Mariage mahorais: épisode 2 

À la mosquée anjouanaise de Mtsapéré c’est fête. C’est soirée de mariage. L’assistance est composée presque exclusivement d’hommes. Les femmes qui appartiennent au clan sont confinées en dehors du périmètre dont l’entrée est matérialisée par une arcade de fleurs blanches et sur les allées latérales. Elles sont bien entre 100 et 200. La fiancée, jeune cadre dynamique dans le secteur bancaire âgée de 23 ans, de parents Mahorais, ne fait pas partie  de la fête. Elle est  selon la tradition enfermée  dans une chambre. Mais d’autres disent aussi qu’elle  est discrètement  installée avec les siens dans l’assistance.  Son grand jour sera samedi. On lui apportera l’or, littéralement. J’y serai car Wally, le beau-père du futur marié m’invite. J’essaie de repérer la mère du marié mais je ne vois qu »une ondulation rythmique de salouvas. La cérémonie commence à l’heure dite. 21 heures.

Le marié et  sa suite arrivent dans un pas lent et chaloupé. Parmi les protagonistes je ne reconnais que le beau-père. Le marié c’est évidemment celui qui a l’air d’un sultan. Il a 27 ans, de parents Mahorais, études à la Réunion, puis en métropole, bref c’est lui aussi un jeune cadre qui après avoir touché aux télécommunications  travaille maintenant comme cadre dans la grande distribution à Mayotte. Les chanteurs et tambourinaires sont revêtus  de bonnets rouges. C’est jour de mariage.  Toute la famille élargie de la future épouse est responsable des victuailles. Ce sont parfois des rues entières, sinon des quartiers, qui sont chargés du ravitaillement. On cuit du riz par bassines, du giraumon en pagaille. Le clan de la mariée est aux fourneaux jusqu’à samedi. C’est un va-et-vient permanent pour que la fête de jeudi et celle de samedi soient immémorables, impeccables. Les cartons d’invitations ont été adressés depuis des mois à travers le monde.

Au clan du marié la charge de la dot, l’or qui sera versé samedi pour clore d’un sceau royal cette nouvelle alliance.

J’ai l’impression que l’assistance est toute unie dans un seul élan, nous sommes tous embarqués sur un kwassa kwassa lent mais irrémédiable dans un voyage qui va durer deux heures et demie entrecoupé de chants, de danses, de prières, de discours, de piété, de rires, de boissons ( eau et thé sont distribuées à foison), de nourritures terrestres (des samoussas, des pâtés, des feuilletés de viande, toutes sortes de délicatesses et j’ai moi même goûté entre autres choses à une madeleine, qui je suppose ne se dit pas madeleine en shimaoré).

Un enfant chante ce que je suppose être des versets du Coran en arabe. Puis les officiants se succèdent, de tous âges. La fête se terminera quand un officiant portant capuche, robe et bottes blanches donnera son ite missa est. Moi ce sont les danses qui m’intéressent et les vêtements. Il y a des codes. Tous ceux du premier rang portent des boubous noirs avec des motifs dorés. Certains portent des colliers de jasmin, d’autres des colliers mixtes où règnent les bougainvillées. Ce qui me captive c’est la participation dans cette lente sarabande des cannes que portent fièrement les participants. Beaucoup d’hommes de plus de 50 ans, je ne vois que des peaux noires. Seul un wuzungu m’apparaît dans cette multitude portant lui aussi boubou et bonnet. Il n’est pas musulman. c’est un ami proche de la famille ou du travail. Moi aussi samedi je porterai le bonnet, le fameux koffiah ou keffiah car Wally m’a dit que cela sied bien aux gens de mon âge. Beaucoup d’ hommes âges et étonnamment très peu portent des lunettes. Au fond des allées c’est le royaume des enfants.  Il y a aussi les politiques, les notables, parmi lesquels le sénateur de Mayotte, un Solihi, un conseiller général. Je ne suis pas si perdu que ça puisque au moins trois personnes me reconnaissent et me font un petit signe de reconnaissance. L’un des enfants vient même à ma rencontre et me demande si je filme. Je le prends en photo. C’est un grand comorien, sa mosquée est là bas, la plus haute avec minaret, de M’Tsapéré mais il est là avec d’autres enfants de cette mosquée d’Anjouan pour prêter hommage aux passereaux.

Tout est huilé au quart de tour. Je m’embarque dans cette mélopée extraordinaire.

Vers minuit la suite royale et sa cour passent sous mes fenêtres en donnant l’aubade. Je remarque qu’à sa façon toute personnelle le beau-père nage dans le bonheur. Il danse, c’est un sérère. Ce n’est pas un peul. Il aime plaisanter comme tous les sérères  sur les peuls, leur rappelant en rigolant que ces derniers ont été à une certaine époque leurs esclaves. D’ailleurs un ami sénégalais  à lui un Diouf, un sérère, sera présent samedi, accompagné de son épouse peule, enseignante elle aussi, qu’il nous présente en plaisantant comme son esclave. Certes Wally ne dansera jamais à la mode des Mahorais  la canne levée et le sourire large comme la pleine lune, mais il célèbre ce moment à sa façon, contenue,  tout en discrétion, à la sénégalaise, à la sérère, ondulant chaque millimètre de sa peau bleue comme une vague  de chaleur à l’orée de l’oasis, de droite à gauche, sérieux  comme un Pap Diouf de l’ Olympique de Marseille.

Ce n’est pas à un sérère  qu’on va apprendre à faire la grimace. Ce n’est pas parce que Monsieur ne  va plus en boîte depuis 7 ans qu’il a perdu le sens du rythme. J’ai malgré tout du mal à l »imaginer swinguant, « deitando e  rolando » sur Mory Kanté. 15 ans en Arabie Saoudite vous changent un homme. Jeddah, La Mecque ne sont ni Lagos ni Abuja. Dakar est loin. Mbemba Diebaté est loin. Nagadef ! Je sais qu’en ce jour de pleine réalisation cosmique, les hommes pieux se sentent au paradis. Mais aux portes du paradis ne contemple-t-on pas son propre parcours d’homme. De la terre natale des Sérères à Mayotte, via l’Arabie Saoudite et la métropole. Parcours sinueux mais exemplaire. On doit en ce moment forcément penser à ses racines, à son père, à sa mère, aux siens. Je sens Wally très peu dissert sur sa famille africaine. Jamais il ne parle de soupoukanja, de tchiéboudienne, de mafé. Il s’est mahorisé. Mais sa mère est vivante et il a ses frères et soeurs au Sénégal. Curieusement personne de sa famille n’est venu du Sénégal pour participer à cet événement. Il me dit les appeler au moins une fois par semaine.

La fête ne fait que commencer, qui sait si d’ici samedi soir il ne retrouvera pas ses pas que j’imagine cadencés à la Fela Ransome Kuti ou à la Youssou N’Dour.

Le lendemain matin c’est vendredi 13 octobre et il pleut sur M’Tsapéré. Le marié a eu chaud. Quelle baraka ! Il l’a échappé belle. Dieu n’a pas permis qu’il pleuve, me dit son beau-père avec une assurance désarmante. C’est beau la foi ! Même si je sais que ce n’est qu’une des phases du grand Mariage. Oh je  ne m’inquiète pas pour le marié. Je me doute bien qu’il aura de multiples autres occasions de se faire mouiller !  Pourquoi pas en ce vendredi 13, jour de la femme mahoraise. Ou samedi 14 quand ce sera l’heure de livrer l’or à sa dulcinée. Je serai là pour vivre ce moment d’anthologie, Inch Allah. Non je ne m’inquiète pas pour lui. Car son mariage est déjà fécond. Car il est père d’une petite fille.

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