plus tard « 100 ans de  solitude » de Gabriel Garcia Marquez et j’eus alors comme une évidence que son Macondo était dans le voisinage de mon Wolfok. Un jour encore je fis la découverte dans un reportage du grand marécage de Cienaga (Cienaga Grande de Santa Marta) et de ses habitants qui y vivaient dans des maisons sur pilotis . Autre chose, pour l’anecdote: pas très loin de Santa Marta il y a un village au nom évocateur de Bonda ! Y aurait-il eu dans les parages dans une antique dimension une déesse culona, une maîtresse Man Jak pimentée aux allures rebondies de femme-égérie de  Fernando Botero (1932-) ? Et puis surtout peut-être Colombie c’est la salsa, inlassable, c’est cumbia, interminable, c’est Cali et c’est Cuba, Puerto Rico dans un seul mambo, un seul guaracha, un seul guaguanco, c’est ma Caraïbe ! A gozar !

Pascal Demolon dans le rôle de Michel Garrandeau, un père soudeur et syndicaliste aux chantiers navals de Brest, Lola Neymark dans le rôle de Charlie, une jeune suissesse, Thierry Levaret dans le rôle de Franck, l’ami de toujours de Michel, Gabriel Garnier dans le rôle du fils Etienne âgé de 19 ans, activiste rêveur parti à la défense des Indiens Kogis , ainsi que d’autres acteurs colombiens comme Tatiana Hurtado Ariza (dans le rôle de Sonia, une vendeuse de bijoux, ancienne petite amie de Etienne), Juan Pablo Franco (dans le rôle d’un restaurateur) et Nelson Camayo (dans le rôle d’un syndicaliste) ont réactivé en moi comme un boomerang la recherche de mon arrière-pays Wolfokien et je me suis précipité pour voir les mots-clés qui avaient servi de  trame au film pour rejoindre la Ciudad Perdida: Bogota, Barranquilla, Cartagena, Santa Marta y los arrededores, Parque Tayrona, Playa Mendihuaca, La Candelaria, Sierra Nevada de Santa Marta, Jiguataba, Honda, Expreso Colombia Caribe. Cette odyssée m’a ramené en mémoire le voyage que j’ai moi-même réalisé en octobre 1986 entre Buenos Aires en Argentine et Salvador au Brésil en car via Iguaçu, Curitiba, Ilha do mel, Rio de Janeiro, Salvador.

Ce qui m’a frappé dans ce film, entre autres choses, c’est la marche durant trois heures entre Parque Tayrona et la plage de Mendihuaca à travers monts et vaux, à travers une nature grandiose envahissante…puis le parcours à pied à travers la jungle après une longue remontée du fleuve jusqu’au territoire des Indiens Koguis. Je connaissais les Mayas, les Aztèques, les Incas, et voila que surgit cette grande civilisation amérindienne égarée : Les Grands Frères, comme aiment s’appeler ces peuples premiers, sont les fiers descendants des Tayronas, qui ont depuis des temps immémoriaux peuplé la Sierra Nevada de Santa Marta dont le sommet neigeux culmine à 5780 mètres au-dessus du niveau de l’océan. Ce territoire millénaire des Koguis qui se trouve dans les vallées des fleuves Don Diego, Palomimo, San Miguel et Ancho est menacé et convoité par les Petits Frères que sont les agro-industriels, les grands laboratoires, les politiques, les grands latifundiaires, les urbanistes, le tourisme, les militaires, les trafiquants, les maladies bref leur territoire recule, recule et fond comme neige au soleil…L’association Tchendukua lutte pour leur venir en aide.

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Même si bien avant les héros du livre comme du film le regard bienveillant des géographes, ethnographes, aventuriers, explorateurs, archéologues et autres anthropologues comme Elisée Reclus (1830-1905), le Vicomte Joseph de Brettes (1861-1934), le marquis Robert de Wavrin (1888-1971), Konrad Theodor Preuss (1869-1938), Gerardo Reichel-Dolmatoff (1912-1994) est passé par là et a vu en ce territoire enclavé et inexploré, dans cette tache blanche sur la mappemonde, le royaume perdu de l’un des derniers avatars de l’homme originel si cher à Rousseau, on peut comprendre qu’aujourd’hui encore, malgré les malgrés, dans cette sierra, le coeur du monde pour les Koguis, il est possible au nom du fils comme au nom du père de réaliser un voyage intérieur au tréfonds de soi même.