Dieumerci, l’homme aux trois prénoms et le pont de papier-bible

C’est à travers l’alerte centenaire René de Obaldia, né en 1918 à Hongkong, dans cette portion de Chine alors colonie anglaise, de père panaméen et de mère française d’origine picarde, apparenté à Michèle Morgan (sa cousine, de son vrai nom Simone  Roussel), sociétaire de l’Académie Française dont il occupe quai Conti depuis juin 1999 le fauteuil numéro 22 occupé avant lui par Julien Green, un autre américain, né à Paris en 1900, sudiste issu de Virginien et de Géorgien, auteur de Leviathan, Adrienne Mesurat, Chaque Homme dans sa nuit; c’est à travers Obaldia, ce gymnaste des mots, portant cornette et habit vert, béni selon ses propres dires par la grâce,  et qui, souriant et fringant, en pleine possession de son intellect et de son épée d’académicien à l’approche du centenaire, cite pêle-mêle Paul Valéry (« les dieux gracieusement nous donnent pour rien le premier vers, mais c’est à nous  de façonner le second ») et un proverbe russe « pour devenir centenaire il faut commencer jeune », auteur de « Du vent dans les branches de sassafras«  (son « western de chambre », comme il se plaît lui-même à dire) en 1965, de la pastille La baby-sitter, entre autres perles qui ont émaillé son parcours qui vient de trouver une énième consécration suite à la publication en 2000 chez Grasset et Pasquelle de son « Théâtre complet », plus de 1300 pages de dramaturgie, d’impromptus, de pastilles en huit tomes; c’est à travers cette statue d’Immortel bien vivant, alive and kicking selon la formule consacrée, que j’ai connu Jean-Baptiste, non pas Poquelin, non pas Molière, mais  cet acteur aux trois prénoms, Lucien Jean-Baptiste (et même aux quatre prénoms puisque sa mère s’appelle Marie-Thérèse -prénom de ma mère, est-ce une coïncidence, Marie-Thérèse Joseph, née en 1930)(Marie Thérèse Félicien Alexandre Laure JOSEPH), né à Rivière-Salée, Martinique en 1964 – un jour de pluie, chocolat – , arrivé comme moi via le Bumidom en terre métropolitaine (moi , premier d’une fratrie de 10, en 1961 , lui, petit dernier ‘uen fratrie de 6, en 1972, moi à Vernouillet, Seine-et-Oise puis Bagneux, Seine, dans le neuf-deux, lui Orléans, Paris XI, Aulnay-sous-Bois dans le neuf-trois, puis Bonneuil-sur-Marne dans le neuf-quatre), qui en 1999 au Théâtre 14  a interprété un monologue d’Obaldia intitulé Rappening (voir sur la vidéo à partir de 1h 03′) (le texte ICI) mis en scène par Thomas le Douarec. On connaît Lucien Jean-Baptiste (à qui je vais affubler en hommage à ses différents personnages interprétés jusqu’à ce jour les prénoms caché de Jean-Gabriel Patrick Dieumerci Paul pour qu’il soit digne des cinq prénoms de sa muse de mère) comme réalisateur de films comme La Première Etoile (2009), Dieumerci (2016), Trente ° couleur (2012), Il a déjà tes yeux (2016) et comme aussi du documentaire diffusé sur Planète+« Pourquoi nous détestent-ils nous les Noirs ? », sans oublier La Deuxième Etoile  dont la sortie dans les salles obscures est prévue pour décembre 2017

iladejatesyeux

Malgré l’apparent éloignement des origines, des structures parentales, malgré les quelque 46 ans qui les séparent il y a, selon moi, un pont, une passerelle devant la caméra, derrière la caméra, sur les planches et hors caméra entre René de Obaldia et Lucien Jean-Baptiste : ce pont va au-delà de l’évidente filiation américaine, au-delà de Molière. Il est constitué par un mot : mobile ! Ce mot a été attribué à Obaldia lors de son installation comme homme en vert le 24 juin 1999. En voici la définition « dictionnairique » :

« Mobile :

adj. et n. m. XIVe siècle. Emprunté du latin mobilis, de même sens.

 

★I. Adj.
1. Qui peut se mouvoir, se déplacer, ou être mû, déplacé. La mâchoire inférieure de l’homme est mobile. Une pièce mécanique mobile autour de son axe. L’aiguille aimantée de la boussole est mobile sur son pivot. La culasse mobile d’un fusil. Châssis mobile, par opposition à Châssis dormant (voir Châssis). Reliure, cahier à feuillets mobiles. Pont mobile, pont-levis ou pont tournant. Typogr. Anciennt. Caractères mobiles, caractères fondus séparément que l’on assemble pour la composition. Subst., au masculin. Composition en caractères mobiles. Un exemplaire tiré sur le mobile. • Par ext. Qui varie. Litur. chrétienne. Fête mobile, dont la date varie en fonction de celle de Pâques. – Écon. Échelle mobile, voir Échelle.
2. En parlant d’un groupe humain. Qui se déplace ou qu’on transporte d’un endroit à un autre, qui n’est pas attaché à un lieu fixe. Une main-d’œuvre mobile. Milit. Troupes mobiles (anciennt.), par opposition aux troupes sédentaires, affectées à la garde d’une place ou d’une frontière. Colonne mobile, corps de troupes destiné à parcourir un pays pour y maintenir l’ordre ou le débarrasser de toute présence ennemie. Garde mobile, voir Garde. Gendarmerie mobile, mise à la disposition du gouvernement pour le maintien de l’ordre public. Un escadron de gendarmes mobiles ou, ellipt. et fam., de mobiles.
3. Par ext. Qui est toujours en mouvement et présente un aspect changeant. La surface mobile des eaux. Physionomie mobile, traits mobiles. Un visage mobile, qui change rapidement d’expression. • Fig. Esprit mobile, prompt et agile. Caractère mobile, qui, sous l’influence d’impressions diverses, passe rapidement d’un état à un autre.

 

★II. N. m.
1. Mécan. Tout corps en mouvement. La vitesse, la direction, la trajectoire d’un mobile. La force d’impulsion d’un mobile. Soit un mobile m soumis à une force f…
2. Spécialt. Astron. ancienne. Premier mobile, la première et la plus haute des sphères célestes, qui enveloppe toutes les autres et leur communique le mouvement. – Techn. Se dit des roues, ou de toute autre pièce qui, dans un mouvement d’horlogerie, tourne autour de son pivot. Premier mobile, pièce qui a le mouvement le plus lent, par opposition à Dernier mobile, qui a le mouvement le plus rapide. – Bx-arts. Œuvre de sculpture constituée d’éléments dont l’agencement, aux limites de l’équilibre, se modifie sous l’effet de l’air ou par l’action d’un moteur. Les mobiles de Calder, de Tinguely.
3. Fig. Ce qui pousse à agir, ce qui excite ou détermine à telle ou telle action. Le mobile d’un crime. L’appât du gain est son unique mobile. Il a agi sans mobile

 

Oui Obaldia et Jean-Baptiste sont mobiles ! Dans tous les sens du terme, littéral comme figuré. Leur catharsis est mobile et lorgne entre le Très-Haut et le Très-Bas: le bouillant nonagénaire, presque centenaire a ses fantômes du côté de la Chine, du Panama et de l’Espagne de Cervantès, tandis que le fringant cinquantenaire, alter ego quelque part de Dieumerci, aux mémoires cycloniques souffflant entre les Antilles, l’Inde et l’Afrique, disent tous deux en somme comme Gérard de Nerval : »Je voyage pour vérifier mes songes ». Je ne sais pas si Obaldia, dont le nom étrange n’a pas pu être mémorisé par Michel Simon le jour de la première de Du vent dans les branches de sassafras, a jamais mis les pieds sur l’île de Martinique ni même si jamais il a touché le sol panaméen, et j’ignore tout autant si Jean-Baptiste a visité Hong-Kong ou même Panama pourtant si proche de cet arc caribéen qui l’a vu naître (dont la devise est Puente del Mundo, Corazon del universo, pont du monde, coeur de l’univers), j’ignore à fortiori si tous deux ont foulé le sol de la Georgie et de la Virginie de Green, ce que je ressens diffusément c’est leur filiation mobile sur le pont de papier bible qui relie le Très-Haut au Très-Bas par le biais du Verbe !