La liste

Ma chère et tendre m’a récemment dédié la chanson A Lista, de Oswaldo Montenegro. Selon elle cette chanson devrait m’aider dans ce qu’elle nomme mon rituel de passage. Je vais avoir 65 ans dans 15 jours et il semblerait qu’elle m’invite par ce subtil biais à me re-signifier. Il faudrait que je réévalue ma vie à l’aune des dix dernières années. 2007 à 2017.

Que dit la chanson La Liste ?

Il faut dresser une liste des amis qu’on avait il y a dix ans, une liste des souvenirs, des mensonges, des secrets, des amours, faire le tri entre ce qui a été gommé, ce qui s’est enlisé, embourbé en route sur le chemin de nos rêves, ce qui a résisté. il faut faire le tri e nos abandons, de nos lâchetés, de nos réussites et de nos échecs. Il faut re-signifier. Cela me fait penser à la pub de l’eau de Vittel. Buvez, éliminez. Cavalez, gigotez ! Ici le spot devient, Listez, Evaluez, Re-signifiez !

Il y a certes une dimension philosophique et psychologique dans cette remise à plat de soi-même. Il faut en permanence réactualiser son logiciel interne en fonction de son environnement.

Je ne nie pas que 65 ans ne soit  une date-étape. C’est effectivement une borne. Il y a des bornes kilométriques et des bornes hectométriques. Disons que 65 ans est une borne kilométrique. Mes kilomètres se parcourent en 5 ans, soit soixante mois. Chaque borne hectométrique se dresse tous les six mois sur mon passage. Voilà mon rythme de réactualisation. À chacune de ces bornes, je me pose, je reprends mon souffle, je regarde le chemin parcouru et je tente de déceler les contours de la route qui continue dans le brouillard du futur. Parfois c’est un tournant, parfois un virage en épingle, parfois une côte longue à gravir, parfois une descente à pic, mais il ne fait aucun doute qu’à un moment donné ce sera le vide qui débouchera. Et le vide est sans borne, crois-je savoir ! Parfois j’ai envie de m’asseoir sur la borne, me poser, boire mon eau, éliminer, cavaler, gigoter, me désaltérer par gorgées infinitésimales, regarder le paysage, la frondaison des arbres, la fluidité des voitures qui passent en faisant vibrer l’air. Parfois je chausse mes Havaianas brésiliennes parfois de bonnes chaussures de marche polonaises et je sors vêtu de mon kway écossais orange indéfectible et de mon Stetson suédois. Parfois je regarde voler un papillon d’herbe en herbe ou sautiller un criquet. J’aime célébrer les bornes. Toute route a un début, toute route a une fin. Mais chacun place ses bornes où bon lui semble. Certaines bornes pour certains sont de l’ordre du millionième de micron. Il ne faut surtout pas pour eux dépasser les bornes. Certains préfèrent ne pas savoir à quelle hauteur du chemin ils se trouvent et naviguent à vue. D’autres encore ne jurent que par le GPS, sans se douter que ce même GPS a été conçu par l’armée US. Ces derniers re-signifient à longueur de journée : c’est ce qu’on appelle la re-signification satellitaire. Entre la seconde d’avant et la seconde d’après c’est un constant repositionnement sur la route.

Je me souviens d’un jeu auquel j’aimais bien jouer autrefois. Ca s’appelait le jeu des mille bornes. Il me resterait donc 935 bornes à franchir pour être the winner ? Combien de limites de vitesses à observer, combien de pneus crevés, combien de pannes d’essence, combien d’embûches  à vaincre si on n’est ni un as du volant, si son véhicule n’est pas prioritaire, si la roue de secours a disparu, où sont les roues increvables, où sont les citernes d’essence ? Dites-moi où ce trouve la route de ces mille bornes et j’irai volontiers en défier les bornes.

Accepter les bornes ne veut pas dire se résigner. Moi je souhaite en tout cas lors de cette prochaine borne si proche me créer de nouveaux défis, vaincre d’anciennes peurs, conserver les amitiés conservables, non pas dans un musée ou elles seraient congelées sur le marbre dans la poussière mais les faire vivifier par l’action et l’envie commune de faire un bout de chemin ensemble.

J’ai assez vécu pour savoir que les routes se séparent toujours un jour ou l’autre. Je me réjouis de toutes les bornes que j’ai transgressées et de toutes celles devant lesquelles j’ai reculé, ou freiné. Parfois l’instinct de survie commande l’envie d’avancer.

J’ai un regret et un seul. Je ne sais pas nager. Je ne sais pas voler. Je ne sais pas être invisible. Je ne suis pas omnipotent. Je ne suis pas tout-puissant. Je ne suis pas dieu. Mais il me reste encore, je l’espère quelques bornes pour corriger ces limitations. Car chaque borne franchie prétendue infranchissable donne droit à une nouvelle borne prétendue infranchissable. Se re-signifier certes, faire des bilans certes, additionner, soustraire, multiplier, diviser certes, mais je ne vivrai jamais sous la contrainte mathématique des racines carrées et des mètres cubes de la raison . Je suis essentiellement hédoniste. Épicurien. Charnel. Sentiment. Borné mais sans oeillères.

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