Les Révérends Pères Jean-Baptiste Du Tertre et Labat adoraient le diable boucané !

 

Les Révérends Pères Du Tertre (1610-1687) et Labat (5 septembre 1663- 6 janvier 1738) , Jean-Baptiste de leur prénom, était Frères Prêcheurs, membres de la Congrégation de Saint-Louis, on dit pour simplifier aussi, Pères Blancs par opposition aux Pères Noirs , les Jésuites ! On dit aussi Dominicains ! Non ils n’étaient pas de la Dominique, île proche de la Guadeloupe, ni de la République Dominicaine.  Ils faisaient partie de l’ordre des Dominicains, fondé par Dominique de Guzman dit saint Dominique en 1215 ! C’étaient des missionnaires apostoliques dont la devise était louer, bénir, prêcher . Ils naquirent et moururent en métropole. Mais entre temps ils parcoururent les isles d’Amérique, les françaises, les anglaises, les hollandaises, chacun avec son propre tempérament, sa propre verve, sa propre vérité. L’un y fit trois séjours totalisant 6 ans et l’autre un seul et unique séjour de 11 ans entre 1693 et 1705. De retour au bercail ils écrivirent chacun leurs mémoires enrichies de cartes, figures, plans.  Le Père Du Tertre publie en 1654 la première édition de son Histoire  Générale des Isles de Saint-Christophe, Guadeloupe, Martinique habitées et autres en  4 tomes. Le Père Labat publie quant à lui 68 ans après en 1722 son Nouveau Voyage aux isles de l’Amérique qui retrace de façon épique et rabelaisienne son voyage réalisé de Paris à La Rochelle puis vers les Antilles entre 1693 et 1705

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A la Guadeloupe à cette époque il avait des  Capucins, des Dominicains, des Carmes, des Jésuites qui se répartissaient le marché du spirituel ! Parfois des épidémies réduisaient le personnel et il fallait donc toujours et toujours de jeunes et nouvelles recrues trentenaires avides d’aventures prêtes à s’expatrier vers les isles où ils pourraient à loisir évangéliser esclaves, Mores et sauvages.

Que nous apprend le bon Père du Tertre sur le diable, dans son histoire générale des isles de Saint Christophe, de la Guadeloupe.

« Des oiseaux. De l’oiseau appelé Diable

XI

Le Diable est un oiseau nocturne, ainsi nommé par les habitants des Iles, à cause de sa laideur. Il est si rare, je n’en ai jamais pu voir un seul, sinon de nuit, et en volant. Tout ce que j’en ai pu apprendre des chasseurs, est que la forme approche fort de celle du canard, qu’il a la vue affreuse, le plumage mêlé de blanc et de noir, qu’il repaire dans les plus hautes montagnes, qu’il se terre comme des lapins dans des trous qu’il fait dans la terre où il pond ses oeufs, les y couve et y élève ses petits, je n’ai pu apprendre de quelle viande il les appatelle. Quand il paraît de jour il sort si brusquement  qu’il épouvante ceux qui le regardent. il ne descend jamais de la montagne que de nuit en volant, il fait un certain cri  fort lugubre et effroyable. Sa chair est si délicate qu’il ne retourne point de chasseur de la montagne, qui ne souhaite de bon coeur avoir  une douzaine de ces diables pendus à son col »

Labat fut un diable d’homme à la fois historien, botaniste, écrivain, missionnaire chrétien, explorateur, ethnologue, ingénieur, architecte, médecin, agriculteur, rhumier, militaire, propriétaire terrien, habitant sucrier, propriétaire d’esclaves et j’en passe !On pourrait ajouter flibustier et boucanier si sa profession  n’incitait pas à une certaine réserve. Il a laissé à la postérité un fils : le kill-devil (tue-diable) baptisé guildive, conçu au départ comme médicament devenu par raffinages successifs  le rhum agricole : le rhum du Père Labat de Marie-Galante ! Peu importe si le rhum du Père Labat n’a été commercialisé qu’a partir de 1860 et est actuellement fabriqué sur 150 hectares par la Distillerie Poisson, c’est le révérend père Labat qui a posé les bases de la vinification du jus de cannes à sucre fraîches, le vesou, puis de sa distillation en rhum agricole.

Le 4 août 1693 il quitte Paris pour la Rochelle. Le 24 novembre 1693, à l’âge de 30 ans, il part de la Rochelle accompagné d’une dizaine de missionnaires à bord de la flûte La Loire qui fait partie de la flotte de 37 vaisseaux avec pour vaisseau amiral le  vaisseau du roi l’Opiniatreté, lequel possède 200 hommes d’équipage et 44 canons ainsi que quelques passagers. Direction la Françamérique, pour certains la Guyane, d’autres comme lui et ses confrères la   Martinique  ! Il y arrivera le 29 janvier 1694,  Après deux ans de service à Macouba, il part pour la Guadeloupe.

Le père Labat définissait le quartier de Basse-terre comme « un pays composé de bois, montagnes et précipices. » Arrivés avec ses guides en haut de la Soufrière il dit : « Nous voyions la Dominique, les Saintes, la Grande-Terre et Marie-Galante, comme si nous avions été dessus. Lorsque nous fûmes plus haut nous vîmes fort à clair la Martinique, Monserrat, Nieves et les autres isles voisines. Je ne crois pas qu’il y ait un plus beau point de vue au monde, mais il est situé dans un endroit incommode et trop proche d’un voisin fort dangereux. »

Cet homme a l’odeur de l’encens, du sucre, de la poudre, du soufre et du diable. Il aimait tant le soufre qu’il écrivait avec deux s souffre ou avait un ph souphre. C’est ainsi qu’il baptisa la Soufrière de Souphière ou de Souffrière ou carrément la montagne des Diables.  Pour arriver au sommet et trouver les diables il fallait franchir au moins sept ou huit rivières ou ruisseaux , escalader, hisser, passer à gué, sauté-mater. C’était un de ces gaillards rudes, il ne se déplaçait jamais sans son litre de vin de madère et son pain pour compléter son repas de diables, de grives,  de perroquets, de perdriques ou de perdrix, laissant aux nègres l’eau de vie et la farine de manioc.

Pour manger son diable pas besoin d’assiette, il adorait comme les nègres l’assiette faite en feuille de cachibou ou de balisier ! Parfois comme à l’occasion de la fête du roi le 25 août on faisait la fête. Le seul voeu que font les Dominicains c’est celui d’obéissance ! Aucun Dominicain n’a jamais fait voeu d’abstinence de mangeaille et de boisson ! et comme tout bon dominicain il ne s’aventurait nulle part dans son apostolat e prédication au moins son pain et sa bouteille de madère ! C’était le moment du boucan. Le maître de boucan mettait le vin au frais dans un ruisseau puis se chargeait de construire un ajoupa, un boucan  en pleine montagne. Pour cela il tuait un cochon, le vidait et le mettait à rôtir selon les règles boucanières sous une charge de braise. Dans la panse de ce cochon sauvage ou marron il jetait du jus de citron, du vin blanc, du poivre, du lait de coco du piment et des épices. On jetait dans ce mélange les diables . Quand on était beaucoup les jours de fêtes on tuait pour les esclaves quelques cabris qu’on faisait rôtir ! Comme il le précise dans son reportage il lui fallait  au moins deux diables rôtis à la broche pour être rassasié ! il admet que ce n’est pas la première fois qu’il mange des diables et qu’il en a déjà mangé dans un autre pays (la Martinique) mais que ceux de la Souphière sont « plus délicats et de plus facile digestion que les autres ». Ce n’est pas moi qui l’invente. Certains ont péri sous l’Inquisition, domaine de spécialité des dominicains, pour bien moins que cela ! Lisez plutôt :

« Il faut avoüer qu’un diable mangé de broche en bouche est un mets délicieux. Je croyois être rassasié ayant un diable dans le corps ; mais soit que l’air froid de la montagne, ou la fatigue du chemin eussent augmenté mon appétit ; soit que les diables de ce païs-là soient plus délicats et de plus faciles digestion que les autres, il fallut faire comme mes compagnons, et en manger un second. La nuit fut belle et sans pluye, et nous dormîmes bien, quoique les diables fissent un grand bruit en sortant de leur maisons pour aller à la mer, et en y retournant. »

S’il fallait au révérend père au moins deux de ces volatiles boucanés pour se sentir rassasié, imaginez ce qu’il ne fallait pas pour un vorace ! Pour un vorace 3 volatiles n’étaient que hors d’oeuvre qu’il fallait faire suivre soit de cochon soit de cabri boucané.

Les diablotins disparaissaient des environs du Nez Cassé entre mai et septembre puis revenaient pour y passer deux mois. Certains restant pour s’occuper des oisillons qu’on appelait cottous.

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Le père Labat était un grand amateur de diablotin, appelé aussi diable ou petrel diablotin.  L’oiseau appelé scientifiquement   pterodroma hasitata était du temps des deux chroniqueurs dominicains  chassé impitoyablement dans les hauteurs proches de  la Soufrière dans la montagne aux Diables où il nichait dans des trous caché le jour comme des lapins de garenne dans leur terrier. On le débusquait avec l’aide de chiens et de bâtons. Il poussait aussi des cris de chiens ou était-ce des cris pour effrayer les mangoustes qui en étaient elles aussi friandes !  La chair du diable était noire douce et délicieuse. Comme le diable se nourrissait exclusivement de poisson, étant un oiseau pélagique, sa chair avait un goût de poisson.

Le Père Labat s’étonnait qu’on s’étonne en métropole que les gens des îles mangent des oiseaux pendant le Carême ce qui n’était pas permis en métropole. Il répondait à cela en disant que les missionnaires étant par concession apostolique comme des évêques locaux avaient déterminé après consultation avec les médecins que la diable était viande maigre nourriture végétarienne et pouvait donc être consommé sans péril pour l’âme toute l’année. Le diable et surtout le cottou qui était fort gras et apprécié des religieux était considéré comme de la manne envoyée par le Très-Haut sur ces contrées. A la défense de notre homme je dois ajouter qu’en de nombreuses occasions dans l’histoire les oiseaux furent considérés comme du poisson et comme tel n’étaient pas considérés comme chair. Donc parfaitement adéquats pour le jeûne !

L’aliment était si prisé qu’il disparut. A partir de 1847, année du terrible tremblement de terre qui touche la Guadeloupe, le diable disparaît de la région. On croit alors l’espèce en extinction en Guadeloupe. Pendant 160 ans on n’entendait plus parler des diables. Le diable avait disparu de la montagne des oiseaux telle que l’avait connue là-bas. Il niche sur l’île Hispaniola entre Haiti  et République Dominicaine. On en trouve quelques-unités à Cuba et à Trinidad, et il y a une dizaine d’années il a été réaperçu près de Petite Terre et la Désirade.

Le pétrel diablotin  appelé bruja en espagnol, black-capped petrel en anglais, et parfois aussi  chathuant) arrivait autrefois à se retrouver juste au Camp-Jacob où je suis né ! Il est pour moi évident que mes ancêtres tel le père Labat raffolaient eux aussi de diablotin  : rôti, bouilli, en escabèche, en marinade, en colombo. Les meilleurs diables et diablotins étaient leurs petits, les cottons, qui étaient particulièrement appétissants. Certains partis en marronnage ont dû comme les diablotins être chassés dans les montagnes avec force coups de batons, de gaules avec crochets, étranglés, plumés, éviscérés, flambés, rôtis. Nous avons tous deux survécus, diables et descendants d’esclaves avec nos plumages  noirs, blancs et gris. Nous poussons toujours nos cris de chiens quand nous partons la nuit à la pêche en mer et nous sommes toujours autant piscivores et terricoles.

Les feuilles de cachibou servaient à emballer les gommes chibou et à les envoyer dans des tonneaux vers l’Europe.

Histoire Générale des Isles de Saint-Christophe, Guadeloupe, Martinique et autres isles de l’Amérique

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 1

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 2

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 3

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 4

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 5

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 6

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