Habitation Causette, pa’oisse du Ca’énage, lieu-dit Paix bouche : une me’veilleuse née dans un pa’adis inc’oyable

Selon son acte de baptême Marie Josèphe Rose de Tascher de la Pagerie (appelée Rose publiquement ou Yeyette dans l’intimité familiale) est baptisée le 27 juillet 1763 aux Trois-Ilets par  frère Emmanuel, capucin curé en la paroisse Notre-Dame-de-la-Bonne-Délivrance en Martinique ! Baptisée, en effet mais nul ne sait où et quand exactement est née en réalité la fille aînée de Joseph Gaspard de Tascher, chevalier seigneur de la Pagerie et de Marie Rose Claire des Vergers de Sanois, celle qui un jour deviendra Impératrice Joséphine, impératrice des Français, épouse en secondes noces de Napoléon Bonaparte, qui la rebaptisera à 31 ans Joséphine ! Pour certains c’est le 23 juin, pour d’autres le 24 juin, l’acte de baptême faisant état de  5 semaines, on ne peut se fier qu’à la parole de la mère et du père et de ceux qui étaient présents.

Je me souviens en tout cas qu’en juillet 1794 elle fêta ses 31 ans en prison et aurait pu dans l’affaire à quelques jours près encore y laisser sa tête. Heureusement pour elle elle fut libérée le 6 août 1794 et devint rapidement la tête (c’est le cas de le dire, je ne pourrais pas dire les dents car elle les avait affreuses et gâtées) ou tout du moins l’une des têtes de file de la mode thermidorienne, mode de frivolité et d’insouciance et de libération des moeurs qui suivit la fin de la Terreur après la mort de Robespierre, qui se signalait entre autres choses par ses outrances et extravagances vestimentaires et sa propension à supprimer les « R » pour imiter le phrasé créole de Joséphine. Car Joséphine fut une Merveilleuse née dans un paradis Incroyable ! une me’veilleuse née dans un pa’adis inc’oyable ! Mais la question se pose ! Est-elle vraiment Iléenne ?  Voire habitante du Cul de la  Vache à la Poterie, puisque telle était l’appellation des Trois-Ilets à l’heure de sa naissance ?

Pour les Français l’affaire est réglée : elle est française et martiniquaise, point à la ligne , bâton de maréchal ! Circulez, messieurs les historiens, il n’y a rien à voir ! Car de Joséphine tout se sait, nous dit-on. son livre est comme un missel, transparent comme de l’eau de roche  puisque:

  • Elle a connu le cyclone le 13 août 1766 qui ravagea la Martinique,
  • Elle est partie à 10 ans en canot pour Fort-royal avec Marion, sa nourrice, pour étudier au couvent des Dames de la Providence,
  • elle a rencontré à 14 ans  la sorcière locale Euphémie David qui lui prédit son avenir,
  • elle est partie de la Martinique en septembre 1779,
  • elle a posé son pied en terre métropolitaine à Brest (où l’attendent sa tante Désirée que tout le monde appelle en famille Edmée de Renaudin, maîtresse du père de son futur, le Marquis François de Beauharnais) le 12 octobre 1779 avec son père, sa tante Rosette  et sa servante Euphémie,
  • elle est devenue à Noisy-le-Grand vicomtesse de Beauharnais le 13 décembre  1779,
  • elle est devenue mère pour la première fois le 3 septembre 1781 (Eugène),
  • elle est devenue mère pour la seconde fois le 10 avril 1783 (Hortense),
  • elle est séparée de corps de son mari  en décembre 1785,
  • elle est partie pour la Martinique le 2 juillet 1788 avec sa fille Hortense et sa servante Euphémie Lefévre ,
  • elle est arrivée en Martinique le 11 août 1788 ,
  • elle est repartie pour la France le 6 septembre  1790 avec sa fille Hortense et sa servante Euphémie Lefevre,
  • elle est arrivée en France à Toulon le 29 octobre 1790 ,
  • son père été enterré  le 7 novembre 1790,
  • elle a été emprisonnée le 20 avril 1794 au couvent des Carmes,
  • elle est devenue veuve le 23  juillet 1794, suite à la mort de son mari guillotiné
  • elle a été libérée de prison le 6 août 1794,
  • elle est devenue l’amante de Lazare Hoche  puis de Barras
  • elle est devenue la générale  le 9 mars 1796, par son mariage avec Bonaparte
  • elle est devenue consulesse le 9 novembre 1799,
  • elle a été proclamée impératrice le 18 mai 1804,
  • elle a été mariée religieusement le 1 décembre 1804,
  • elle est couronnée le 2 décembre 1804,
  • elle est répudiée le 15 décembre 1809,
  • elle est morte le 29 mai 1814, jour de la Pentecôte,
  • elle est enterrée le 2 juin 1814 dans l’église de Rueil Malmaison.

Néanmoins, deux historiens, l’un anglais, l’autre de Sainte-Lucie Suzannah England-Ancey et Robert J. Devaux (1934-2013)  évoquent la thèse d’une naissance en réalité  à Sainte-Lucie, naissance  plausible puisque les Tascher de la Pagerie   étaient  propriétaires là-bas de l’habitation Causette, Paroisse Carénage, lieu dit Paix Bouche à 5 heures de bateau de leur autre habitation située  domaine de la Petite Guinée, aux Trois-Ilets  en Martinique, Carénage étant l’ancien nom de ce qui est devenu Castries. De plus l’oncle de Joséphine possédait lui aussi une habitation à Gros-Ilet sur la même île.

De plus la date de naissance stipulée le 23 juin est étrange puisque sur son acte de baptême il est évoqué qu’elle est âgée ce 27 juillet 1763 de 5 semaines alors que d’autres disent qu’il s’agit en fait de 5 mois. A-t-on abusé du curé Emmanuel ? Sa naissance opportuniste aurait eu lieu pour certains le jour même où un traité venait de rendre la Martinique  à la France. pour d’autres le lendemain, pour d’autres encore  à peine quatre jours après . A quelques jours près elle serait née anglaise. On ne refera pas l’histoire mais avouez que cela intrigue. Et ce n’est pas tout.

On raconte aussi que Joséphine n’avait guère que 16 ans à son mariage le 13 décembre 1779, jour de la Sainte-Lucie, comme par hasard. Elle avait presque seize ans et demi, ce qui pour l’époque faisait d’elle, sinon une vieille, du moins pas le premier parti venu. C’est sa soeur cadette qui avait été choisie pour se marier avec Alexandre de Beauharnais. Malheureusement elle fut emportée par la maladie avant de pouvoir se rendre à son mariage. Elle avait 14 ans.

Car en fait Joséphine avait un amour d’enfance à qui elle avait été promise en mariage si j’en crois la lecture des « Mémoires Historiques et secrets de l’impératrice Joséphine, Marie Rose Tascher de la Pagerie, première épouse de Napoléon Bonaparte » écrites  en 1818 par Marie-Anne Adélaïde Lenormand

Dans cet ouvrage on apprend qu’elle a un amour de jeunesse William K, un jeune anglais ou écossais installé en Martinique qui repart avec son père en Ecosse avec le rêve de devenir Lord Lova et qu’elle retrouve à Paris où il est installé avec son père (tandis que la mère de ce dernier est resté en Martinique)

Dans un autre ouvrage intitulé « Joséphine, l’obsession de Napoléon Bonaparte » de 2011 de Gérald Messadié on apprend que l’homme en question, l’amour éternel de Joséphine est William Keith, écossais dont les parents s’installèrent sur l’île de Martinique en 1753 pour fuir les persécutions en Angleterre. Il est dit qu’ils étaient voisins et se sont connus tout petits. Ils étaient promis l’un à l’autre. Les familles s’étaient arrangées. Ils se voient pour la dernière fois en Mai 1779 en haut de la montagne Pelée. William repart pour l’Ecosse avec son père pendant que sa mère reste aux Trois-Ilets. Il a semble-t-il une histoire d’héritage  à résoudre, car il est le neveu de Lord Lovat. Mais finalement il ne se reverront qu’en 1814 quand Joséphine est sur son lit de mort, soit 35 ans après.

Par ailleurs l’ouvrage de Madame Cochelet : Mémoires sur la Reine Hortense (1836-38) raconte qu’ils se sont rencontrés plusieurs fois dès son arrivée à Paris en 1779.

Dans Memoirs of the life of Simon Lord Lovat en 1797 le nom de Lord Lovat est précisé . Il s’agit de Simon Lord Lovat of Fraser ou Frezer Lovat, un des plus anciens pairs d’Ecosse, chef du clan des Frasers, célébré au nord et dans les Hautes Terres d’Ecosse.

Comme vous le voyez l’histoire a ses toutes petites histoires indéchiffrables. Comme le dit Howard Zinn (1922-2010), il faut réécrire l’histoire à partir du point de vue des peuples et de leur lutte pour l’obtention de leurs droits et non à partir de celui des élites. Il a développé l’idée que le concept de guerre juste ne voulait rien dire car en toute guerre les victimes pour la plupart étaient non pas des militaires mais des civils, les victimes collatérales, comme on dit.

En l’occurrence ce n’est pas tant  Joséphine qui m’intéresse car sa vie est largement documentée, commentée, scrutée, analysée, revisitée. Celles qui m’intéressent sont deux jeunes femmes qui l’ont constamment entourée de leurs soins: Marion qui fut sa nourrice en Martinique et Euphémie Lefèvre qui fut sa servante, confidente et amie et qui l’a accompagnée de la naissance à la mort.  Il se murmure que Marion était la fille du grand-père de Joséphine et que Euphémie était sa demi-soeur. C’étaient deux mulâtresses. Et c’est  Euphémie qui a élevé les enfants de Joséphine, Hortense et Eugène qui tous deux devinrent roi et reine ! Que sont-elles devenues ? Que sont  devenues leurs familles restées aux Antilles ? Les ont-elles fait venir pour les rejoindre ? Leur ont-elles fait construire avec leurs gages et avec l’appui de la maison impériale de jolies maisons ? Les ont-elles couvertes de terres et de bijoux ? Ont-elles elles-mêmes affranchi leurs familles une fois qu’elles ont été affranchies ? Sont-elles mortes en France ou ailleurs ? On sait qu’Euphémie  a fait l’aller-retour entre la Martinique et la France avec sa maîtresse entre 1788 et 1790 ! Y est-elle ensuite retournée de son propre chef ?  Voilà aussi l’histoire créole que j’aimerais voir traitée par les historiens !

Dans l’un des ouvrages cités plus haut il est fait état d’une « jeune créole, nommée Fanny, aujourd’hui madame Lefèvre » qui a fait le voyage en bateau en 1779 de la Martinique et accompagne Rose, et qui arrive à Marseille alors que d’autres ouvrages disent qu’elle arrive à Brest accompagnée de son père, sa tante Rosette et sa servante Euphémie où viendront les rejoindre 11 jours plus tard madame Renaudin , sa marraine et son promis, Alexandre de Beauharnais. ils prendront 4 jours (pour d’autres 2 jours) pour rentrer sur Paris en calèche en faisant des étapes à Alençon et Dreux

Dans l’un de ces ouvrages on apprend que Marion qui a été la nourrice de Rose a été affranchie  et qu’en 1807 un décret impérial lui garantit une rente annuelle de 1200 francs.

Je ne sais rien de plus pour l’instant( sur cette Marion et cette Euphémie ainsi que sur ce William Keith. Je continue mes recherches. je collabore à la recherche de la vérité historique.

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