Entre France et France, rangée 33, sièges D, E, F, entre Ipséité, Sango et Marahaba

L’avion qui me menait à Mayotte poursuivait sa route sur Tana comme l’ appellent les nostalgiques de Madagascar française. On chantait autrefois Chandernagor, Tananarive, Colorado, le Nevada, le Labrador, etc. Donc moi je dis Antanarivo ! Je sais que Mada est comme Gwada ! Ce sont des petits noms gentils tout doux qu’on donne à des pays dont on pense que ce sont des enfants. Trouvez moi un gentil diminutif pour les Pays-Bas, pour l’Allemagne, pour la France ! Vous me suivez ? Donc pour revenir à mon vol il était je dirais au quart ou à moitié plein de gens qui avaient pour destination finale Madagascar. C’est donc tout naturellement que je me retrouvais sur le siège 33 E.

Au 33D sur la gauche donc, Francis Ra….vao se présente.

Je suis français. Je pars à Madagascar en vacances, c’est le pays d’origine de mes parents.

Et moi je lui dis:

Vous êtes donc aussi malgache quelque part. Vous devez aimer le ravitoto, le riz et les feuillages.

Il opine.

Vu de ce côté-là, oui, c’est vrai. Mais je ne parle pas malgache.

Je lui donne 25 ans à tout casser. Je lui parle de Thoreau, je ne sais pas pourquoi. Mais je pense que la lecture de Thoreau pourrait l’aider à trouver un but à sa quête.  Il ne parle presque rien en malgache selon lui mais il corrige tout de  même ma prononciation de  ravitoto qu’il prononce /ravtutu/ avec l’accent tonique sur le rav. Pas mal pour un Caennais. Ah si j’y avais pensé je lui aurais dit qu’au  Nord-est du Brésil dans la Chamada Diamantina pas très loin de Morro do Chapeu et de Jacobina il y a une ville qui s’appelle Caem !  Il y a une blague autour du nom Caem qui a un rapport avec les chiens mais je ne m’en souviens plus très bien. Il me dit même comme preuve de son indépendance émotionnelle par rapport à Madagascar qu’il ira faire un séjour d’une semaine à la Réunion. Pour se mettre au calme. Moi je me dis qu’il doit bien y avoir des centaines d’endroit à Madagascar pour être au calme. Madagascar serait-elle dépourvue de calme pour un descendant de malgache ? Je m’interroge. Il est né à Caen, Calvados, terre de tripes et de pommes d’api et de bon calva. Ses références sont Lisieux, Évreux et maintenant Limoges où il enseigne les SES (sciences économiques et sociales). Il écoute en boucle Ipséité, un album d’un  chanteur rap belge d’origine congolaise inconnu jusqu’alors pour moi, Damso. J’espionne ce son et il se trouve que j’aime bien Kin la belle. Kin c’est pour Kinshasa, capitale de la RDC (République Démocratique du Congo).

 

Moi je surfe entre Philip Glass et son Heroes Symphony,

Sango, le brésilien et son album De mim para você

, et Zero Gravity et son album Gravity Room.

 

Nous parlons voyages et amours. Je réponds à ses questions. Il élude souvent les miennes. Il a vécu un an en Ecosse à Glasgow comme Erasmus et à fait son stage de master au Burkina Faso. Je sens une quête qui semble se formuler. Je sens qu’il voudrait parcourir le monde. Je le sens tiraillé, je le sens solitaire. Je lui jette même à la figure ce gros mot de « blessure narcissique » qui frappe les descendants de migrants qui passent une partie de leur vie à se chercher en vain. Il voudrait savoir qu’elle a été ma plus grande expérience amoureuse. Au fond de moi je pense que chaque expérience bonne ou mauvaise a eu le mérite d’exister, que dans chaque expérience amoureuse il y a les traces des précédentes et le parfum des suivantes. Qu’on ne peut pas figer une expérience amoureuse en trois mots, deux dates, deux virgules, je crois qu’il y a un continuum entre toutes les femmes qu’on a aimées ou désirées et toutes celles qui se sont refusé à soi. Et que l’apprentissage de l’amour est l’apprentissage de la négociation et cela c’est l’histoire d’une vie, voire de plusieurs. Nous sommes tous à la recherche d’un être charmant, prince, princesse ou démon, qui nous complète dans une relation osmotique. Je voudrais lui dire que ma relation à l’amour est une relation rhizomique, rhizomique mais il faudrait que je lui explique de mon 33E la théorie du rhizome, du Tout-Monde, parler de Glissant, des Antilles, du haut de mes presque 65 ans de vie, de mes 5 enfants dont je lui livre les parcours divers entre France, Brésil, Hollande et Guadeloupe. Aucun d’eux ne parle le créole. Je ne leur ai enseigné ni Dieu ni Diable, simplement l’amour des langues et du voyage. Il n’y a pas d’âge pour se plonger dans la culture de ses parents. S’y plonger ne veut pas dire tout accepter les yeux bornés par des œillères, s’y plonger signifie faire corps et seulement ensuite seulement se donner le luxe de relativiser. Je lui apprends que Macarena n’est pas au Brésil.

Au siège de droite, le 33F , c’est une jeune fille de 21 ans mahoraise originaire de la localité de Kani-Keli, Samra, qui habite en France et qui voyage avec sa dernière née qui a dix mois et qui s’appelle Maylinn. C’est  son troisième enfant. Elle a déjà eu deux garçons. C’est une mahoraise démasquée. Elle s’est mariée en France, ses parents habitent en France. Elle chante des berceuses en français pour endormir sa fille. Elle se rend à Mayotte pour y présenter à ses beaux-parents qui habitent sur l’île son enfant mais aussi pour célébrer le mariage d’une amie. Quoi qu’elle ne suive pas trop la coutume, je sens bien à sa façon de me raconter le grand mariage qui aura lieu le jour de l’arrivée qu’il faut qu’elle assume sa part. C’est une question d’honneur, je dirais presque de rang, enfin c’est ainsi que moi je le comprends. Elle me parle de tapis, d’euros qu’il faut donner en cadeau, entre 50 et 100 minimum, surtout pour les filles. Mais je ne comprends pas trop l’histoire du tapis. Serait-ce une sorte de clan ? Elle fait une formation pour travailler en maison de retraite. Si j’osais je lui demanderais bien une invitation pour le mariage. Je serais même prête à participer à hauteur de 20 €. À Mayotte il y a une place des mariages mais il y a aussi une cité des morts. Je ne connais encore ni l’une ni l’autre mais d’ores et déjà j’ai survolé l’Afrique et posé mon pied et ses ailes à Mayotte. Et j’ai appris un nouveau mot : Marahaba qui veut dire merci. Elle ne connaît pas le gombo.

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