Mariage Mahorais: épisode 3: samedi 6:30 du matin



Samedi matin 6h30. Depuis hier chez Sophia, la restauratrice, les petites mains sont à l’ouvrage près du port de M’Tsapéré. Dans cette branche de la famille un boeuf entier a été abattu. Ce sont des seaux et des marmites entières de boeuf qui trempent en ce moment dans l’eau et qui serviront me dit-on de sauce. Une cinquantaine de personnes ont travaillé pour la bonne cause jusqu’à tard dans la nuit. On a dormi sur la natte pour être d’attaque à 5 heures du matin. J’imagine qu’il y a encore aux Antilles  des familles qui fonctionnent sur ce rythme tribal et clanique. J’imagine qu’autrefois nos mariages d’antan témoignaient de  cette solidarité. Désormais on oublie la solidarité et au nom de son appartenance  aux valeurs occidentales, on se retranche dans l’entre-soi sous la coordination d’un traiteur et d’ un maître de cérémonie. La tendance est mondiale. C’est la globalisation a marche forcée. Ici les Mahorais résistent. Quand je filmais ce matin et que je prenais des photos j’ai entendu certains dire avec fierté  Africa ! L’Afrique résiste encore! Elle s’occidentalise quand ça l’arrange. Mais moi en voyant cette marée humaine communier ainsi à la confection de ce repas digne de Pharaon, je ne peux dire que hocher la tête et dire moi aussi: Africa. Pourtant j’ai entendu des Sénégalais avertis dire, Mayotte ce n’est pas l’Afrique.

Certains qui aiment à dénigrer évoqueront les conditions d’hygiène, de conservation. Moi je fais confiance à ce peuple millénaire et symboliquement aujourd’hui en arborant fièrement mon bonnet, mon keffiah sur le crâne, j’épouserai en quelque sorte certains aspects immergés de mon africanité qui baignaient dans le marigot des  bassines bleues de mon inconscient collectif.

On livre en ce moment du riz par sacs de 20 kilos. D’énormes bassines et seaux recueillent dans leurs flancs, pommes de terre, chou petsai, riz,  lait caillé, là on débite des oignons, là on ouvre des centaines de boîtes de lait de coco, là on fait cuire le lait de coco ou le riz, là on a déjà cuit les aubergines, les pwadibwa attendent tranquillement leur tour. Seules les femmes cuisinent. Les hommes livrent, transportent, conduisent, déballent mais ne cuisinent pas. Toutes les générations sont confondues dans cette distribution à la Métro Goldwin Mayer. La rue devient l’extension de la maison trop petite malgré sa taille respectable  et sa cour intérieure  plantée de bananiers, pour autant de monde et de faitouts.

Partout c’est l’odeur du feu de bois, la chaleur du feu de bois, la fumée du feu de bois. Ce n’est pas l’heure du défilé de mode, chacun s’affaire dans le plus simple appareil. Il est 6h30 et  le programme des festivités me sera remis vers 9/10h. Je repasserai plus tar sur le coup de midi pour voir comment les choses ont avancé. On prépare en ce moment la soupe au riz et le thé pour ces abeilles ouvrières toutes unies dans leur coup de main clanique. J’avais déjà vu à Mayotte de telles scènes de préparation culinaire qui occupaient les ruelles. Maintenant je comprends mieux les tenants et les aboutissants de cette ruche, de cet essaim.

Telles de petites mains qui tissent et brodent un vêtement d’apparat elle concourent toutes à la magnificence de ce mariage traditionnel. On peut parler de communion rituelle. Aujourd’hui quand je mangerai ce sera autre chose: je communierai. Peu importe l’hostie pourvu que la communion soit parfaite et solidaire.

Et dire que ces mêmes préparatifs que je trouve gigantesques et qui occupent ici deux maisons se répètent des dizaines de fois entre M’Tsapéré et Doujani, où aura lieu le grand événement sous chapiteau. Quand je vois tout ça j’imagine ce qu’était autrefois le mariage d’ un sultan. Et je me rends compte paralellement de l’énorme déperdition de valeurs qu’à constitué la traite atlantique. Il ne s’agit pas de vivre dans le passé mais de comprendre les constituants intimes qui concourent à notre personnalité. Je le dirais autrement: mon univers wolfokien repose sur une base multiforme. L’Afrique y a sa part, toute sa part, ses radicelles se mélangent, bifurquent, se ramifient avec d’autres et me transforment constamment. Il n’est pas étonnant qu’étant actuellement aux confins de l’Afrique de l’Est je m’ interroge sur cette partie pré-dix-huitième siècle de moi.  Je suis comme un père de 5 enfants, je suis toujours plus proche de celui qui souffre le plus à un moment donné. Je n’ ai pas d’enfant préféré. Je les aime tous autant quoi qu’ils en pensent. J’ai des affinités certes avec certains, des atomes crochus qui rendent les passerelles plus fréquentables et moins troubles, j’ai des moments de perplexité parfois, de doute et même de désolation, mais comme on dit ce sont tous « de la farine du même sac ». Et en cela ils méritent tous le même amour. L’Afrique aussi fait partie de ma farine. Elle est plutôt de manioc et je dois la mélanger avec la farine de maïs et la farine de blé pour obtenir le meilleur gruau possible, le meilleur mingau, le meilleur couscous. Il faut pour cela des talents qui dépassent les seules compétences de cuisinier. Il faut de la mémoire. Et ce mariage est un prétexte de refaire ressurgir en moi des mémoires ensevelies au fin fond des marigots.

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