Je suis comme une flèche volante dans cet Ocean Indien aux sons des afoxes 

Mayotte est une femme qui avance masquée. La photographier relève de l’art de la séduction. Son masque est un masque de beauté  qu’on nomme m’sindzano, un maquillage permanent à base de poudre de santal ou de curcuma parfois parfumé aux fleurs de jasmin. Elle sans doute africaine et sans doute indienne. Quoi de plus normal pour une île située dans l’Océan Indien entre Mozambique et Madagascar. Elle l’est aussi par les films africains moralistes et indiens de même  teneur se succèdent à la télévision. On y voit constamment la lutte intestine entre tradition et modernite. Elle est sans doute francaise puisque le Crédit Agricole, la Société Générale, Tati y ont des agences et que partout brille l’appellation contrôlée « département de Mayotte ». Elle est sans doute musulmane puisque des hauts parleurs relaient aux heures de prières les chants des mollahs. Le soir pourtant pendant plus de deux heures j’ai cru me retrouver en plein carnaval de Bahia quand retentissent les tambours des afoxes. J’ai pensé à filhos de Gandhi. Si j’étais à Salvador je serais sorti en courant pour faire procession avec l’assemblee mais cette nuit pendant les deux heures que le son a retenti sans que je sache d’où il venait exactement je me suis contenté d’ecouter sans voir. Y avait- il une procession. Était ce un mariage? Un enterrement. ? Moi qui suis habituellement curieux et qui en temps normal aurait enfile en vitesse un short et un t shirt pour me retrouver aux premières loges, eh bien j’ai fait le mort. Je me suis effondré dans mon lit et j’ai dormi jusqu’à six heures et demie du matin. Normal me direz vous après tant d’heures de vol, moi qui suis parti jeudi de Saintes à 4 h du matin quoi de plus normal que de rattraper son sommeil surtout après une journée de soleil de plomb. Je ne sais pas ce qui m’a réveillé . Était-ce le chant en shimaore des coqs du voisinage? Non car ils chantent a toute heure. Était-ce le chant de la mosquée amplifié par les hauts parleurs? Que nenni ! Était-ce la chaleur? Non la nuit était si fraîche que j’ai du l’envelopper dans les draps? Était-ce les moustiques ? Non ils sont partis en vacances mais reviendront c’est promis? Ce qui m’a réveillé c’est le bruit de la mer ou du vent dans les feuilles de pieds de fruit à pain. Dans mon demi sommeil j’hésitais entre le ressac du vent et les rafales de vagues. Je me surpris à argumenter que peut être il y avait un haut parleur qui diffusait ce vacarme en live. J’ouvris donc la fenêtre pour en avoir le coeur net. C’était le vent. La mer  n’était pas remontée de un kilomètre pour se retrouver jouxtant mon appartement. Je rangeais donc palmes, masque et tuba et je m’en fus à la recherche de Mayotte la masquée. Mayotte la secrète, Mayotte de Mtsapere. Je savais y trouver le port et la mosquee, je savais y trouver la mer. Ce fut d’abord la mangrove. Celle-ci était masquee elle aussi mais rendue méconnaissable tant elle était couverte de détritus de toutes sortes à marée basse . J’y vis d’etranges canots. Je cherchai en vain les mouvement en quinconces des crabes de paletuviers. Enfin j’arrivai sur la rivière Majimbini après avoir longé la route du bord de mer jonchée tous les 20 mètres environ de frangipaniers. Un pont franchit la Majimbini et cette rivière forme une sorte de delta où une trentaine de bateaux frêles se préparent pour leur journée de pêche. Le retour de la pêche c’est si j’ai compris Daniel et son ami  Verso vers 17 heures. Je pourrai probablement même acheter du crabe.  J’ai demandé sur les palourdes, ma question est restée sans echo. À midi il y a des grillades, les fameuses brochetti. Daniel est peintre et agriculteur. Il m’a montré d’un geste ample la où il avait ses hectares plantés, la-haut dans les mornes. Je ne sais si je dois le croire car je lui montre une photo de gombo et il me demande si ce sont des bananes. Si j’osais je dirais qu’il me fait l’effet d’un  djobbeur ou d’un rhumier antillais. Mais comparaison n’est pas raison et je  v me méfie des idées recues. Pour l’instant ils ne sont que deux, isolés sur un côté de la rivière loin de l’activité des pêcheurs et des revendeurs.  Verso a une bouteille emballée dans du papier alu. Moi qui ne suis pas né  de la dernière pluie je lui demande si c’est du rhum en rigolant. Lui me répond que c’est du chocolat et me le prouve. La façon dont j’ai rencontré ces deux lascars est assez etonnante. Daniel m’appelle au loin. Il m’a vu à 300 mètres faire des photos et m’a pris pour une femme enceinte. Je lui demande donc si c’est lui le père de reconnaître l’enfant et d’organiser vite le baptême musulman. L’enfant que je porte s’appellera Mayotte puisque ce sera une fille, ce sera ma petite dernière et je lui ai réservé la lettre U donc ce sera Mayotte Ulyssa. On rigole. Il me dit qu’au loin avec mon chapeau sur la tête et mon ventre rond  il m’a pris pour une femme enceinte, une francaise. Ensuite il m’a vu discuter avec les pêcheurs, prendre des photos. À la fin il me demande une petite piece. Ce n’est pas le premier, ce ne sera sans doute pas le dernier. Et comme toujours je n’ai pas la  monnaie. Une autre fois peut être. Deux heures plus tard je repasse sur le pont en sens inverse. Au loin moi aussi je sais scruter et le groupe de rhumiers s’est considérablement renforcé. Ils sont au moins une vingtaine désormais à siroter leur chocolat. Je serais prêt à parier que  ce chocolat la a un goût de tafia. J’en aurai le coeur net vers 5 heures si j’y vais. Il y aurait dissimulation que cela ne m’étonnerait pas. Après le port de pêche et les rhumiers mon ob jectif était la mosquee. Dès la sortie à 7 heures du matin j’avais croisé des enfants portant Coran revenir de la prière. Seulement des enfants. L’école coranique doit avoir lieu de bonne heure le Samedi. Quand je suis passé devant elle était vide mais toujours vivante puisqu’elle proclamait à haute voix des versets en arabe dans les hauts  parleurs dans une foire locale aux vêtements ou je suis entré pensant y trouver une salopette et où finalement je me suis procuré mon repas du jour : riz, mataba, thon frit, piment et sauce tomate le tout avec une bouteille de jus de sakwe dont je ne sais rien. Ça évoque le tamarin mais c’est un mélange m’a dit le vendeur de tamarin et de sakwe. J’ai ramené les barquettes à la maison et je me suis régalé. Pendant que j’étais en train de me faire préparer mon plat surgit une vendeuse de la foire en habit local le visage masqué. Je lui demande aimablement si je peux la photographier car je n’ai toujours pas pu obtenir un portrait consenti.  Je veux une photo de mahoraise pour illustrer mon article. Et pas une photo derobee. Elle refuse et dit qu’elle est comorienne. Moi je lui dis que les mahoraises sont des comoriennes. Elle me dit que cela n’a rien à voir. J’ai avant elle demandé à plusieurs femmes d’âge mûr de les photographier avec ce masque, toutes ont refusé. Il semblerait que ce masque fasse partie d’elles, de leur identité. Je lui demande puisqu’elle est comorienne ce qu’elle fait à Mayotte, à l’étranger donc. Elle vend des vêtements. Je me souviens que je voulais acheter au départ une salopette. Elle me dit qu’elle en a et me montre ou se trouve son etal. Je lui fais promettre que si je lui achète sa salopette elle me laissera prendre une photo. Mais elle a beau fouiller dans son souk pas de salopette à ma taille. Je lui donne mon téléphone. Elle m’appellera car elle en a d’autres chez elle. Elle me dit habiter à M’gombani. C’est en montant avant l’embarcadère. Je lui demande si elle connaît des appart en location ou des logements chez l’habitant pour le 30 août.  Elle me dit qu’elle va s’en occuper. Ici on partage facilement ses numeros de portable. Je lui tire le portrait comme si la partie du pacte avait été remplie. Ce n’est pas de ma faute si elle n’a pas de salopette à ma taille. En tout cas je l’ai la photo de mahoraise masquée. yes ! Elle me dit s’appeler Zenati mais au fond de moi je l’ai baptisée Mayotte, elle fume et pendant que je lui tiens la cigarette elle fouille désespérément dans des tonnes de vêtements pour enfants croyant y trouver une salopette à ma taille et me dit avoir 29 ans et deux enfants de douze ans dont l’un va au collège quand je lui dis que je vais enseigner à Mayotte. Je lui demande sa date de naissance car on m’a dit à l’école que les migrants se déclarent souvent avec de faux actes de naissance comme étant nés le 31 décembre et ont tous moins de 16 ans car jusqu’à 16 ans ils ne sont pas expulsables. Beaucoup à force de tricher sur leur age ne savent plus quand ils sont nes exactement. À ma grande surprise elle me répond qu’elle ne sait pas sa date de naissance, qu’il y a trop de dates dans sa tête. Qu’il faut qu’elle consulte son acte de naissance. Étrange Mayotte masquée qui ne sait pas quand elle est née, qui est comorienne et qui parle le français comme vous et moi.

Ce matin j’ai vu un bateau qui s’appelait  » la flèche volante ». En ce moment la flèche volante de M’tsapere c’est moi. Je vole. I’m flying. To voando. Anka volé ! Je suis moi aussi quelque part un migrant. Mais faut-il que j’aille jusqu’à oublier ma date de naissance?

Je n’ai toujours pas atterri sur l’île masquée.

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