En apnée entre Narcisse et Echo

J’atterris en douceur dans le jour et avant que je ne relève mon parachute j’essaie en vain de me souvenir du parcours de ma nuit. Parfois un rêve tel un aigle de lumière me zèbre et  parfois c’est un nuage de craie noire qui s’effiloche. Ma nuit s’effrite car le matin m’envahit à petites gouttes de rosée. Oh mais je ne sais pas nager moi ! Que fais-je donc en apnée entre Narcisse et Echo moi qui ai failli me noyer sur l’estran ! Même avec toutes les bouées du monde on ne me fera jamais nager car j’ai peur du vide sous mes pieds qu’il soit d’air qu’il soit d’eau. On ne naît pas par hasard en Basse-Terre dans le museau de la Soufrière. Peut-être avec un scaphandre je connaîtrai une épiphanie ou qui sait une aristie flamboyante digne des plus grands héros ! On n’imagine pas Achille ou Hector mis en examen pour s’être dérobé devant l’ennemi ! Moi, vivant et en pleine possession de mes moyens, sain de corps d’esprit et d’entendement, donner ma chair grasse et délicieusement parfumée de poudre colombo en pâture aux requins ? eh bien non décidément je ne serai jamais ni spartiate ni troyen, vous pouvez remettre ce projet aux calendes grecques ! Ou alors mâle mort oblige, qu’il me soit donné enfin de connaître les profondeurs de l’abysse !

En attendant aujourd’hui alors que je sors petit à petit de l’hypnose et de la narcose il me vient quelque chose à l’esprit. Thanks God it’s Friday ! C’est le jour de paie, vendredi, quand on est payé à la petite semaine mais c’est surtout le jour du poisson. Et en attendant d’être englouti un jour par une baleine ou un requin mako je pratique vendredi après vendredi mon enterrement. Je mange rituellement du poisson. Je me prépare à effectuer tel Jonas un long voyage à vingt mille lieues sous les mers sans palmes, sans masque et sans tuba ! A poil ! et quand je tomberai à pic j’ose espérer que j’aurai une petite même si c’est  une toute petite, érection ! Sinon à quoi cela sert-il de dire qu’on est raide mort ?! Oui on peut avoir la mort verte à n’importe quel âge, saviez-vous ! et les érections post-mortem des maquereaux font toujours jaser les maquerelles! On se dit s’il bande comme ça, le trépassé, imaginez le vivant et on plaint la pauvre épouse, si le défunt en avait une ! Et on se signe en invoquant à corps et à cris le miséricordieux effet  d’une hostie parfumée au bois bandé ! Le poisson du vendredi c’est mon viatique, mon hostie parfumée au bois bandé ! C’est mon sacrifice hebdomadaire ! J’ai commencé ce sacrifice religieusement il y a de cela presque 30 ans dans un petit bar-buvette dans une ville qu’on appelle la princesse du sertão ! A un peu plus de 100 km de l’intérieur des terres de la baie de tous les saints et de tous les pêchés. Feira de Santana, ville qui eut pour maire Colbert et pour médecin Lamartine ! Loin de la mer et pourtant je m’y suis senti comme un poisson dans l’eau. Enfin je dois corriger un peu les choses ! Comme un poisson dans le rhum et en l’occurrence la cachaça ! C’est dans un bar dans une petite ruelle près de la gare routière dont je ne me souviens pas le nom (on disait na vendinha de Seu Luis, qu’on pourrait traduire, même si traduire son atmosphère relève de l’impossible,  par un chez Louis) une épicerie-bar, un lolo quoi : on pouvait aussi y acheter du riz, des pâtes, de l’eau sanitaire, des cigarettes à l’unité, de la farine de manioc, de la bière et toutes choses qui dépannent au dernier moment à n’importe quelle heure tardive ou précoce du jour). Le tenancier avait largement dépassé les 70 ans et était maigre comme une loche !  Il ne buvait jamais ! J’ai toujours aimé ce genre de petits bars, un proprio qui tient boutique et qui fait vivre le quartier ! Celui-là ne payait pas de mine ! Mais il fonctionnait bien son commerce car il faisait crédit ! Bien sûr il y avait les inévitables rhumiers qui étaient installés à demeure et tout le temps où j’ai habité dans le voisinage de temps en temps je leur faisais compagnie le vendredi car je ne travaillais jamais le vendredi et comme je ne bois jamais sans manger et que ce bar ne servait rien de chaud j’ai pris l’habitude de commander une assiette de sardines à l’huile, (oh non, ce n’était pas du Seven Seas , sir Derek), un citron vert, une cuillère de piment maison mélange velouté de bondamanjak et pimanzwazo, deux bonnes louches de farine de manioc et quelques brins de cives et de coriandre vert pour accompagner mon médicament ! Jusqu’à aujourd’hui je ne connais rien d’aussi simple d’aussi beau et d’aussi charnel et aphrodisiaque que mon plat de sardines de chez Seu Luis ! Et convivial aussi car tout le monde était autorisé à piocher avec sa fourchette dans mon plat ! Je ne restais que le temps de manger un plat ou deux de cette ambroisie divine car l’endroit qui était extrêmement exigu avait l’inconvénient d’être empesté à certaines heures de fumée de cigarettes et je n’ai jamais pu boire tout seul plus de deux bouteilles de 60 cl de bière et deux verres de caipirinha au citron vert ! Chez Seu Luis je me suis régalé pour la première fois de mon poisson du vendredi. Il me fallait à tout prix marquer le vendredi par ce jeûne non pas que je sois particulièrement  dévôt car si ce bar avait eu la bonne idée de faire griller au charbon de bois des brochettes de boeuf ou de cabri dans la rue je serais tombé dans le dingon de ce rite-là avec la même énergie ! Il y avait un bar d’ailleurs, un vrai bar, avec des chaises jaunes et des tables ou s’asseoir confortablement, juste en face, chez Eddy (je suis même surpris de retrouver automatiquement le nom de ces tenanciers que je n’ai pas vus depuis   presque trente ans, mais le rhum a ses mémoires que la mémoire n’explique pas). Mais chez Seu Luis il y avait en outre une vingtaine de bocaux en verre transparent vert énormes remplis de tafia arrangé avec toutes sortes de mixtures, d’herbes, de feuilles, de graines, et même de serpents ! Et chaque bocal avait son nom et ses propriétés curatives selon le maître des lieux que je n’ai jamais vu prendre une goutte d’aucun alcool ! Quand on lui payait une tournée c’était d’office guarana, guarana Antarctica, la meilleure, me disait-il, Fanta orange ou Coca Cola qu’il buvait d’un coup sec, marque fatale des anciens rhumiers. Je crois avoir goûté un jour le serpent. J’ai cru ensuite ce jour là que je pourrais nager comme un cobra fait anaconda ! Avant cela je n’aimais pas trop le poisson et j’en détestais l’odeur ! L’odeur des coulirous, des orphies, des pissettes, des dorades sur les étals bien approvisionnés du marché de Basse-Terre m’ont toujours donné un haut-le coeur ! Par contre quand on allait avec mon père hâler les filets des pêcheurs et récupérer les poissons à Deshaies j’en adorais l’odeur fraîche et iodée qui se mélangeait à l’odeur des paniers d’osier et du bois des gommiers! Allez comprendre ! Parfois il m’arrive qu’une odeur de poisson dans la maison me dégoûte d’un plat ! Nos narines ont de la mémoire infinitésimale et il y a probablement dans notre inconscient collectif des molécules imperceptibles qui surgissent à l’improviste et nous préviennent pour nous rappeler quelque soit l’endroit où nous sommes que nous venons de quelque part ! Et je viens peut-être d’un poisson bien que je sois scorpion et que mon père ait été taureau et ma mère cancer. Qui sait ? Une parenté cachée !? Une filiation secrète !? Si Jung m’analysait il me dirait probablement que le poisson c’est mon ombre, minha sombra, my shadow mais Jung était suisse et ne savait probablement pas nager bien qu’il ait posé ses pénates tout au bord d’un lac. De toutes façons, comme d’autres haïssent les haies, moi le petit enfant jadis de Deshaies, je hais les poissons d’eau douce et les poissons d’élevage nourris à la pâtée, donc brochets, truites et autres saumons d’eau douce remuez tranquillement vos nageoires, demain n’est pas la veille où je me pourlècherai de vos ouïes! Mais revenons à nos poissons, cher Carl ! Fermons la parenthèse junguienne, sans arêtes, si vous le voulez bien !

Je disais donc, c’est le point du jour ! Je sens monter en moi la sève du vol d’un oiseau ! C’est un arara azul de Lear, un ara bleu, un alpha oméga en voie de disparition ! Il chante, il pépie, il gazouille, c’est vendredi matin à Saintes! Réveille-toi, me dit-il c’est l’heure, get awake, acorda, preguiçoso, feignant, you lazy son of a seagull, six heures, le soleil se lève comme une étoile à l’orient, à jeun comme un chirurgien au mois de juin ! Hello my friend so happy to see you again ! ola ou té yé, di mwen !? ou té ka drivé !? bonjour pipirit chantant ! A ta santé, gligli ! lui réponds-je en écarquillant l’oeil de mon cal  qui s’emplit de lumière comme une éponge, ma façon à moi de trinquer avec lui. Je prends la direction des toilettes, puis celle de mes lunettes, je prends la direction de ce vendredi deux juin d’anthologie certaine dont les prémisses s’étalent devant moi comme une des mille patentes de Thomas Edison, comme une aquarelle  tropicalisée de mon xará Sisley, Alfred de son prénom, qui, même s’il aimait le thé, en bon Anglais qui se respecte, probablement comme moi aimait les sardines à l’huile pimentée le vendredi sur le coup des onze heures-midi !

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