Je n’aime pas l’Afrique (revisited)

1943-2017, plus de 70 ans qu’Albert Béville (alias Paul Niger) (1915-1962) a écrit ces mots : je n’aime pas l’Afrique ! Sous-entendu bien sûr je n’aime pas cette Afrique-là. je me souviens de ce texte que j’ai lu un jour et où j’avais relevé la violence du propos. Béville souffrait, j’en étais sûr, il était révolté ! Les précurseurs souffrent sans doute. J’avais relevé aussi sa violence verbale en relation à l’Eglise et beaucoup moindre en rapport avec le gouvernement établi. Normal me direz vous pour un fonctionnaire ! car finalement il fut un fer de lance de la présence française en Afrique. Comme beaucoup d’autres de son époque, ils furent les nouveaux colons, les aministrateurs u nouveau Monde qu’on envoya en Cochinchine, à Tananarive, à Chandernagor, en Algérie dans tous les territoires de l’Empire, des colonies. On retrouve dans ce texte l’écho de Tirolien qui, lui,  ne voulait pas aller à leur école.

Mais je ne sais pourquoi il ya chez moi comme un malaise inexplicable. Ceci est dû  au lien que j’ai placé sur Je n’aime pas l’Afrique et que je replace encore pour que mon propos  soit clair pour vous,  clair comme de l’eau de roche. le texte que je vous livre ci-dessous est le texte intégral. La version de l’université de Georgetown dont je vous livre la copie me donne l’impression qu’on a voulu expurger quelque peu Niger dans le texte. Il suffit pour s’en apercevoir de voir les points de suspension. ils apparaissent quatre fois dans le texte, deux fois pour supprimer  des portions importantes du poème, une fois pour en supprimer seulement une phrase. Cela interroge. Pour votre information j’ai mis en rouge dans le texte tout ce qui n’est pas dans le texte produit par l’universitaire d’origine ivoirienne, le  professeur Amadou Koné, que je ne connais pas personnellement mais qui a choisi ce poème de Niger  pour illustrer probablement un propos spécial dans son cours de littérature africaine. à l’université Georgetown de Washington DC, USA. Je vois son parcours depuis la Côte d’Ivoire, qui me semble sérieux, compétent et je ne m’explique pas qu’il ait présenté à ses élèves, à ses doctorants un texte expurgé, émasculé. Soit, on pourra toujours dire que ce n’est pas le professeur qui a expurgé. Le texte est un pdf, une copie d’un livre. Donc c’est l’éditeur du livre qui est responsable. Quoi qu’il en soit le professeur en voyant ces trois points de suspension aurait dû avoir la puce à l’oreille comme moi je l’ai eue. Quel est le sens d’éliminer « et vous voulez vous épargner tout ça » presqu’à la fin du poème ? Quel est le sens d’éliminer « L’Afrique des Paul Morand et des André Demaison » ? Quel est le sens d’éliminer de larges portions du poème ?  Mon objectif n’est pas de polémiquer. Seulement attirer l’attention sur ces incongruités manifestes ! Niger doit secouer la tête dégoûté tandis que Béville s’arrache les cheveux ! ah ces histoires de double je ! Moralité de l’histoire : vérifions nos sources ! Pour ceux qui n’auraient lu Niger qu’à travers des anthologies, que le texte soit à nouveau sanctifié ici  dans sa toute authenticité

Malheureusement ou heureusement pour lui Béville-Niger est mort dans un accident d’avion du vol AF 117 au-dessus de Deshaies en 1962, il y a 55 ans tout juste ce 22 juin avec 102 autres  passagers et 10 membres d’équipage. Il avait 36 ans. Il aurait pu comme Obama devenir président de la République  Française. Il aurait pu être maire de Pointe-à-Pitre ou de Basse-Terre ont il était originaire, voire député, sénateur de la République, ministre qui sait et rester au pouvoir vantant les grands mérites de l’assimilation. Il aurait pu entrer dans la clandestinité et devenir le Che Guevara, le Malcom X de la Guadeloupe qui aurait libéré les peuples opprimés à droite et à gauche. Aurait-il fini comme Elridge Cleaver ? Moi en tout cas je me souviendrai toujours de cet Albert, amoureux de la Guyane et des Guyanaises, pour ces mots dans ce poème qui ont plus eu de résonance  en moi à l’époque que le titre racoleur  « je n’aime pas l’Afrique »:

« Et je leur en mettrai, moi, des croix dans le derrière.

des blanches

des rouges

des bleues et des trois couleurs ensemble pour n’en pas oublier

des en pierre

des en bois

des romaines, des gammées, des lorraines jusqu’à ce qu’ils en voient des étoiles. »

55 après j’aimerais qu’on applique ce poème à la situation des Antilles aujourd’hui aujourd’hui en 2017 le 19 juin. Je pourrais moi aussi dire Je n’aime pas ces Antilles là. On pourrait même dire je n’aime pas cette famille là. Voire je n’aime pas cette vie-là. Je n’aime pas ce monde-là. Ce qui m’intéresse ce n’est pas le constat qui dépend du regard et des intérêts particuliers de chacun, c’est l’action. J’ai cru comprendre que Paul Niger était un homme d’action… S’il ne l’avait pas été il n’aurait pas pu prendre le vol   AF 117 puisqu’il était interdit de séjour en Guadeloupe. Qu’il soit désormais en enfer ou au paradis j’imagine qu’il écrit encore : je n’aime pas cet endroit là….

Je n’aime pas l’Afrique

 

« J’aime ce pays, disait-il, on y trouve nourriture, obéissance, poulets à quatre sous, femmes à cent, et « bien Missié » pour pas plus cher.

Le seul problème, ajoutait-il, ce sont les anciens tirailleurs et les métis et les lettrés qui discutent les ordres et veulent se faire élire chefs de village. »

Moi, je n’aime pas cette Afrique-là.

L’Afrique des « naya » (1)

L’Afrique des « makou » (2)

L’Afrique des « a bana » (3)

L’Afrique des yesmen et des beni-oui-oui.

L’Afrique des hommes couchés attendant comme une grâce le réveil de la botte.

L’Afrique des boubous flottant comme des drapeaux de capitulation de la dysenterie, de la peste,  de la fièvre jaune et des chiques (pour ne pas dire de la chicotte).

L’Afrique de « l’homme du Niger », L’Afrique des plaines désolées.

Labourées d’un soleil homicide, l’Afrique des pagnes obscènes et des muscles noués par l’effort du travail forcé.

L’Afrique des négresses servant l’alcool d’oubli sur le plateau de leurs lèvres.

L’Afrique des boys suceurs, des maîtresses de douze ans, des seins au balancement rythmé de papayes trop mûres et de ventres ronds comme une calebasse en saison sèche.

L’Afrique des Paul MORAND et des André DEMAISON.

Je n’aime pas cette Afrique-là.

Dieu, un jour descendu sur la terre, fut désolé de l’attitude des créatures envers la création. Il ordonna le déluge, et germa, de la terre resurgie, une semence nouvelle.

L’arche peupla le monde et lentement

Lentement

L’humanité monta des âges sans lumière aux âges sans repos.

Il avait oublié l’Afrique.

Christ racheta l’homme mauvais et bâtit son Eglise à Rome.

Sa voix fut entendue dans le désert.

L’Eglise sur la Société, la Société sur l’Eglise, l’une portant l’autre

Fondèrent la civilisation où les hommes, dociles à l’antique

Sagesse,  pour apaiser les anciens dieux, pas morts

Immolèrent tous les dix ans quelques millions de victimes.

Il avait oublié l’Afrique

Mais quand on s’aperçut qu’une race (d’hommes ?)

Devait encore à Dieu son tribut de sang noir, on lui fit un rappel.

Elle solda.

Et solde encore, et lorsqu’elle demanda sa place au sein de l’oecumène, on lui désigna quelques bancs. Elle s’assit. Et s’endormit.

Jésus étendit les mains sur ces têtes frisées, et les nègres furent sauvés.

Pas ici-bas, bien sûr.

Mais le royaume du ciel aux simples étant ouvert, ils y entrèrent en foule, et la Parole rapporte que, pour achever le miracle et laver pour toujours les noirs de l’originel péché, ils sont là-haut transformés en blanc, pour que l’on ne voit pas (sauf dans les films américains) d’anges ni de saints noirs.

Et c’est depuis ce temps que, semblable aux orties, la race nègre encombre les moissons d’âmes.

Et pousse ses surgeons partout où quelque faux s’apprête à séparer la vie de la terre étrangère.

Partout où des pécheurs doivent être sauvés et des grâces rendues

Partout où le sang de l’homme doit racheter les faiblesses de la chair de l’homme

Partout où il faut peiner

Partout bêcher

Partout où la sueur et le sang ont fondé les sept piliers

Là où l’on meurt

Là où l’on tue

Danse, comme un feu follet aux flancs d’un morne vert

Là où il faut que soient pour le rythme du monde des bottes cirées et des ascenseurs proférés

Comme une prière au ciel.

Et Dieu dit : « C’est bien !»

Car pour être une race de feignants, ça, c’est une race de feignants.

Je leur en foutrai, moi, la paix nazaréenne

Jusqu’à ce qu’ils en crèvent.

Et je leur en mettrai, moi, des croix dans le derrière.

des blanches

des rouges

des bleues et des trois couleurs ensemble pour n’en pas oublier

des en pierre

des en bois

des romaines, des gammées, des lorraines jusqu’à ce qu’ils en voient des étoiles.

Et les ferait monter par des sentiers arides jusqu’à la porte étroite

Et les laisserait dehors pour qu’ils blanchissent au soleil

Et ceux qui ne seraient pas dignes d’être élus, je m’en vais

les commettre au Mahomet ».

Et Balthazar

Et Melchior dirent : « C’est bien, que votre volonté soit faite et non la nôtre pour l’éternité. »

Et voici : Mélanie, la vieille bonne, tous les matins que Dieu fait, s’en va, clopinant, porter son petit cierge sur l’autel de ses péchés rédimés, prier pour le salut de l’âme de ses frères inconscients, et que règne la paix sur la terre des hommes.

Mais, moi, je n’aime pas cette Afrique-là.

L’Afrique des scorpions blancs mordant leur queue de sable

L’Afrique de la brousse étalée en une houle épithéliale

L’Afrique à la terre ocre du sang des martyrs délavés

L’Afrique de la barre ceinte ainsi qu’un pendu qui fermente

Pour punir le crime de viol de la corde et des fagots

L’Afrique recroquevillée en souffrances non feintes

L’Afrique des plaines où poussent les seuls obis de mon enfance

L’Afrique des cactées boxant les baobabs rasés de près

L’Afrique des deux justices et d’un seul crime.

Non, je n’aime pas cette Afrique-là.

Et c’est à moi maintenant d’interroger :

Que répondras-tu à ton Dieu au jour du Jugement

Quand il te demandera : « Qu’as-tu fait de mon peuple ? »

J’ai confié des hommes à des hommes pour leur enseigner l’amour, et voici que l’écume de haine a mordu comme acide sur la terre.

As-tu fait paître mon troupeau l’herbe dure des sommets ?

J’ai voulu une terre où les hommes soient hommes

et non loups

et non brebis

et non serpents

et non caméléons.

J’ai voulu une terre où la terre soit nourricière où la semence

soit semence

où la moisson soit faite avec la faux de l’âme

une terre de Rédemption et non de Pénitence

un sol de tiges vertes et de troncs droits où l’homme porte

sans faiblir la gravité des étoiles.

Es-tu digne de laver les pieds nus de mon peuple ?

Réponds ! »

Que lui répondras-tu, et lui répondras-tu ?

Dans quelle ombre herbeuse cacheras-tu les pieds, les pieds

gras du lépreux que tu n’as pas touchés

Et les ventres des femmes que tu n’as pas aimées mais violées ?

Dans quel fleuve, dans quelle mer laveras-tu le sang noir du

fiévreux que tu n’as pas guéri ?

Dans quel lit, dans quels draps berceras-tu les songes du

sommeilleux séchant aux caves de l’oubli ?

Ah ! mains tordues du baobab s’agrippant aux nuages et le

lion extirpant une réponse à la biche !

Que diras-tu de ceux qui ne savent pas l’alphabet de la vie ?

Ainsi que morts voguant à la face des eaux

Que diras-tu à ceux qui par ta faute ont bu tous les mirages

de l’esprit ?

Car c’est à toi maintenant d’interroger.

Que me répondras-tu, ce soir, où j’ai pu voir les ombres de la

nuit autour de moi rôder ainsi que ceux qui ne doivent pas voir le

jour ?

Oui, pour venir ici, j’ai longtemps fréquenté le serpent nu des

sables en fuite vers ailleurs.

L’amour avait construit des stalactites d’or dans les avenues de

mon cœur.

Le tropique soufflant aux gorges de mon être, fondaient

Fondaient les fraîches reliques du passé

Et j’inventais toujours d’autres palétuviers…

Je voyais dans ses plaines, je lisais dans ses sables que l’Afrique

voulait être une terre de grandeur

Je voyais dans ses hommes, je lisais dans ses villes que l’on en

avait fait une terre de misère.

Et puis j’ai dû marcher sur la cendre des cases

Et puis j’ai dû gémir sur le ventre des femmes

Et puis j’ai dû coucher sur la terre étrangère, la terre qui fut mienne.

Une troupe de morts se levait parmi tout pour lacérer ma veste et

maudire mon nom

Et j’ai dû écarter ces fantômes naïfs

Et puis j’ai dû gratter l’écorce de leur vie, chercher dans les puits

noirs où gît la claire hérédité le long frémissement de la houle essentielle,

et toujours cette quête qui dévorait mon sang…

Car, je les entendais, hélas ! m’interroger. Mon Dieu, répondras-tu

pour moi et leur parleras-tu ?

Ô Dieu qui fût mon Dieu !

Ces âmes vives là-bas ont glissé dans la vie leurs dents rêches,

là-bas ont mordu dans tes fruits et le ver du péché, locataire de leur

chair, creuse, en sournois efforts, des galeries dans leur os où j’entends

résonner le rire obscène de Satan.

Tu baisses les paupières, tu te drapes de brumes, toi complice ?

et voleur d’âmes ?

Tu me laisses aujourd’hui t’insulter sans vengeance.

C’est donc vrai, sinon tue-moi !

Tu peux m’enjoindre de prier, tu peux me voler ma parole, tu

peux m’ordonner d’espérer, tu ne peux m’empêcher de mourir ni

de vomir mon impuissance devant ta face blême.

L’odeur de mes tripes te fais tourner la tête, dis ?

Mais tu ne peux laver tes mains de mon sang vert, car j’ignore

ton nom et dresse mes autels à un Dieu inconnu encore…

Ecoute : le tam-tam s’est tu ; le sorcier peut-être a livré son secret

Le vent chaud des savanes apporte son message.

L’hippocampe déjà m’a fait un signe de silence.

L’Afrique va parler.

Car c’est à elle maintenant d’exiger :

« J’ai voulu une terre où les hommes soient hommes

et non loups

et non brebis

et non serpents

et non caméléons.

J’ai voulu une terre où la terre soit terre

Où la semence soit semence

Où la moisson soit faite avec la faux de l’âme, une terre de Rédemption et non de Pénitence, une terre d’Afrique.

Des siècles de souffrance ont aiguisé ma langue

J’ai appris à compter en goutes de mon sang, et je reprends les dits des généreux prophètes

Je veux que sur mon sol de tiges vertes l’homme droit porte enfin la gravité du ciel. »

Et ne lui réponds pas, il n’en est plus besoin, écoute ce pays en verve supplétoire, contemple tout ce peuple en marche promissoire,  l’Afrique se dressant à la face des hommes sans haine, sans reproches, qui ne réclame plus mais affirme.

Il est encore des bancs dans l’Eglise de Dieu

Il est des pages blanches aux livres des Prophètes,

Aimes-tu l’aventure, ami ? Alors regarde

Un continent s’émeut, une race s’éveille

Un murmure d’esprit fait frissonner les feuilles

Tout un rythme nouveau  va térébrer le monde

Une teinte inédite peuplera l’arc-en-ciel

Une tête dressée va provoquer la foudre.

L’Afrique va parler.

L’Afrique d’une seule justice et d’un seul crime

Le crime contre Dieu, le crime contre les hommes

Le crime de lèse-Afrique

Le crime contre ceux qui portent quelque chose.

Quoi ?

un rythme

une onde dans la nuit à travers les forêts, rien – ou une

âme nouvelle

un timbre

une intonation

une vigueur

un dilatement

une vibration qui par degrés dans la moelle déflue, révulse dans

sa marche un vieux cœur endormi, lui prends la taille et vrille

et tourne

et vibre encore, dans les mains, dans les reins, le sexe, les cuisses

et le vagin, descend plus bas

fait claquer les genoux, l’article des chevilles, l’adhérence des pieds,

ah ! cette frénésie qui me suinte du ciel.

Mais aussi, ô ami, une fierté nouvelle qui désigne à nos yeux le peuple

du désert, un courage sans prix, une âme sans demande, un geste sans

secousse dans une chair sans fatigue.

Tâter à ma naissance le muscle délivré et refaire les marches des

premiers conquérants

Immense verdoiement d’une joie sans éclats

Intense remuement d’une peine sans larmes

Initiation subtile d’un monde parachevé dans l’explosion d’or

des cases, voilà, voilà, le sort de nos âmes chercheuses, et vous

voulez encor vous épargner tout ca ?

Allons, la nuit déjà achève sa cadence

J ‘entends chanter la sève au cœur du flamboyant…

(1944)

In, « Léopold Sédar Senghor : Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française »,

Presses Universitaires de France, 1948

Une réflexion sur “Je n’aime pas l’Afrique (revisited)

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