il signait Pizaro avec un z qui ne voulait pas dire Zorro mais Walden

 

Jacob Abraham n’était pas pizzaiolo. On ne sait s’il aimait les pizzas comme Tiépolo et Véronèse mais il aimait la lettre z. Enfin dans sa prime jeunesse car dès qu’il s’éloigna de la mer des Caraïbes il l’ensevelit plus vite que s’il avait sombré dans le triangle des Bermudes. Peut-être dans son enfance  avait-il entendu parler de Zorro. Car finalement il est né pas trop loin du Mexique. C’était un caribéen comme vous et moi. Il avait deux demi-soeurs Abigail Delphine Petit (1823-1855) et Emma Petit (qui mourut un peu plus tard en 1868 à Londres), deux demi-frères (Joseph Gabriel Petit et Samuel Eugène Petit 1815-1882) et trois frères Aaron Gustave Pissarro (1833-1853 à Saint-Thomas), Moses Alfred Pissarro (1829-1890) et un troisième Félix Joseph Gabriel Pissarro (1826) dont la trace s’est envolée par les caprices d’un cyclone fatal.

Il était né le 10 juillet 1830  à Charlotte Amalie ! Le 19 Tamuz 5590 ! C’était l’avant -dernier ! Charlotte Amalie, loin de la Terre Adélie ! Charlotte Amalie qui avant 1691 n’était connue que sous l’appellation de Taphus, port où le rhum coulait à flots. Sur l’île de Saint-Thomas qui faisait partie à l’époque des Antilles Danoises (1654-1917) car eh oui , ne l’oublions pas, les Danois participaient eux aussi à la grande aventure du commerce triangulaire. Ils étaient présents dans la région  à Saint-Thomas. Les Dansk  Vestindik comprenaient outre Saint-Thomas (1666), Saint-John et  Saint-Croix aux Caraïbes, vendues aux USA en 1917 mais ce n’était pas tout : le Ghana (à partir de 1661) vendu au Royaume Uni en 1850, l’archipel des îles Nicobar (à partir de 1754 avec une interruption de sept ans d’occupation autrichienne entre 1778 et 1785)  vendues au Royaume-Uni en 1869,  les comptoirs indiens de Tranquebar (ou Tharangambadi)(à partir de 1620), Serampore (à partir de 1675) vendues au Royaume-Uni encore  en 1845 faisaient partie des colonies danoises.

Oui c’était un Caribéen, comme vous et moi, même si le Danemark, la France revendiquent son allégeance. Enfin disons peut-être même plus lui que moi car moi je n’y ai vécu que 9 ans alors que lui y a vécu  de 0 à 12 ans, de 17 à 22 ans et de 24 à 25 ans. Plus de 18 ans quand même, l’air de rien, Et je dirais même 20 ans si j’ajoute les mois passés en République Dominicaine et ceux passés au Vénézuéla. Jacob n’aimait pas son prénom, il lui préféra Camille. C’était un anarchiste polyglotte (français, danois, espagnol, français, Hoch Kreol, Neggerhollands, hébreu sans doute) et probablement selon mes suppositions il n’acceptait pas que son prénom révèle à tout un chacun sa condition d’israélite, héritée de  son père français, juif sépharade d’origine portugaise, dont le père Joseph Gabriel  était un maranne  (faussement converti) qui avait fui le Portugal et la ville de Braganza à cause de l’Inquisition et qui pour cette raison avait préféré s’installer à Bordeaux. Frédéric Abraham Gabriel Pissarro (1802-1865) et Rachel Manzana Pomié (1795-1889) étaient partagés entre deux religions à tel point qu’à sa mort le testament du père et Camille partagea une partie de sa fortune entre la religion morave et la religion israélite à parts égales. Camille se revendiquera plus tard athée et libre-penseur, admirateur de Pierre Joseph Proudhon. Lors de l’Affaire Dreyfus, il fut Dreyfusard, occasion à laquelle il s’opposa à des anti-dreyfusards notoires, voire antisémites comme  Degas et Renoir !

Il fréquenta enfant jusqu’à ses onze ans une école évangélique (New Herrnhut, Eglise Morave de Saint-Thomas, la plus ancienne église morave d’Amérique, établie en 1737 à St Thomas) (Moravian Church of Saint-Thomas,) avec des descendants d’esclaves car c’était à sa façon un paria, ses parents ayant enfreinté plusieurs tabous stipulés dans le Lévitique, l’un des 4 livres de la Torah ! Selon ce livre, la femme de son oncle maternel, sa tante par alliance, ne pouvait en aucun cas devenir son épouse ! Ils ne pouvaient pas se marier religieusement. La raison banale : sa mère Rachel à la mort de son premier mari de confession juive, Isaac Petit, un français, en 1824 alors qu’elle devait déjà élever les 4 enfants qu’elle avait eus avec Isaac (Joseph, Emma, Delphine et Isaac Petit) ainsi que les trois autres que celui-ci avait eus d’un premier lit avec une de ses soeurs, Esther. Elle avait donc 7 enfants à sa charge. Au lieu de faire appel au frère du défunt qui habitait Bordeaux alors, un certain David Petit, ce fut leur neveu à tous deux Frédéric Pissarro alors âgé de 22 ans qui fut chargé de s’occuper de la succession. L’affaire fut rondement menée puisqu’au bout d’un an Rachel se trouva enceinte des oeuvres de Frédéric Pissarro. On invoqua le rhum, on invoqua le piment, on invoqua la chaleur caraïbe. Mais la graine était semée. Ils voulurent se marier mais se heurtèrent à la loi . Eh bien oui, la communauté israélite de Saint-Thomas qui y jouissait d’une synagogue  qui avait commencé à fonctionner en  1796, Beracha Veshalom Vegmiluth Hasidim, y trouva quelque chose à redire et le mahamade opposa son véto au mariage pour le motif que la loi israélite interdit le mariage d’un homme avec sa tante, fût-elle tante par alliance. Une deuxième raison. La religion juive interdisait qu’un homme puisse se marier avec une femme qui allaitait encore un enfant de moins de deux ans, ce qui était la situation dans laquelle se trouvait Rachel ! Mais le couple ignora l’interdiction et se maria publiquement le 18 novembre 1826. Ce mariage entre neveu et tante par alliance fit tellement jaser que les enfants qui en furent issus ne furent pas autorisés à fréquenter les écoles juives et quoi que le mariage  finisse de guerre lasse à être légitimé en 1833, entre 1825 et 1833 tous les bâtons dans les roues furent mis pour contrarier une vie tranquille et belle sous les tropiques pendant de nombreuses années ce qui fit que Pissarro, qui dans ces premiers tableaux entre 1854 et 1858 signerait un jour Pissarro l’autre Pizarro, nom par lequel il avait été enregistré à sa naissance. Mais à partir de 1859 Pissarro l’emporte définitivement. Et il demandera même aux autorités françaises en 1882 de changer le nom de tous ses enfants  afin qu’ils portent ce nouveau patronyme. Comme une renaissance de paria.

On ne sait vraiment s’il était métis, le beau Camille, puisque sa mère était une créole née à Saint-Thomas d’une mère qui avait fui la révolution de Saint-Domingue en 1791, une Manzana,  et un père  d’origine française Moses Monsanto Pomié. Seules des recherches généalogiques intenses pourraient permettre de savoir l’origine exacte de cette Manzana (cette pomme espagnole qui allait se marier à un Pomié). Mais le fait que la grand-mère de Pissarro n’ait pas une origine juive bien assise et prouvée par acte de naissance dûment enregistré par une synagogue pose question car il faut savoir que la judaïté est matrilinéaire et que si donc il était prouvé que sa grand-mère n’était pas de « sang » juif Pissarro l’artiste ne serait pas juif lui non plus.

Quoi qu’en ait été la raison monsieur, qui finit par devenir peintre alors que ses parents avaient tout fait pour qu’il les épaule dans la quincaillerie, le commerce import export, monsieur commença a peindre des aquarelles, et se mit en tête d’épouser la carrière de la peinture, poussé en cela par le peintre danois Fritz Melbye (1826-1869), qui fut son premier mentor. il avait certes appris en France  entre 12 et 17 ans avec Auguste Savary avec lequel il était en pension à Passy et qui lui avait transmis les bases du dessin, de l’aquarelle, et de la gravure mais avec Melbye son désir d’être artiste commença à devenir plus fort que celui de prendre la succession de son père dans les affaires pourtant florissantes. L’esclavage fut aboli au Danemark en 1848. Il accompagna Melbye lors d’un premier voyage d’études à Saint-Domingue en 1850, puis ce furent 21 mois au Vénézuéla, entre novembre 1852 et août 1854 entre les villages de bord de mer comme La Guajira, Maiquetia, Galipan mais aussi dans la capitale Caracas. C’est là au Vénézuéla qu’il apprit vraiment à peindre la nature, la lumière et la couleur et surtout les cocotiers et tous les thèmes populaires du quotidien (les marchés, les rues, les gens simples). il aimait peindre au grand air !  Ses frères étant de santé fragile, et ne pouvant pas assumer la succession familiale  à la mort de son frère Gustave décédé en 1853, il est sommé par ses parents de venir reprendre le flambeau. Il cède quelque temps mais le virus étant plus fort, ce ne fut que reculer pour mieux sauter et en 1855 à l’âge de 25 ans c’est le grand départ en paquebot pour Paris, pour la France où il avait étudié entre 12 et 17 ans. Il avait alors ses 25 dents. Ses parents ne tardèrent pas à le suivre et abandonnèrent eux aussi les Caraïbes, laissant à quelqu’un d’autre le soin d’administrer leurs affaires pour venir s’installer en France, son père y retournant néanmoins sporadiquement jusqu’à sa mort en 1865.   A cette occasion ses grands parents qui habitaient Paris  embauchèrent une jeune bonne pour s’occuper des tâches domestiques Julie Vellay (Grancey-sur-Ource, 1838-1926), une jeune bourguignonne fille de vignerons. Après quatre ans ou cinq de vie studieuse et dérébénale il résolut d’épouser la bonne (avec qui il vécut à partir de 1860 et qu’il épousa à Londres en 1871) . Il aimait déjà le vin et l’amour de la jeune fille  lui fit entrevoir toute la beauté des vignes bourguignonnes au grand désarroi de sa famille qui refusa le mariage avec d’autant plus de rage que le père était bordelais de naissance. Shame and scandal in the family ! Le couple tint bon mais ils eurent beau faire jamais son père ni sa mère n’acceptèrent ce mariage avec une catholique.

Parfois à Paris lui venait l’envie d’un bon colombo kabritt pois rouges kosher, ou un bon migan de fruit à pain blé et comme tout caribéen qui se respecte il ne fallait surtout pas essayer de lui fourguer  un fouyapen blèblè. Monsieur malgré son apparence austère ne reculait pas devant une dame-jeanne de bon rhum de St Thomas pour faire son petit punch mais il avait un faible pour le Porto et le Madère. Que voulez-vous, il avait beau faire, se débattre comme un beau diable avec ses complexes d’Oedipe, c’était le fils de son père ! Il était malgré sa barbe ou peut-être à cause d’elle grand mangeur et buveur devant l’éternel. Il se fit ainsi dans l’avant-garde de l’impressionnisme de nombreux compagnons de route Renoir, Monet, Degas, Cézanne même si dans un premier temps il mangea la vache enragée plus que le bon charolais. Il peignait comme un malade et  il se réveille un jour le premier des Impressionnistes.  Compliqué à vrai dire. Quand on est peintre fauché avec huit enfants à nourrir à la clé loin du soleil caraïbe entre Pontoise, Londres et Paris et que les parents coupent les vivres.. De quoi vous forger un caractère ! Ce n’est que vers la fin de sa vie qu’il put enfin acquérir avec un prêt financier de Monet son hâvre de paix, une propriété à Eragny-sur-Epte, à 3 km de Gisors  en 1892 après l’avoir louée pendant 8 ans après presque 30 ans d’errance . Au bord de la même rivière l’Epte habitait aussi Monet à Giverny. Cette propriété fut le rendez-vous des impressionnistes Cézanne, Monet, Sisley, Renoir, Mirbeau. C’est ici que véritablement Pissarro put enfin réaliser son grand rêve écologique: vivre à la campagne de la campagne et de la nature, en parfaite harmonie avec l’ouvrage de Henry David Thoreau : Walden , or life in the woods. Finalement en y réfléchissant bien, je dirais, ce fut une vie de marronnage qu’il vécut là !

Il repose au Père Lachaise, à Paris, dans la septième division. Dans le même caveau reposent : son grand-père Joseph Gabriel  Pissaro (1777-1858), son père  Frédéric Abraham Gabriel Pissarro (1802-1865), sa mère, Rachel Manzana Pomié (1795-1889), sa demi-soeur Abigail Delphine Petit (1823-1855), Joseph Isaacson, le mari d’Abigail (décédé en 1857), sa femme Julie Vellay (1838-1926), son fils Paul Emile Pissarro (1884-1972)

Pissarro eut 5 fils qui finirent tous peintres comme papa. Lucien dit Lucien Venay (1863-1944), Georges-Henri dit Manzana (1871-1961), Félix dit Titi (1874-1897), Ludovic-Rodolphe dit Ludovic Rodo-Pissarro (1878-1952), Paul-Emile qui retira le trait d’union et signait Paulémile (1884-1972). Et 3 filles Jeanne Rachel dite Minette (1865-1874), Adèle Emma (1870-1870, morte à l’âge de 15 jours), Jeanne dite Cocotte (1881-1948)

A mon sens Camille Pissarro eut comme beaucoup d’autres caribéens sa part de rhizomes-croix  à porter. Juif, morave, athée, libertaire, français, portugais, danois, sud-américain, caribéen, peintre, commis de commerce, esclavagiste. Au point de vue artistique il a dû croiser à Paris ou Pontoise Francisco Manuel Ollier (1833-1917) le Porto-ricain de Bayamon, impressionniste comme lui. Il a dû croiser Homer Winslow (1836-1910), le peintre américain connu pour ses marines. Il a dû croiser une ribambelle d’Américains de toutes origines et ils ont dû trinquer entre contemporains à la mer qui nous unit au-delà des conventions douanières, morales et religieuses.

Tant que j’ignorais la vie de Camille Pissarro je le considérais comme un peintre français qui m’en imposait plus par sa barbe que par son titre de père de l’Impressionnisme. C’est Derek Walcott et son ouvrage Tiepolo’s hound    (2000), un long poème comme ceux qu’ils affectionnent en l’honneur de Pissarro qui m’ont mis la puce à l’oreille et donné l’occasion de le re-signifier. L’ouvrage est illustré d’aquarelles et d’huiles de Walcott et traversé des fulgurances de peintres tels Tiepolo , Véronèse, Cézanne, Gauguin, Chardin à travers la recherche du chien de Tiepolo qui aboie.

 

Dans Morning Paramin, (2016) Walcott abordera encore  dans un dernier plongeon dans un cyclone de grâce la peinture en prenant pour excuse Trinidad où il a vécu et à travers cette île le peintre écossais né à Edinburgh, Peter Doig (1959), qui y a vécu aussi dans son enfance (Port-of-Spain) quelques années jusqu’à l’âge de ses 7 ans) et qui s’y est réinstallé en 2002. 51 reproductions de l’artiste donnent lieu à des zig-zag poétiques entre enracinement et exils entre Royaume uni, Canada et Trinidad, parcours communs aux deux. Et le monde pictural du Tout-monde va d’île en île mutualisant les regards  en guingois comme ceux de Christopher Cozier,  Chris Ofili et Peter Doig

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