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Rhizomes et arrière-pays culturels

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Gilles Deleuze, dans l’ouvrage Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille plateaux, (1980) commis avec Félix Guattari, définit le rhizome  :

«Résumons les caractères principaux d’un rhizome: à la différence des arbres et de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple.»

Pour Deleuze et Guattari, le rhizome ne commence pas en x et ne finit pas en y , il reste toujours dans un inter, un parmi, pas un entre-deux et surtout pas un entre soi, c’est à dire soi et son semblable presque parfait, le rhizome c’est un inter-être, qui connecte un point à un autre point, il est multiforme, il prolifère,  pour l’appréhender les unités classiques de racine unique ne servent à rien, on doit faire appel à des dimensions, à des directions mouvantes et tentaculaires.
Tout en reprenant cette distinction entre la racine de type arbre et celle de type rhizome, Edouard Glissant l’enrichit en lui faisant prendre en compte le domaine de la relation, de l’altérité et du concept d’identité. Selon lui :

« La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines. J’ai appliqué cette image au principe d’identité. Et je l’ai fait aussi en fonction d’une « catégorisation des cultures » qui m’est propre, d’une division des cultures en cultures ataviques et cultures composites. » (1996, Introduction à une Poétique du Divers)

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Ce concept d’identité rhizomatique me semble bien adapté pour décrire nos sociétés caribéennes créolisées tissées autour du métissage, de l’esclavage et du colonialisme ! Entre l’hermétisme de Saint John Perse, l’africanisme de Césaire, l’antillanité rhizomatique de Glissant et de Walcott, la créolité de Bernabé, Chamoiseau et Confiant j’ai tendance à pencher vers Glissant, c’est une pente qui a un biais important, celui de la diversité et de l’acceptation de l’Autre dans un Tout-Monde, et non celui de l’exclusion de l’Autre et le repli sur une identité mutilée qui me paraît rétrograde car je considère comme essentiel cette idée d’identité relation

Sur le portail ce philosophie philo.fr j’ai retrouvé ce texte de Ludivine Thiaw-Po-Une dont j’ignore tout mais qui explique mieux que je ne saurais le faire comment l‘identité rhizomatique avancée par Edouard Glissant dérive de cette conception.

Le changement civilisationnel qui traverse l’histoire des hommes, Glissant le relit en termes de rencontre du Même et du Divers. Une rencontre qu’il appelle aussi « passage », où le Même, les puissances de l’assimilation, risquent sans cesse de l’emporter sur la préservation du Divers. Globalement, la relation entre le Même et le Divers met en présence et, souvent, aux prises une culture qui peut assaillir et une culture qui lui préexiste. La principale figure de cette relation explorée par Glissant est celle de la langue.


Deux configurations émergent de son analyse, selon la manière dont la culture des arrivants a assailli plus ou moins brutalement celle qui préexistait. L’une correspond au cas de Cuba : parce que l’intériorisation de la langue nouvelle n’a pas reposé, estime Glissant, sur des mécanismes aliénants, l’espagnol a pu devenir la langue nationale sans faire disparaître l’arrière-pays culturel.


Dans l’autre configuration, quand la langue maternelle orale se trouve bloquée par la langue officielle, l’arrière-pays culturel résiste dans toutes ses dimensions, y compris dans l’usage de la langue : tel est le cas de l’espagnol des Portoricains dans la relation de tension qu’il entretient avec l’homogénéisation anglo-américaine.


La relation entre le Même et le Divers est donc convenablement régulée dès lors que le Même ne vise pas l’aliénation brutale du Divers, dès lors qu’une culture ne cherche pas à réduire l’altérité, surtout lorsque celle-ci est d’ordre linguistique. A la faveur d’une telle régulation, il s’agit de relativiser la force, la masse et l’impact exercés par le Même des sociétés industrialisées, et de mettre ainsi en lumière les différences, les facteurs inattendus et les données exogènes des civilisations non industrialisées.


Cette sorte de « science de la relation » dont Glissant s’essaye ainsi à énoncer les théorèmes trouve cependant son expression la plus significative dans une image. Inscrite au cœur de ce qui se présente aussi comme une « poétique de la relation », elle est celle du rhizome, que Glissant emprunte à Guattari et à Deleuze pour l’appliquer à la théorie de l’identité et tenter d’y penser ensemble le Même et le Divers.

Pensée sur le modèle de la tige souterraine dont la principale caractéristique est la multiplicité végétative, l’identité échappe à toute représentation fixiste et essentialisante de l’identité, du type de celle que Glissant, je l’avais souligné dans mon précédent billet, reproche aux penseurs de la créolité. La représentation de l’enracinement qui fixe à une origine a pour modèle l’arbre, dont la souche porte une seule tige : la multiplicité végétative, qui se développe verticalement, est alors conditionnée par des enracinements dans des souches elles-mêmes multiples. Cette représentation d’une multiplicité primaire clôt dès lors chaque identité culturelle sur son rapport à sa propre origine et fait éclater l’horizon de l’universel, au bénéfice d’une fragmentation tendancielle de l’humanité en ghettos communautaires. La puissance du Divers l’emporte alors définitivement sur celle du Même : on y gagne d’échapper à l’uniformisation ou à l’assimilation, on y perd la perspective universaliste d’une unité du genre humain, en s’exposant alors à des dérives racialisantes qu’on ne s’attendait pas forcément à rencontrer sur la trajectoire d’une pensée de la pluralité des cultures.

L’identité rhizomatique que défend Glissant désigne au contraire, dans la racine elle-même, une puissance de diversification continue : c’est la racine, donc le Même, qui contient déjà le Divers, en développant horizontalement une multiplicité primaire ou originelle.

Entre l’universalisme assimilationniste, qui exclut les groupes inassimilables et ne les inclut qu’au prix de leur renoncement à eux-mêmes, et un multiculturalisme qui clôt chaque identité sur son propre enracinement, Glissant avance donc une conception de l’identité dont ce qu’elle a de séduisant tient à la synthèse qu’elle invite à penser entre l’universalité et la diversité. Au-delà de l’image du rhizome, c’est ici le phénomène du métissage culturel, d’un métissage inscrit dans l’origine elle-même et constitutif de l’identité qui en résulte, que Glissant invite à méditer.


Ce pourquoi, plutôt que la créolité (quand elle est conçue en termes essentialistes), c’est la créolisation qui, comme processus originel identifiant un peuple au métissage dont il est le produit distinctif, apparaît ici constituer, pourrait-on dire en termes kantiens, une présentation sensible de l’idée de métissage culturel, donc d’un multiculturalisme compatible avec l’universalisme.


Il ne m’échappe pas que beaucoup de questions pourraient naître de telles considérations. Il ne tient qu’à vous que nous puissions continuer d’y réfléchir ici ou là, à un moment ou à un autre. Notamment peut-on se demander si une telle représentation de l’identité collective en termes de métissage culturel ne contribue à vider de tout contenu spécifique chacune des identités ainsi produite : à l’ère de la mondialisation, le métissage des cultures n’est-il pas la voie de leur assimilation, donc de leur disparition comme identités distinctes ?


Objection à laquelle Glissant répond dans son Discours antillais (1981) en soulignant que « le rhizome n’est pas nomade, il s’enracine, même dans l’air ». Moins poétiquement exprimé : la diversification végétative inscrite dans la racine même n’empêche pas celle-ci de constituer une racine, qui ne se trouve donc pas dépourvue de tout repère distinctif. Que le rhizome ne soit pas une souche le prédispose à « accepter » l’autre, et à se trouver toujours ouvert ou offert à un possible bourgeon nouveau. Reste que tout métissage ne produit pas une identité distinctive, aussi frappante comme identité distinctive que peut l’être l’identité créole chère à Glissant. Elle diffère en effet à la fois des autres identités et d’elle-même comme identité créole, tant il est vrai qu’aussi bien d’une île à l’autre de l’archipel antillais que des Antilles aux îles de l’Océan indien où se sont accomplies d’autres créolisations, le Même se donne toujours déjà comme diversifié, en même temps que la diversification des créoles n’interdit pas de penser, notamment au plan linguistique, un apparentement.


En ce sens, le métissage culturel peut donc apparaître comme l’une des conditions d’une synthèse du Même et du Divers qui ne dissolve pas la diversité. Encore faut-il, pour éviter une telle dissolution, qu’au simple métissage culturel, qui constitue (en ouvrant le Même au Divers) déjà une vertu, vienne s’ajouter une autre condition, plus énigmatique : celle qui fait du produit du métissage un élément du développement rhizomatique d’une certaine identité, laquelle doit bien se caractériser et se distinguer par une dimension d’unité qui lui est propre, inscrite non pas, sans doute, dans une nature ou dans une essence, mais peut-être dans une histoire partagée ou dans un moment d’histoire partagée. »


Ludivine Thiaw-Po-Une

 

Une réflexion sur “Rhizomes et arrière-pays culturels

  1. […] Cette affirmation a été proférée par Edouard Glissant, philosophe et écrivain , poète martiniquais (1928-2011), père comme moi de 5 enfants. Je rappelle pour la forme qu’il est le concepteur de l’idée d’ identité relation, identité rhizomique qui s’oppose à identité racine. Voir mon article sur la chose. […]

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