Não me chame gringo, caatingueiro da onça sou

Eu quero ir passear em Jacobina (je veux aller me balader à Jacobina)
Pra ver aquelas meninas que deixei ficar por lá (voir les filles que j’ai laissé rester là)
Eu vou rever o meu tesouro (je veux revoir mon trésor)
Vou ver o rio do ouro (je vais voir la rivière de l’or)
Nele eu quero me banhar (c’est en elle que je veux me baigner)
Jacobina eu tenho recordação (Jacobina, j’ai des souvenirs)
Daqueles tempos de festa na igreja da missão (de ces moments de fête dans l’église de la mission)
Adeus Jacobina, Adeus meu bem querer (adieu Jacobina, adieu ma bien aimée)
Adeus minha terra quanto tempo sem te ver (adieu ma terre, que e temps sans te voir)Eu quero ir pois a saudade é de matar (je veux y aller parce que le manque me tue)Aquela festinha boa até o dia clarear (à cette petite fête sympa jusqu’au lever du jour)vou gritar « seu muritiba puxe o fole até  lascar » (je vais crier « Msieu Muritiba, tire sur l’accordéon jusqu’à ce qu’il se déchire »

mapa-bahia

 

Não me chame Gringo, Caatingueiro da Onça sou ! Ne m’appelez pas Gringo, Je suis caatingueiro apparenté au Jaguar !

Caatinga évoque le semi-aride brésilien ! 8 états au nord-est du Brésil, 25 millions de personnes qui vivent dans cette région qualifiée de « polygone de la sécheresse ». Sécheresse qui sévit de façon endémique depuis 5 ans déjà !  Bahia, Minas Gerais, Sergipe, Pernambuco, Alagoas, Piauí, Rio Grande do Norte, Ceará sont concernés ! Dans les zones rurales la situation est catastrophique, quand il pleut l’eau s’évapore aussi vite qu’elle n’apparaît et n’a pas le temps de remplir les étangs, les citernes, les brocs, les bacs, les gouttières, les bidons, les barrils, les trous épars qu’on creuse afin de la conserver ! La végétation est noire, invisible, pas de feuilles, on dirait que des fourmis saùvas, coupeuses de feuilles, sévissent à demeure !  Trois millions d’habitants dans ces régions n’ont pas accès à l’eau courante. Ce sont les camions citernes qui fournissent le minimum vital, vingt litres par personne et par jour. il y a eu la création de citernes sous les gouvernements précédents, l’implantation de programmes qui ont amené l’eau et l’électricité en milieu rural, des programmes fédéraux ou au niveau de chacun des 8 Etats concernés ou au niveau du municipio mais avec la crise, la corruption endémique et le changement politique de 2016 les choses ne font qu’empirer. Le programme bolsa familia -une sorte de RSA – qui verse  des allocations familiales chaque mois à tout habitant en situation difficile dans ces régions s’essouffle mais permettait d’acquérir de l’eau en plus de celle que l’Etat fournit pour pouvoir irriguer les cultures, donner à boire aux animaux. L’économie locale est rachitique, les rivières sont à sec, la nappe phréatique est à 6 pour cent de sa capacité et l’eau qu’on en tire a le goût du sel ! A quel saint se vouer ?

Je suis caatingueiro, sim senhor ! Mais a long way from home ! Je suis loin de la caatinga, loin de cette forêt sèche, loin de ces squelettes d’animaux qui jonchent  les abords des routes. Mais loin ne veut pas dire insensible ! J’ai souvent rêvé d’habiter dans cette région, m’y acheter une terre, élever des cabris et des boucs, me reposer dans un hamac à l’ombre d’un pied d’umbu. Un rêve de gringo peut-être alimenté par la retraite que je toucherais qui me permettrait de dépendre un peu moins de la dureté de la sécheresse. Par deux fois j’ai envisagé de m’installer dans la caatinga, une fois à Umburanas, l’autre à Tanquinho ! Heureusement ou malheureusement, je ne sais pas, mes compagnes me l’ont toujours fortement déconseillé. Elles ne voyaient que les inconvénients et moi je ne voyais que les avantages. Ma dernière compagne a acquis il y a quelques années un terrain immense à Cabaceiras do Paraguassu qui donne sur le lac artificiel pas très loin de Rio Paraguaçu. Le genial poéte bahianais et brésilien Antonio Federico Castro Alves (1847-1871), le poète des esclaves, auteur de O Navio negreiro (1869)(le navire négrier) y est semble-t-il né quoi que certains disent que ce fut à Muritiba en face, terre d’Angela Simões ! Il n’y manquera jamais d’eau. L’endroit est magnifique, j’en conviens ! Mais où est la vie ?! Or dans la caatinga profonde la vie fourmille même si on a l’impression que c’est la mort qui plane ! Il suffit qu’il pleuve ne serait ce que vingt minutes ! C’est cette capacité sourde de vie et de régénérescence que je vénère dans cette caatinga.

La première fois que j’ai entendu parler de Jacobina, c’était vers la fin de 1988. J’habitais depuis trois mois à Feira de Santana, surnommée Princesse du Sertão, à environ 250 km de Jacobina. Ce fut à l’occasion de la mort de seu João, frère de Dona Morena, qui était dentiste là-bas. Je me souviens de ce qu’elle me dit et qui m’ a frappé alors . « Ele foi comprar a morte ». Il est allé acheter la mort. En fait il était allé acheter de l’or et il est mort si ma mémoire est bonne là-bas. je ne sais plus si c’était un accident de la route ou s’il est mort de sa belle mort. Il me semble qu’il était plus âgé qu’elle qui  avait déjà à l’époque au moins ses 65 ans, je pense. Je crois aussi me souvenir qu’elle était née à Jacobina. Mais toute sa famille avait comme tant de retirantes avant eux quitté cet interior baiano pour s’installer à Feira de Santana, une ville champignon  au carrefour de plusieurs routes nationales. Feira de Santana se trouve en effet au croisement de la BR 101 qui va jusqu’à Rio de Janeiro et prend donc la direction de Ilheus et au nord la direction de Aracaju,  Sergipe et la BR 324 qui part de Salvador pour se perdre dans les environs de Umburunas au nord-ouest de l’etat de Bahia. Je dis bien se perdre car la route s’arrête dans un no man’s land sans qu’on ait d’explication, elle figure sur les cartes mais c’est tout. Si l’on veut par exemple aller à Sento Sé il faut soit faire un détour par Juazeiro et Sobradinho, soit traverser par la serra, la montagne, par des routes pas toujours praticables à travers les terres de garimpo de pierres précieuses, de diamant. J’ai encore le rêve de faire cette traversée de la serra un jour de Umburanas à Sento Sé !

Mais revenons au défunt seu João, coitadinho ! coitadinho ça veut dire le pauvre, dans le sens de le malheureux ! Mais seu João, le frère de dona Morena n’était pas pauvre puisqu’il était riche. il était dentiste et dentiste est une profession qui rapporte gros dans le sertão car tout le monde veut malgré sa pauvreté présenter au monde une apparence saine et souriante, une blancheur éclatante. On se ruine pour ses dents ce qui par osmose enrichit les dentistes. Je me souviens d’une secrétaire à moi qui vivait chez ses parents et qui dépensait presque tout son salaire entre ses dents et ses vêtements ! « Sou gente », me disait-elle en rigolant, « e não onça que nem você » ! Je suis quelqu’un et pas un vulgaire jaguar comme toi ! Oui , après avoir été caïman en Guadeloupe j’étais devenu jaguar au Brésil puisque j’avais une dent cassée, une arrachée et une déplacée suite à un accident de mobylette en 1975 à Bagneux en région parisienne ! moi qui pourtant gagnais bien ma vie, puisque j’étais propriétaire d’une école privée de langues à Feira de Santana, je ne faisais que des soins conservatoires, un plombage par ci, une carie par là. Du conservatoire oui mais du réparatoire non ! Et à elle qui n’avait même pas vingt ans qui était une cabocla belle comme une fleur de mandacaru il devait manquer bien trois ou quatre dents. J’en connais qui se sont fait implanter plus d’une dizaine ! Tout ceci pour dire que le commerce des dents est florissant en cette terre brûlée de jaguars ! Il est rare celui qui ne perd pas ses dents avant l’âge et il n’est pas rare de voir de jeunes trentenaires  à la bouche édentée faisant apparaître au soleil leurs sourires aux chicots multiples. D’autres n’ont plus que langue et paraissent des araras ! Ce sont les fameuses boca de chupa-lelê ! Je me souviens avoir vu seu João une ou deux fois de passage à Feira de Santana. Il avait pour tant que je me souvienne la peau blanche, plissée et hâlée en même temps des hommes du sertão, et apparemment toutes ses dents comme il sied à un dentiste ! non il n’avait pas de denture car je l’ai vu manger à belles dents sa carne do sol !

Quelques temps après il y eut à Feira de Santana une conférence au centre Amélio Amorim sur le tourisme durable. en fait le mot pour dire durable au Brésil est sustentavel. Et ce fut aussi la première fois que j’entendais le mot, il me semble en rapport avec la Chapada Diamantina ou la caatinga.

La Chapada Diamantina est une chaîne de plateaux assez escarpés qui domine un paysage assez sec qu’on appelle la caatinga, qui elle même fait penser à un mélange de brousse et de savane. Le mieux pour décrire la caatinga c’est de penser au maquis. Les caatingueiros sont ceux qui habitent ce maquis et sont donc des maquisards. La vie dans la caatinga dépend beaucoup de l’eau. La sécheresse sévit mais il suffit d’un peu d’eau, d’une petite averse,  pour qu’en peu de jours tout ce qui paraissait mort , calciné et enterré recouvre ses couleurs, reverdisse. C’est le paradis de la chèvre, du bouc et du cabri, qui se nourrissent des racines et des feuilles de cactus. Des feuilles de sisal on tire une fibre qui sert à faire des cordages, comme le chanvre.

Cet écosystème caatinga est l’un des écosystèmes brésiliens les plus connus et est endémique au Brésil. On y vit dans une grand dénuement mais j’ai toujours trouvé ad mirables ces hommes qui luttent contre l’adversité comme on lutte contre un incendie avec un seau d’eau. Il y a selon moi néanmoins une différence à faire entre le caatingueiro qui est celui qui lutte et pour qui la résistance consiste en le départ et le sertanejo qui lui résiste et se refuse à partir. On dit que le sertanejo est attaché à sa terre comme une mule attachée à son pieu et que le caatingueiro est attaché à la vie comme un carapato qui se grise du sang du foetus dans le ventre d’une femme enceinte. Quoi qu’il en soit tous deux luttent, chacun à sa façon ! Ils naissent tous deux le ventre sec et leur sang les gratte éternellement comme gratte le cansanção !

Le caatingueiro va de ville en ville et se fixe quand les conditions sont suffisantes. Le sertanejo a lui un lien indéfectible à sa terre, sa motte de terre  natale sèche et craquelée. Un sertanejo n’ira pas étudier à la capitale, la capitá, rien que pour ne pas perdre ses traditions, sa proximité avec le sens, avec la paix ! Une certaine convivialité avec la mort ! Tandis qu’un caatingueiro saisira tout ce qu’il peut pour vivre mieux ! Le caatingueiro est bon vivant ! il aime la bière, les femmes et la cachaça ! Il aime la terre lui aussi mais si d’aventure cette terre ne lui rend pas l’amour qu’il lui consacre, il l’abandonne sans faire de sentiments ! Não deu ! dira-t-il ! ca n’a pas donné, ça n’a pas fonctionné ici ! Mais ça marchera autre part. Et il enfourchera son vélo,  ou fouettera sa mule ou prendra ses cliques et ses claques et ira tenter le sort dans la ville proche. Certains vont ainsi jusqu’à São Paulo. à bord de pau de araras ! De perchoir de perroquets, qui qualifient les camions ou camionnettes chargés de personnes comme du bétail et traversant sous le soleil le sertão ! Le sertanejo est mystique, il chante les amours tristes, il souffre ! Sertanejos et caatingueiros coexistent souvent dans les mêmes environnements. Ce sont les deux lames du même couteau ébréché qui lutte contre la sécheresse.

Le premier qui m’ait parlé de la chapada diamantina a été mon collègue de boissons et de discussion Jorge Galeano, peintre argentin, radicado comme on dit, enraciné à Feira de Santana depuis au moins 30 ans. Il m’ a raconté un jour avoir acheté un cheval pour aller à la Chapada Diamantina et qu’il faisait si chaud que le cheval est mort en route et qu’il a dû revenir à pied jusqu’à Salvador. Je ne sais pas si c’est moi qui fantasme, mais je sais que quand il m’a raconté l’histoire je suis parti dans un grand éclat de rire. Les carcaras auraient pu le dépecer vif s’il s’était endormi par inadvertance près du cheval.

Carcará (le faucon, le rapace, l’aigle)
Lá no sertão (là dans le sertão)
É um bicho que avoa que nem avião (y a un animal qui volète comme un avion)
É um pássaro malvado (c’est un oiseau méchant)
Tem o bico volteado que nem gavião (il a le bec courbé comme un épervier)
Carcará (le rapace)
Quando vê roça queimada (quand il voit un champ brûlé)
Sai voando, cantando (il s’en va en chantant)
Carcará (le rapace)
Vai fazer sua caçada (il va faire sa petite chasse)
Carcará come inté cobra queimada (le rapace mange même un serpent brûlé)
Quando chega o tempo da invernada (quand vient le temps de l’hivernage)
O sertão não tem mais roça queimada ( le sertão n’a plus de champs brûlé)
Carcará mesmo assim num passa fome (mais même comme ça le rapace ne meurt pas de faim)
Os burrego que nasce na baixada (les petits boucs qui naissent dans la plaine)
Carcará (le rapace)
Pega, mata e come (les attrape, les tue et les bouffe)
Carcará (le rapace)
Num vai morrer de fome (il n’ va pas mourir de faim)
Carcará (le rapace)
Mais coragem do que home (plus courageux que l’homme)
Carcará (le rapace)
Pega, mata e come (attrape, tue et mange)
Carcará é malvado, é valentão (le rapace est méchant, est balaise
É a águia de lá do meu sertão (c’est l’aigle de mon la-bas chez moi dans le sertão)
Os burrego novinho num pode andá (le petit du bouc tout bébé ne peut pas marcher)
Ele puxa o umbigo inté matá  il tire par le nombril jusqu’à le tuer)
Carcará (le rapace)
Pega, mata e come (attrape, tue et mange)
Carcará (le rapace)
Num vai morrer de fome (ne va pas mourir de faim
Carcará (le rapace)
Mais coragem do que home (plus courageux qu’un homme)
Carcará (le rapace)

Mais je dis cela pour raconter la dureté de la caatinga. Je suis fils importé de la caatinga, importé comme la morue salée, la farine de froment du Royaume (farinha do Reino), l’huile d’olive douce mais fils légitime malgré tout, croisement d’urubu, carcara et gavião ! Trois cyclones successifs nommés Vera, Adelaïde et Bénilde m’ont amené à cette terre de cansanção ! On trouve parfois au détour du chemin le squelette décharné d’un zébu que les gaviões et autres urubus dépècent tranquillement au bord des routes ! Gaviões (éperviers) et urubus (vautours) sont deux charognards, il y a aussi les carcaras que chantent Marie Betania dans la chanson éponyme de João do Vale. On dit que cette sainte trinité du sertão  adore la carniça, la charogne. Mais on dit aussi carniça en parlant de la dépouillle mortelle de quelqu’un qui ne vaut rien, un défunt sans morale. Et celui qui par manque de savoir et d’expérience fait mourir un de ses patients a droit lui aussi tout docteur diplômé qu’il est au titre de carniceiro ! Le coveiro enterre les gens, c’est le croque-mort ! A bien y réfléchir si j’en avais le choix, je choisirais d’être dépecé par un carcará !

La viande quand elle est fraîche la-bas est dite carne verde (viande verte) mais comme autrefois beaucoup de gens n’avaient pas comment conserver la viande dans des frigos car il n’y avait pas d’accès à l’électricité dans ces régions reculées (même aujourd’hui, quoi que de moins en moins, il y a encore des zones où l’électricité et l’eau courante n’arrivent pas. Il n’y avait qu’un moyen de conserver la viande c’était de la faire sécher au soleil. Pour reconnaître un ou une caatingueira il suffit de lui faire miroiter sous le nez cette viande qu’on appelle carne do sol, viande du soleil. c’est une viande, du boeuf en général qu’on va saler et faire sécher au soleil. Quand on veut l’utiliser on fait comme la morue on la met à dessaler dans l’eau et ensuite on la frit ou on l’agrémente selon ses goûts. La carne do sol se mange généralement assada (grillée) avec une purée de aipim (manioc) au queijo coalho. (fromage caillé).. Mais la viande royale dans ces contrées c’est le bouc ! O bode ! on ne sait jamais si ce bouc est un jeune bouc castré (un borrego), un cabri, un chevreau ou une chèvre, tout est bouc ! Pour votre information un petit détail linguistique important : pour dire chair et viande, il n’y a qu’un mot en portugais : carne. Ne vous étonnez pas donc si un jour un brésilien vous dit dans son meilleur français : il est la viande de ma viande, au lieu de la chair de ma chair !

Je suis allé pour la première fois dans le sertão proprement dit avec une de mes élèves, doctora Celia, qui était jeune médecin à l’époque et qui m’a emmené visiter sa ville, enfin la ville de ses parents, puisqu’elle habitait elle aussi pour des raisons professionnelles à Feira de Santana. Nous sommes partis en voiture pour la petite ville de Serrinha. Il faut prendre la BR 324 passer par Santa Barbara, puis au lieu de prendre la piste de gauche la BR324 qui mène à Jacobina en passant par Tanquinho, Capim Grosso, continuer tout droit. On peut si on le désire de Jacobina se rendre à Morro do Chapeu, ou prendre la direction de Santo Sé ou de Juazeiro pour retrouver les berges du rio São Francisco, le grand unificateur !

Nous sommes allés à Serrinha et je l’ai accompagnée dans sa tournée à la campagne.  Et nous avons ainsi atterri dans un océan de cactus mandacarus et de sisal et je dois dire que c’est la première fois que je me suis retrouvé nez à nez avec la pure pauvreté. A casa estava pura ! La maison était vide, si vide qu’elle en était devenue pure ! L’humilité sans désespoir !  Je me trouvais dans une maison de taipé, une maison dont les murs sont fait avec de la bouse de vache, de la terre glaise et de la paille. Ce type de maison peut contenir un insecte arthropode, le barbeiro, la véduve, dite aussi triatome, une punaise qui va infecter ensuite votre organisme par l’intermédiaire ‘un parasie, un protozoaire nomme Tripanosoma cruzi et vous persécute jusqu’à l’inflammation de votre coeur. Vous êtes alors infecté par la maladie de Chagas ou tripanosome américain. Bon je grossis un peu le trait. Mais en gros c’est ça. Je mourrais se soif car il  devait bien faire les 35 degrés à l’ombre et je refusai de boire l’eau de sa moringa  (un abreuvoir d’argile)  qu’ils m’offraient. Ils m’offrirent du café, et là je refusai aussi. J’avais lors de  ma première semaine à Salvador bu de l’eau d’une borne-fontaine à Salvador au Pelourinho dans le jardin de l’ancienne faculté de médecine et j’en avais récolté une infection intestinale qui avait hérissé en quelques heures mon corps de boutons ! J’étais donc vacciné ! Puis je me ravisai et acceptai par politesse. Je dois avouer que j’avais peur d’être contaminé. Mais cela ne semblait poser aucun problème a doctora Celia puisqu’elle buvait et rigolait avec eux évoquant les problèmes du quotidien. on parlait surtout du sisal. La cueillette du sisal est terrible, les machines à broyer le sisal sont si rudimentaires que nombreux sont ceux qui y laissent un bras, une main, un poignet, trois doigts.  Moi qui suis d’habitude peu chochotte là vraiment j’ai été incroyablement mauvais. J’avais honte de moi et j’ai vu dans les yeux bleus de doctora Celia que j’avais commis un impair. Mais elle ne m’en a rien dit. J’ai seulement compris que je venais de refuser des marques d’hospitalité. Le minimum aurait été d’accepter ! Je me souviens que la même mésaventure m’était arrivée à Curitiba, au sud-est  du Brésil alors que je n’étais que deux jours au Brésil chez les parents de mon amie Cristiane Petrelli Coelho que j’avais connue à Paris et qui après un séjour à Paris où elle avait essayé de  se plonger dans le monde de l’art de la bande dessinée s’en était retournée au Brésil où elle vivait de sa passion pour la peinture. J’étais invité chez ses parents et patatras, elle me propose un verre d’eau qui venait d’une cruche en poterie d’argile. Habituée à l’eau minérale et à l’eau  chlorée j’ai trouvé que cette eau qu’ils buvaient tous avaient un goût disons saumâtre. Là je me suis fait remonter les bretelles car je le lui ai dit, puisque je la connaissais bien ! Il m’a fallu du temps pour m’habituer à boire les eaux filtrées au carbone à travers le Brésil. Par contre je n’ai eu aucun problème pour m’adapter aux saveurs pourtant fort  différentes de la cachaça et de la bière brésiliennes.

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J’ai habité au total 15 ans de ma vie  au Brésil dans l’Etat de Bahia. Mais c’est le sertão, la caatinga et ses habitants qui m’ont émerveillé ! Tout ce que je sais du Brésil, tout ce que je possède du Brésil, tout ce qui me fait un tant soit peu brésilien je le dois aux Bahianais, certes, mais aux caatingueiros surtout, entre lesquels je dois mettre au premier rang Jaldo Carybé, grand raconteur de « causos » devant l’Eternel athée, et grand buveur de bière, gente fina, comme on dit là-bas ! Cristiane Petrelli Coelho, fine psychologue, m’avait dit quand j’étais à Curitiba sur l’île du Miel, ne va pas à Rio, évite São Paulo va direct à Bahia. J’ai suivi son avis ! je suis venu direct à Salvador. J’ai parcouru le sertão dans toutes les directions et je crois pour voir affirmer que je le connais presque autant que,  sinon plus que, beaucoup de Bahianais, issus de cette région. Car s’ils connaissent leur ville ou leur village ils n’ont pas une vue d’ensemble, une vue de la caatinga comme un territoire d’excellence. La beauté c’est à la limite la Chapada Diamantina, la mata atlântica, l’agreste, le rio Sao Francisco et la mer. L’ecosystème caatinga c’est l’enfant mal aimé, c’est le rejeton maudit, la brebis galeuse qu’on voudrait effacer comme une tâche malsaine en plein visage ! D’ailleurs pour s’en rendre compte il suffit de comprendre que le mot caatinga qui vient du tupi guarani, si je ne m’abuse et veut dire forêt blanche, est aussi synonyme de puanteur. Fedor égale caatinga ! Que fedor de caatinga é esse ? Qu’est-ce que c’est que cette puanteur de caatinga !

J’aime cette région pour ses odeurs justement, pour ses odeurs de caatinga ! Ces odeurs de terre rouge et de poussière, de bouses de bouc et de sisal qui sèche sur les fils de fers barbelés tenus entre des poteaux fait de bois d’umbuzeiro. J’aime cette caatinga malgré la pauvreté qui pousse parfois les enfants à manger des calangos, des lézards car ils n’ont rien d’autre à se  mettre sous la dent, à pousser d’autres enfants à gratter la peinture des murs de leur case pour en tirer quelque nutriment, qui pousse les vieilles femmes, naines et rachitiques, ridées par le sel du soleil à laver jour après jour le même os délavé pour lui faire rendre encore un peu plus de tutano,  la moelle qu’ils vont délayer avec un peu de farine de manioc; j’aime cette caatinga où le puits artésien ou la citerne ne sont pas des vues de l’esprit mais les nécessités de la vie, j’aime cette caatinga qui recèle encore des vérité insondables sur le genre humain et où parfois une moto peut transporter 4 ou 5 personnes. J’aime cette caatinga pour la lenteur charnelle avec laquelle les mains et les rides parlent plus au visiteur que les sons qui sortent des bouches édentées. Il arrive qu’un papagaio, un arara, parle plus en une journée qu’un humain ! On s’assied sur une souche de bois, ou sur un tronc éventré, ou sous le feuillage d’un umbuzeiro et on attend la pluie ! On scrute les nuages qui flottent au ralenti ! il peut se passer un an, deux ans sans qu’il ne pleuve ! et chaque nuit on entend le miaulement sinistre des jaguars ! Seul un brave peut survivre en ayant chaque nuit à tanger as onças (faire fuir les jaguars) ! J’ai fait moi mieux que tanger as onças, casei uma onça de Morro do Chapéu (j’ai épousé une femelle jaguar de Morro do Chapéu), une Dias Coelho dont la famille fut fameuse par un illustre lointain cousin, le colonel Dias Coelho, le seul colonel noir qui ait existé dans l’Etat de Bahia !

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J’ai parcouru certes tout le Reconcavo, tout Salvador et tous ses  petits villages Barra, Centro, Pituba, Itapua, Graça, Brotas, Liberdade, Boa viagem, Ribeira, Garcia, PeriPeri, Bonfim, Paripe, Rio Vermelho, Stella Maris, Piedade mais aucune d’elles n’arrive aux pieds de la caatinga ! Car la caatinga je ne peux la comparer à nulle autre.

Ces régions reculées étaient autrefois aux mains des coroneis. Les coroneis (qu’on peut traduire par colonels) étaient des bam-bam-bam (c’est à dire des personnalités locales , des suzerains, qui avaient pratiquement droit de vie ou de mort sur leurs sujets). si vous avez vu le films de far west où l’on voit s’opposer deux ou trois grands propriétaires pour une question d’accès à l’eau, ou aux verts pâturages, vous aurez compris, c’est la même chose. aux Etats unis c’était le ranch, au Brésil la fazenda. en Argentine la hacienda, en Guadeloupe la plantation !

Un jour un illuminé venu du Ceará, Antonio Conselheiro, (1830-1897) vint s’installer dans les hauteurs  de Canudos eut cette vision de São Sebastião: le sertão allait se transformer en mer et la mer allait se transformer en sertao! Euclides da Cunha raconte l’histoire dans son fameux ouvrage « Os Sertões » ! Voilà ce qui maintient le sertanejo sur place. la foi indestructible que viendront des jours meilleurs ! La certitude que leur terre deviendra une mer riche de poissons. Ils se transformeront en pêcheurs et feront voguer leurs bateaux jusqu’à l’horizon ! Déjà Castro Alves écrivait en son temps (1869) dans O Navio Negreiro :

« ‘Stamos em pleno mar…

Doudo no espaço

Brinca o luar – dourada borboleta;

E as vagas apos ele correm … cansam

Como turba de infantes inquieta »

Ce ne sont pas les églises qui manquent dans le sertão. il ya certainement plus d’églises que d’écoles et de marchés. Plus églises que de banques. Les murs extérieurs sont souvent peints en bleu, couleur du paradis. Mais le soleil et les intempéries modifient en  permanence la couleur de la chaux, qui prend alors des teintes irisent ce paradis qu’ils envisagent des couleurs délavées d’un arc-en-ciel improbable.

La caatinga c’est l’espace de Dieu et le Diable sur la Terre du Soleil du cinéaste Glauber Rocha (1964) qui a été traduit un peu maladroitement par Le Dieu Noir et le Diable Blond en français et The Black God and the White Devil en anglais alors qu’il suffisait de traduire mot à mot Deus e o Diabo na Terra do Sol. Mauvaise traduction qui révèle  tout de même quelque chose. Glauber Rocha a bien  écrit Deus avec une majuscule et non o deus. Donc il ne s’agit pas de mettre au même niveau pour lui Deus qui est l’entité principale représenté par Sebastião, l’Illuminé, et le diable, Corisco, qui est l’entité secondaire auquel même s’il donne une majuscule il accole l’article défini o, qui veut dire le. Pareillement la terre et le soleil sont personnifiés par une majuscule et un article défini générique. Dans son titre original il n’a pas accolé les adjectifs de couleur preto, moreno, pardo ou negro, branco, louro, sarara, caboclo vs noir & blond comme en français, ou black & white comme en anglais. Peut-être pour des raisons de marketing, me dira-t-on ! Moi, permettez que je voie un peu d’idéologie là-dedans ! On aura peut-être voulu choquer par cette opposition black & white  ou noir & blond. N’oublions pas que le film date de 1964. On a peut-être simplement voulu faire du buzz avec des titres racoleurs pour ce film qui fut sélectionné au festival de Cannes en 1964 ! Peut être même fut-ce par une volonté expresse de Glauber Rocha, je n’en sais rien ! Dieu et le diable s’ affrontent en tout état de cause en permanence dans cette terre de mission à travers la religion et le crime organisé, les jagunços,  les bandits de grands chemins dont les archétypes mythologiques sont  Lampião et son alter ego Corisco !

L’histoire est la suivante : Manuel (Geraldo Del Rey) est un vaqueiro (un vacher en français, un cowboy en anglais) qui se révolte contre l’exploitation que lui fait subir le colonel Moraes (Mílton Roda) qu’il finit par tuer dans une dispute qui les oppose. Il est poursuivi par des hommes de main, des jagunços, ce qui l’amène à fuir avec sa femme Rosa (Yoná Magalhães). Le couple se joint à des adeptes d’un illuminé nomme Sebastião (Lídio Silva), qui promet la fin de la souffrance à travers le retour à un catholicisme mystique et rituel. Mais mise en présence de la mort d’un enfant, Rosa tue à son tour l’Illuminé, malgré sa béatitude éclairée ! Simultanément   Antônio das Mortes (Maurício do Valle), un tueur à gages au service de l’Eglise Catholique et des grands propriétaires terriens de la région ( les latifundiários) , extermine les adeptes de l’Illuminé .

 

 Dans le film de Glauber c’est l’histoire de ce Sebastião qui est relatée :

« Os prefeitos , as autoridades, os fazendeiros disseram que eu estava mentindo e que o sol era culpado por essa disgraça. Mas o ano passado eu disse que ia secar 100 dias e ficou cem dias sem chover. Agora eu digo : do outro lado de là deste Monte Santo, existe uma terra onde tudo é verde, os cavalos comendo as flores, e os meninos bebendo leite  nas aguas do rio. Os homens comem pão feito de pedra e poeira da terra vira farinha, tem agua e comida , tem a fartura do céu, e todo dia quando o sol nasce, aparece Jesus Cristo e Virgem Maria, São Jorge e meu santo Sebastião…

O sertão vai virar mar e o mar vai virar sertão »

(les maires, les autorités, les gros fermiers ont dit que je mentais et que le soleil était responsable de cette disgrâce. Mais l’an passé j’ai dit que ce serait la sécheresse pendant 100 jours et il y a eu 100 jours sans pluie. Maintenant je vous le dis : de l’autre côté de cette Montagne Sainte, il existe une terre où tout est vert, les chevaux mangent des fleurs, et les enfants boivent le lait dans les eaux du fleuve. Les hommes mangent un pain fait de pierre, et la poussière de la terre se transforme en farine de manioc, il ya à boire et à manger, il ya l’abondance du ciel et chaque jour que le soleil naît, apparaissent Jésus Christ et la Vierge Marie, Saint Georges et mon saint Sébastien…. le sertão va se transformer en mer et la mer va devenir sertão »). Manoel et Rosa s’enfuient à nouveau et vont se joinre à Corisco, le iable blond, compagnon dde Lampião, qui a survécu au massacre e sa bande de cangaceiros. Antônio das Mortes les poursuit  implacablement et finit par tuer et égorger Corisco. Il s’ensuit une nouvelle fuite de Manoel et Rosa, cette fois-ci vers la mer.

Je fais ici comme Taine qui a influencé Euclides da Cunha dans la rédaction de son « Os Sertoes » à tel point qu’il y a en exergue en français dans le livre de ce dernier ces quelques phrases que je fais aussi miennes dans ce blog  et plus largement dans ma vie. Selon Euclides et Taine le narrateur sincère qui raconte l’histoire est ainsi: “il s’irrite contre les demi-vérités que sont des demi faussetés, contre les auteurs qui n’altèrent ni une date, ni une généalogie, mais dénaturent les sentiments et les moeurs, qui gardent le dessin des événements et en changent la couleur, qui copient les faits et défigurent l’âme; il veut sentir en barbare, parmi les barbares, et, parmi les anciens, en ancien.

Voici une chanson que j’adore et qui reflète intégralement ma vision de la caatinga . A ema gemeu no tronco do jurema par Jackson Pandeiro et João do Vale

 

A ema gemeu
No tronco do juremá (2x)
Foi um sinal bem triste, morena
Fiquei a imaginar
Será que o nosso amor, morena
Que vai se acabar?Você bem sabe
Que a ema quando canta
Vem trazendo no seu canto
Um bocado de azar

Eu tenho medo
Pois acho que é muito cedo
Muito cedo, meu benzinho
Para esse amor se acabar

Vem morena (vem, vem ,vem)
Me beijar (me beijar)
Dá-me um beijo (dá-me um beijo)
Pra esse medo (se acabar)

Une réflexion sur “Não me chame gringo, caatingueiro da onça sou

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