nez au vent, mine fière, né au vent aux odeurs de mandja !

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Ce ne fut pas un choix délibéré de ma part, mais je suis né là où le vent m’a mené, mais je suis né au vent et non sous le vent. Le vent commence à Saint-Claude et termine à Sainte-Rose. Le reste c’est sous le vent. Je ne sais pas si c’est un avantage en temps de cyclone ou si ça l’est en période de sécheresse, ce que je sais c’est que beaucoup de mes compatriotes guadeloupéens d’origine tamoule sont eux aussi dans leur grande majorité nés au vent comme moi, un vent aux odeurs de mandja, qui m’a bercé petit un jour à Morin, l’autre à Papaye dans les hauteurs de  Matouba, sous les auspices de la bonne vieille Soufrière.

Cela crée sans doute des affinités qui vont au-delà du culinaire. Tout petit je ne savais pas ce qu’était le mandja et encore moins l’existence même d’un Pays Tamoul ! Pour moi Zendyen voulait dire quelqu’un qui avaient des cheveux coolies. Et moi je n’avais pas les cheveux coolie ! Pour moi coolie voulait dire qui n’a pas les cheveux grainés comme les miens, un point c’est tout. Comme mon père avait lui aussi les cheveux coolie et que sa mère –  me disait-il – avait elle aussi des cheveux qui lui tombaient sur le derrière je me disais que puisque j’étais né comme eux au vent aux odeurs de mandja et que j’avais hérité d’une autre qualité de cheveux qui me plaçait dans la caste des parias, la caste maudite des Indémêlables, ça ne pouvait être que parce que mon père n’était pas mon père et que mon père ne le savait pas (your daddy ain’t your daddy but your daddy don’t know ) comme dans la chanson Shame and Scandal in the Family. de Shawn Ellliott.

Il me fallut du temps pour comprendre les aléas de la génétique ! J’avais deux tantes coolies, demi-soeurs donc de  ma mère aux cheveux grainés elle, Tante Loret, et Tante Jistin, filles de Gigi, le mari de ma grand-mère, qui était coolie, et leurs enfants appelaient Gigi: Madidi. Le nom de Madidi était en réalité Jules, Gil en créole, donc Gigi était un diminutif de Jules mais d’où venait ce Madidi !? J’avais donc des cousins et des cousines coolies : Manzè Patrisya, Manzè Sélin, Missyé Klodi. Il y en avait d’autres mais elles n’étaient pas de mon âge ! Tout ce petit monde habitait Morin à Saint-Claude et je crois bien qu’à l’époque j’habitais à Saint-Phy. Je ne connaissais tout le monde que par des prénoms mais je sais qu’il y avait beaucoup de famille car Gigi avait une foule de frères et soeurs de même père et même mère, ils étaient seize et tous ses frères et soeurs avaient une foule d’enfants. Je trouvais ça beau cette tribu car de mon côté mon père avait seulement une soeur de même père et mère, et huit demi-frères ou soeurs : 5 du côté de son père et  3 du côté de sa mère. Quant à ma mère elle n’avait aucun autre frère et soeur ayant le même père et la même mère, mais elle avait 3 demi-soeurs du côté de sa mère et  quatre demi-frères et soeurs du côté de son père. Devant ces familles éclatées comme beaucoup de familles antillaises je trouvais la famille de Gigi fabuleusement grande et unie. L’était-elle vraiment ? Je n’en sais rien mais je la trouvais soudée ! Plus tard, bien plus tard en étudiant ma généalogie j’ai compris que la plupart de cette famille était d’origine dravidienne, des descendants d’immigrants tamouls, du Sud de l’Inde venus à partir de 1854 jusqu’en 1885 pour effectuer des contrats de 5 ans comme engagés sur nos îles sous le vent. Pour la plupart c’étaient des Intouchables, qui cherchaient une vie meilleure à travers ce processus d’émigration violente qui fit qu’environ 45000 d’entre eux traversèrent l’océan dans un périple qui prenait à l’époque entre 3 et 4 mois en bateau pour travailler la terre, la canne surtout. Loin du Tamil Nadu, loin de la Mère Inde, comme d’autres avant eux loin de la Mère Afrique, dans des conditions de dénuement et de misère assez similaires, somme toute, quoi que si le voyage était forcé pour les esclaves africains, le voyage pour affronter le kalapani était un choix volontaire. Je suppose que comme leurs prédécesseurs pendant longtemps ils songeaient à Pondichéry, Yanahon, Chandernagor, Karikal, Mahé. Pendant longtemps ils ne furent que des numéros, des variables d’ajustement des récoltes sucrières. Encore en 1907 ils étaient immatriculés comme par exemple dans le cas de Samy Tertulienne Lucie, née à Saint-Claude sur l’habitation Papaye à Matouba le 27 avril 1907, fille de Samy Joseph âgé de 29 ans et de Narayanin Catherine Canagoma, âgée de 21 ans, tous deux cultivateurs. Les témoins en mairie pour l’établissement de l’acte de naissance 45 du  4 mai 1907 sont Gobalssamy , cultivateur âgé alors 60 ans et Julien Califer, propriétaire,  âgé lui de 65 ans. Les parents sont Catherine Canagona Narayanin, née le 16 juin 1886 à Saint-Claude est  fille de Narayanin dit Samy, fils de Vingadassalon Olagama, né en 1853 à Madras et de Chenny Mounoussamy  Vingadassamy, née en 1851 à Madras  qui se sont mariés à Saint-Claude le 11 juin 1887.

Les parents de Chenny, Mounoussamy Vingadassamy et Annamalé Govindin, la première génération d’immigrants donc,  sont décédés en Guadeloupe, le premier le 16 aout 1871 à Saint-Claude.

Samy Joseph est né lui  en 1878, je ne sais encore où. Affaire à suivre. Bref ! On attribue illico à sa naissance au bébé Tertulienne Lucie Samy  le matricule 12066 ! Un matricule qui rappelle étrangement le numéro matricule des esclaves d’avant 1848. Et comme les Africains étaient régis par le Code Noir de Richelieu, les Tamouls l’étaient par le Code des immigrants !  Ils se disaient « je suis de Madras » ! Ils se disaient « un jour je retournerai au pays », comme le rêvent tous les émigrés. Puis comme tous les émigrés vint le temps de décider une fois pour toutes de rester ou de partir car à rester le cul en suspension entre deux chaises on n’avance pas. il fallut s’intégrer, on eut des enfants, on se maria, d’abord souvent entre soi, entre tamouls, puis on se mélangea, on parla français, on parla créole, on devint guadeloupéen, on devint français. On garda les traditions mais petit à petit la langue fourcha, s’égara, les mythes fondateurs s’estompèrent, le catholicisme et d’autres religions vinrent s’entrechoquer au culte  hindou. Maldévilen, Mariyamen et Katlayen se tiraient les cheveux ! Le dernier bateau du retour des Tamouls vers le Pays Tamoul fut en mars 1906, il ya de cela 111 ans, et il y avait 600 Tamouls à bord. La dernière personne tamoule né en Pays Tamoul est décédée  en  Guadeloupe en février 1953. Elle avait 109 ans et était arrivée en Guadeloupe en 1859 à l’âge de 15 ans !

Moi à quinze ans en France je ne savais rien de cette histoire là. Je ne savais même pas mon histoire à moi de descendants d’esclaves. Je savais qu’il y avait eu l’esclavage, mais je ne me sentais pas concerné. En fait personne autour de moi ne parlait d’esclavage ni de descendants d’engagés tamouls. Nous étions censés être français.    il y avait les les colonies maintenant il y avait les départements. Je voyais mes parents comme des gens qui avaient connus la colonisation  ! Moi j’étais de l’ère de la départementalisation !

Je ne sais pour quelle raison les tamouls se sont adaptés à la vie créole mieux que les autres qu’on avait essayé d’acclimater sous nos latitudes (furent convoqués à la fin de l’esclavage en 1848 des français du Gers, des originaires de Madère, des Chinois, des Cap-Verdiens, des Annamites, des Congos pour remplacer la main d’oeuvre servile. Il y eut certes une grande quantité de morts dans cette « aventure » surtout en 1865 lors de la grande épidémie de choléra qui ravagea l’île et qui toucha un tiers de la population tamoule.

Beaucoup d’îles des Caraïbes on pareillement fait appel à la main d’oeuvre indienne dans la deuxième partie du 19ème siècle : et en particulier à la Trinidad et au Guyana. De même à la Réunion, à Maurice et en Afrique du Sud. Au delà des aspects culinaires indéniables, de ce vent aux odeurs de mandja, ce vent-curcuma évoquant le colombo et le madras, au delà des cheveux coolie il y a pour moi un vaste océan inconnu. Je sais tout juste que Maryenmen a quatre bras ! Je sais qu’il ya une cosmogonie hindoue puissante mais je ne les connais pas ! Je crois que ces descendants tamouls ont syncrétisé tous les cultes qui étaient à leur disposition et que selon la nécessité ils font appel à une divinité d’un panthéon ou à une autre divinité d’un tout autre panthéon pour régler leurs problèmes existentiels du quotidien !

Voici ce que je chantais dans les années 1967 j’avais 15 ans (l’âge auquel Man Paul RAMKELAOUAN arriva en Guadeloupe en 1859. Elle devait  rêver d’aventures et de mystère, de grands voyages . Je suppose qu’au cours de ses 109 ans elle a pu réaliser quelques-uns de ses rêves tout comme moi à quinze ans j’avais des rêves en tête.  et parmi ces rêves il y avait vivre dans l’un des pays évoqués dans la chanson du feuilleton Signé Alouette. 50 ans ont passé  ! J’ai connu beaucoup de pays ! Mais je n’ai toujours pas  connu « Chandernagor, Tananarive, Colorado, le Nevada,  le Labrador et les deux rives, le Mikado, le Canada »

 

Je n’ai jamais entendu Gigi parler du Pays Tamoul ! Je l’ai toujours connu vieux et calme ! Je ne lui ai jamais connu qu’une passion : le vélo. Il adorait le Tour de France et Gimondi ! Je n’ai jamais entendu mes tantes évoquer leurs origines non plus ! C’est dans les années 80 qu’à travers mes cousines à Paris que j’ai compris leur quête d’indianité ou tamoulité. Une de leurs amies avait fait le voyage à Pondichéry à l’une des sources de leur identité. C’est alors que me sont revenus un à un tous les noms de famille indo-guadeloupéennes que je côtoyais : les Ramassamy, les Minatchy, les Auguste, les Augustin, les Tamas, les Jéhu, les Shimit, les Samy, les Kissoun et tant d’autres.

Ici un article des Cahiers d’Outre-Mer de 1953 sur Les Indiens de Guadeloupe ‘par un certain Guy Lasserre. Edifiant ! En savoir plus sur l’indianité  sur le site de Potomitan !

Allez, je ne résiste pas à vous donner ce lien touristique sur le Tamil Nadu, l’Etat de l’Inde du Sud dont sont descendants une bonne part de nos compatriotes et aussi un petit tour à Chandernagor

Et si vous voulez en savoir un (tout petit) peu plus sur la mandja, le cotomili, le colbou et  le calichiron

Pour les littéraires un peu de lecture : le roman de Raphaël  Confiant sur le sujet : La Panse du Chacal (2004) dont voici un compte-rendu  et surtout le roman écrit par une descendante de ces Minatchy de la Guadeloupe : Arlette Minatchy-Bogat qui retrace  dans Terre d’exil et d’adoption paru aux éditions Ibis rouge en Guyane en 2000 le parcours de ces combattants venus u Pays Tamoul arrivés en Guadeloupe en 1857 à bord du bateau appelé L’Isly !

 

Mr Jack Cailachon a fait toute une étude sur l’immigration tamoule en Guadeloupe, en répertoriant précisément, commune par commune, les noms, âge  et date de décès  des Tamouls amenés par chacun des bateaux .

Vous pouvez aussi écouter ce qui suit :

https://www.franceinter.fr/embed/player/aod/9672319e-9e7a-11e5-b817-005056a87c30

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