Il s’appelait Chereli, il était plombier

Nous avons parlé environ deux heures à la terrasse du restaurant chez Sophia. Nous étions trois dimanche  matin à discuter de tout et de rien. D’un côté Abdul, 50 ans, Mahorais, revendeur de pièces détachées  de voiture, de l’autre lui, Chereli, mahorais légitime, lui aussi, 57 ans. Il a raconté qu’il avait habité 40 ans en France. Parti de Mayotte à l’âge de 16 ans il avait  habité Marseille, puis Le Vigan, dans le Gard. Moi je lui ai dit que nous nous étions peut être croisés puisque moi aussi j’avais habité Nîmes dans le Gard. Il a vécu son temps en métropole puis il est retourné dans son M’Tsapéré natal. Il m’a raconté la Mayotte de son enfance, quand la mer arrivait au pied du restaurant où nous étions, que la rivière Majimbini allait jusque devant la mosquée et le dispensaire, que juste derrière il y avait une digue et que tout M’Tsapéré qui se trouvait après la digue était en zone inondable. Il m’a parlé des bangas en altitude qui risquaient de débouler en cas de pluies intenses à cause de la déforestation et de la fièvre immobilière, des cyclones d’autrefois qui faisaient de gros dégâts, de la pharmacie de M’Tsapéré qui était en première ligne en cas de montée des eaux ( j’ai su plus tard que lui et sa famille étaient propriétaires des murs de cette pharmacie et qu’ il habitait au dessus de cette même pharmacie avec son frère).  Il m’ a parlé d’un fruit qui s’appelait bonbon et qui avait disparu, de M’Tsapéré et Cavani qui autrefois n’étaient que  des champs de banane et de cocotiers, qu’autrefois il y avait des fruits à pain partout et qu’il suffisait de demander pour recevoir, il s’est plaint des voisins, les Comoriens, il m’a dit qu’autrefois il faisait en pirogue la traversée de la baie pour aller de Sada à Boueni. Qu’il avait même fait M’Tsapéré-Boueni en pirogue. Que ça prenait toute une journée à pagayer. On a aussi parlé football. PSG, Barcelone, OM. Football brésilien, français, Neymar, il avait un avis sur tout.  Football, économie, gastronomie. J’ai parlé gombo, il connaissait, bélembé non, igname, taro que lui appelait songe. J »ai appris plus tard qu’il savait bien cuisiner. J’ai appris plus tard qu’il était du genre gros bagarreur du temps de sa jeunesse et qu’on le retrouvait  souvent la chemise en sang. J’ai appris plus  tard que c’était  un adepte inconditionnel du whisky, j’ai appris plus tard qu’il en avait bu deux dimanche  matin, un chez Sophia et un dans le  bar d’à côté après que Sophia ait refusé de lui en servir un deuxième, j’ai appris plus tard que je l’avais rencontré déjà  vendredi à midi alors que  je mangeais ma sauce crabe et qu’il était lui accompagné  de deux congolaises de fort gabarit et de vertu douteuse, je me souviens juste qu’elles buvaient et mangeaient alors que lui buvait seulement. Il n’aimait pas manger le midi, l’ai-je entendu dire.Je suppose qu’il était adepte des siestes frauduleuses. Il m’avait dit que tout M’Tsapéré appartenait à sa grand-mère et que c’était un clan. Tout le monde était apparenté. D’ailleurs me dit-il là où vous habitez c’est moi qui ai fait la plomberie. Il était l’oncle du propriétaire de mon appartement. Nous avons comparé Mayotte en long et en large avec la Guadeloupe et le Brésil.

Nous parlions sur la terrasse pour la première fois. Je lui donnais environ mon âge. Je pensais qu’il était à la retraite.

Ce dimanche-là je ne l’ai vu rien boire. Il ne buvait pas mais pourtant je l’ai vu sortir du bar d’à côté.

J’ai été sans doute l’un des derniers à le voir en vie. Il est parti pour d’autres sphères vers 23 heures dimanche chez son frère au-dessus de la pharmacie. On l’a transporté immédiatement  à la maison familiale, située là où moi j aussi j’habite. Moi je dormais du sommeil du juste. Je n’ai rien entendu. Ni tambour ni trompettes. La famille l’a lavé, pomponné, habillé pour sa dernière virée. Juste en-dessous de là où je dormais.

Ce matin en sortant de chez moi vers sept heures du matin il y avait un attroupement de vieilles femmes dans la cour intérieure de la maison. Chose inhabituelle. La soeur de la proprio est sortie de chez elle et m’a prévenu. Aujourd’hui il va y avoir un peu de bruit. On va probablement boucler la rue. J’ai cru à un mariage. Non m’ a-t-elle dit. Mon oncle vient de mourir. Il avait déjà eu une avc. Cette fois-ci, il n’a pas résisté, ce dimanche lui aura été fatal. On l’enterrera vers midi, après la prière à la mosquée au cimetière de Manzarisoa.

Je n’ai pas fait le lien entre l’homme du Vigan et ce défunt. Ce n’est que le soir vers 19 heures que j’ai appris la disparition de l’amateur de congolaises de fort gabarit et de whisky.

On est bien peu de chose et mon amie la rose me l’a dit ce matin, comme diraient Natacha Atlas en choeur avec Françoise Hardy.

Il disait qu’autrefois on pouvait plonger dans la rivière à partir du pont de Mtsapéré.

Cela faisait un an et demi qu’il était rentré au pays. C’était somme toute un bon vivant. Ça aurait pu être moi, ce fut lui. Ce soir j’ai passé deux autres petites heures à évoquer sa mémoire autour d’une bière Three Horses et quelques bananes grillées avec Abdul et Sophia. Quand je suis rentré chez moi vers 19 h30 il y avait encore foule. Des femmes entraient chargées de gamelles de riz. Des hommes dans la rue faisaient la palabre. La vie continue, Inch Allah !

Il m’avait demande de lui dire si la plomberie était au point depuis qu’il avait fait la dernière révision, je n’avais pas osé lui dire que l’évier était en ce moment bouché …

Chaque fois que j’entendrai bêler le troupeau de chèvres de Mtsapéré qui traverse les rues vers 6 h au petit matin je penserai désormais à lui, Chéreli le plombier qui fut aussi un temps chaudronnier. Nous nous demandions dimanche qui était le propriétaire. Il le savait sûrement.

J’aurais aimé lui demander s’il avait déjà ramassé des kwizites au bord des îles du nord auxquelles l’océan Indien sert d’écrin.

Il aura probablement eu un bel enterrement avec tous les notables défilant ans les rues de Mtsapéré mais je doute que quelqu’un ait versé sur son linceul que j’imagine blanc quelques gouttes de whisky pour lui souhaiter bonne route. Aurait-il préféré un Johnny Walker ? Je l’ignore ! Il ne portait les deux fois où je l’ai vu ni boubou ni bonnet.

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