Les miens

Je lève mon verre aux miens.

Je n’aime pas trop le pronom possessif « les miens ». Il évoque trop la possession justement, les biens inaliénables que même un huissier jamais ne pourra saisir. Je ne peux revendiquer mien que ce qui m’appartient et si peu de choses m’appartiennent. Mes deux valises totalisant 33 kilos, mon corps rebondi, mon esprit. Deux assiettes, deux mugs, un fer à repasser, un mixer, un mortier, un pilon, une poêle, un frigo, une machine à laver, un téléphone portable, un bouquin et de la paperasse, voici tout le tresor que je possède. Je l’ai déjà dit par ailleurs : ma  richesse c’est moi.

Mon passeport est périmé. Ma carte d’identite annulée. Je suis un migrant. Yes sir ! I’m an alien !  Et je ne sais pas pourquoi en ce 27 septembre 2017, jour des saints jumeaux Côme et Damien, jour ou au Brésil on les fête à grands renforts de gombo et autres douces victuailles parfumées à l’huile de palme, je ne sais pas pourquoi je pense aux miens. Non,  les gombos ne font pas partie des miens, sauf à considerer qu’ils soient dotés de foi et de raison. Mais ils font partie de mes univers invisibles. 

Je ne sais pas pourquoi je pense à la traduction du film Clockwork Orange de Stanley Kubrick en Orange Mécanique. J’ai peut-être une explication qui tient plus à une vulgarisation debridee de la physique quantique qu’a autre chose. Je ne possède ni table ni chaise. Ennuyeux pour qui aime s’asseoir pour écrire. Or j’ai vu samedi matin dans un magasin d’électro ménager de Mamoudzou une table orange et des chaises violettes que j’avais déjà remarquées une semaine auparavant dans un restaurant appelé Moifaka. 

Je n’ai pas normalement cette soif outrancière de posséder. Les choses vont et viennent au gré des cyclones. Mais étrangement cette table à 79 € et cette chaise à 29 symbolisent mon enracinement proche. Je me considérerai installé quand elles troneront en majesté dans mon salon avec une petite télé qui me reliera au monde. Allez au diable l’avarice, ce sera mon cadeau d’anniversaire.

Samedi j’ai tourné, volte, vire, autour de cette table en aluminium orange. Pèse, soupèse, les avantages, les inconvénients. Se sédentariser, acquérir des biens matériels m’horripile, je n’aime pas collectionner, amasser. Il faut certes une base, un nid douillet pour que l’oiseau puisse prendre son envol et se retrouver mais en même temps si la paille est trop confortable ne risque-t-on pas de s’y enliser tel dans les sables mouvants ?

J’ai un petit matelas une place, tout petit, je m’y sens un enfant. Il vient d’Inde me semble-t-il et est imprimé de fleurs sur fond bleu. Je m’imagine que je dors sur la mer. Bien sur, un petit lit serait bien confortable pour mes vieux os, mais n’y a-t- il pas un bonheur obscur dans cette vie spartiate ? Je me le demande.

Je pense aux miens. Mes enfants, ma femme, ma mère, mon père, mes frères et soeurs, dans l’ordre et le désordre, comme au quarte plus, il y a les favoris du moment côtes à deux contre un, les tocards qui peuvent rapporter gros, les outsiders, les hongres, les pouliches, les purs-sangs, qui évoluent avec leurs jockeys au trot monte ou attelé, dans des sulkys ou au galop . Enghien, Chantilly, Vincennes, Deauville, Auteuil, Boulogne, Marseille Borély. Tous en selle, les miens! Prix de l’Arc de Triomphe, Prix de Diane Hermès, Prix du Président de la République. Certains reviennent du diable vauvert sous un commentaire de Léon Zitrone ou de Guy Lux. Ce sont les miens. Je ne suis qu’un vieux canasson. Tiens, appelle moi Ed, le cheval qui parle. Pas si vieux que ça puisque je bande encore, n’est-ce pas docteur. Pas encore bon pour la boucherie, pour la réforme… J’aime brouter l’herbe verte des prés sales, parfois on y trouve un trèfle à quatre feuilles parfois une scolopendre. Hier soir j’ai eu un de ces rares moments d’intense bonheur. Je voudrais partager ce moment d’epiphanie avec les miens.

Il devait être 17h30. J’étais allé près du pont qui se trouve vers chez moi acheter chez les revendeurs de légumes tomates, concombres et ail. En levant la tête j’ai eu le bonheur, j’ose dire le privilège insigne, de voir quatre ou cinq makis se balader sur les câbles électriques ou téléphoniques aériens, passer d’une rue à l’autre, d’un toit à l’autre, dans une sorte de sarabande pastorale oubliée qui m’a rempli de bonheur. Et je me suis dit en les voyant: « Eux aussi ce sont les miens. » Ils vivent , ces petits brigands de lemuriens, dans un espace de liberté précaire mais ils vivent sans souci du lendemain, de la facture d’électricité, du loyer à payer. Ils semblaient s’amuser comme des poneys, les miens, mes petits makis, j’étais à 10 mètres. J’aurais voulu filmer ce moment et le partager avec le reste des miens. Mais alors je me suis dit, en voyant que j’étais le seul semble-t-il a accorder de l’attention aux makis, que je vivais peut être dans un autre monde. Que je voyais peut être des choses que les autres ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, j’étais en quelque sorte un maki clairvoyant dans un corps d’homme.

Ce sont ces rencontres fortuites qui me rapprochent des miens, quels qu’ils soient ou qu’ils soient, qui me confortent dans l’idée qu’il y a certes un mécanisme d’horlogerie (a clockwork) qui nous gouverne les miens et moi, un mécanisme bien huilé, bien pense, bien réfléchi qui nous unit, mais que sans fêlures, sans cassures, sans ruptures toute ingénierie, la plus savante qui soit, est vouée à l’échec et que parfois il suffirait pour que le système fonctionne de remplacer l’huile par le jus d’orange, et spécialement de ces jus d’oranges qu’on appelle navel parce qu’elles ont un nombril, cicatrice d’une appartenance, d’une origine.

Mais les makis aiment-ils les gombos?

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