Prière d’un petit enfant nègre (revisited)

 

Plus de 55 ans après, La prière d’un petit enfant nègre, parue en 1961, dans le recueil Balles d’Or, de Guy Tirolien (1917-1988), même si elle a pu faire le tour du monde (francophone) au temps des décolonisations africaines, a sans doute perdu de son acuité. Les crises sont passées par là ! Les réformes de l’éducation aussi ! Les beaux messieurs de la ville d’autrefois ont été remplacés par les petits enfants nègres qui ne voulaient pas aller à l’école, qui probablement ne savent plus danser le soir, ni marcher les pieds nus. Et paradoxalement les vieux messieurs d’autrefois ce sont eux qui dansent et marchent nus car ils ne sont plus soumis aux lois implacables du marché, et du paraître. Il y a ainsi des moments pour tout ! Les beaux messieurs de la ville ont encore partout à travers le monde de beaux jours devant eux et s’ils ne dansent pas, s’ils ne font pas la sieste sous les manguiers, c’est aussi parce qu’il y a de moins en moins de manguiers, de moins en moins de ravines, de moins en moins de « rouges sentiers », de moins en moins d’usines.

Tout d’abord il faut voir que cette école qui est dénoncée l’est dans un cadre religieux qui lui n’est pas absolument pas remis en cause. Ce « Seigneur, je ne veux plus aller à leur école » aurait été bien plus porteur si on lui avait adjoint un « Seigneur je ne veux plus aller à leur église. » Ensuite c’est une prière, donc ce n’est qu’un voeu pieux dont on espère un hypothétique exaucement ! Demain, malgré ses protestations, ses larmes, ses geignements, l’enfant (quel âge a-t-il d’ailleurs)  ira à l’école et malgré ses atermoiements s’il n’étudie pas il finira malgré lui, au mieux, à l’Usine. Certes je ne veux plus aller à leur école ne veut pas dire je ne veux plus aller à l’école. Cela veut dire je ne veux pas aller à une école qui soit le produit d’une domination . Je ne veux pas composer avec cette civilisation occidentale qui me nie. Je veux que ma Négritude fasse partie intégrante de mon éducation ! Il y a certes une dimension politique mais en même temps une dimension parodique. car si on avait intitulé tout simplement le poème prière d’un enfant, on verrait que tout enfant pourrait s’y retrouver car il ne s’agit pas tant, selon moi, de proposer une école qui soit proche, physiquement, culturellement et politiquement, il s’agit surtout d’une école qui réponde à l’aspiration et aux rêves des enfants. On aurait tort d’opposer éducation traditionnelle (liée à la nature, à l’inconscient collectif, à l’identité racinaire, aux Ancêtres et à la tradition et ancrée presque arc-boutée sur le passé) et éducation tournée vers le monde (la technologie, le profit, l’Occident). Selon moi le concept là encore d’identité rhizomatique de Glissant permet de contourner le paradigme. A l’enfant il doit être permis de s’abreuver de toutes les énergies, c’est en les mobilisant, les unes avec les autres, en tentant de leur trouver un point d’équilibre qu’on parvient à en tirer la substantifique moelle.  Sur ce, ma mère qui a dû elle aussi marcher quand elle était toute petite pendant des kilomètres pour aller à l’école, qu »il pleuve ou qu’il vente et quelle que soit la température me disait que c’était pour elle une joie et qu’elle en profitait pour faire le chemin avec ses amies, cueillir des mangues, bavarder. Moi même tout petit pour aller à l’école de Saint-Phis où j’habitais à Basse-Terre, dans leur école (qui en plus était une école de soeurs, l’Institution Jeanne d’Arc) il fallait que je me lève de bonne heure mais j’y allais en « taxi ». On voit encore de nos jours partout dans le monde des enfants qui doivent se lever à  cinq heures du matin et passer 3 heures en transport aller-retour en canot et à la rame et pour qui c’est un plaisir d’aller à cette école. Car aller à l’école c’est aussi parcourir un chemin d’indépendance, loin du regard des parents, c’est aussi tisser des liens d’amitié, c’est l’occasion de s’affranchir du contrôle parental. Il n’y a pas de déterminisme ! J’ai enseigné en France, au Brésil et en Guyane Française et je dois dire que j’ai rarement vu d’enfants fatigués, nés fatigués dans la cour de récréation. Par ailleurs cela fait partie de l’archétype de l’enfant de vouloir jouer, découvrir, la question est de savoir si l’école doit être le lieu de la vie ou le lieu des apprentissages.

Seigneur, je suis très fatigué.
Je suis né fatigué.
Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.

Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l’Usine
Sur l’océan des cannes
Comme un bateau ancré
Vomit dans la campagne son équipage nègre…

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.
Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille
Pour qu’il devienne pareil
Aux messieurs de la ville
Aux messieurs comme il faut.
Mais moi, je ne veux pas
Devenir, comme ils disent,
Un monsieur de la ville,
Un monsieur comme il faut.

Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.
Je préfère, vers l’heure où la lune amoureuse
Parle bas à l’oreille des cocotiers penchés,
Ecouter ce que dit dans la nuit
La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant
Les histoires de Zamba et de compère Lapin,
Et bien d’autres choses encore
Qui ne sont pas dans les livres.

Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.
Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres
Qui nous parlent de choses qui ne sont point d’ici ?

Et puis elle est vraiment trop triste leur école,
Triste comme
Ces messieurs de la ville,
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !

Et voici comment est traité ce texte à Bouillante en Guadeloupe dans justement l’école d’aujourd’hui

7 réflexions sur “Prière d’un petit enfant nègre (revisited)

    • Merci pour votre commentaire, Suzannne. Je lis avec intérêt vos chroniques sur les petites choses de la vie qui souvent passent inaperçues e qui néanmoins peuplent notre quotidien..je n’ai pas compris si vous parliez portugais… j’ai vu un article qui évoquait le mouvement des Sem Terra mais je n’ai pas compris si vous m^me avez participé à un voyage au Brésil autour de la question.

      Aimé par 1 personne

  1. […] 1943-2017, plus de 70 ans qu’Albert Béville (alias Paul Niger) (1915-1962) a écrit ces mots : je n’aime pas l’Afrique ! Sous-entendu, bien sûr, je n’aime pas cette Afrique-là. Je me souviens de ce texte que j’ai lu un jour et où j’avais relevé la violence du propos. Béville souffrait, j’en étais sûr, il était révolté ! Les précurseurs souffrent sans doute. J’avais relevé aussi sa violence verbale en relation à l’Eglise et beaucoup moindre en rapport avec le gouvernement établi. Normal me direz-vous pour un fonctionnaire ! Car finalement il fut un fer de lance de la présence française en Afrique. Comme beaucoup d’autres de son époque, ils furent les nouveaux colons, les administrateurs du nouveau Monde qu’on envoya en Cochinchine, à Tananarive, à Chandernagor, en Algérie, dans tous les territoires de l’Empire, des colonies. On retrouve dans ce texte l’écho de Guy Tirolien qui, lui,  ne voulait pas aller à leur école. […]

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