J’ai soixante-cinq ans, les trois-quarts de mes dents et je suis une hélice dans le vent

18walcott-obit-1-master675-v3Eh oui j’ai enfin franchi le Rubicon. En boîtant, certes, mais je l’ai franchi. J’aurais aimé le franchir en dansant la salsa ou le merengué. Mais on ne peut pas être et avoir été, me murmurent mes os et mes artères de toutes parts. C’est l’heure de se poser, de prendre du recul, me dit-on à babord comme à tribord. Vais-je obtempérer !? 65 balais valent bien 65 ballets, « l’âge ne change rien à l’affaire, quand on est con on est con », disait Brassens!

Pourtant le Rubicon n’est pas bien large. il suffit d ‘une seconde entre minuit et zéro heure pour changer d’âge. Voilà, c’est fait. J’étais dans l’antichambre depuis cinq ans , maintenant j’entre solennellement dans le pavillon des sexagénaires. Loin des miens, selon l’expression consacrée. Mais j’ai l’habitude. Le voyageur est un vent solitaire.

Traditionnellement on remercie en vrac dieux, mère,  père, enfants,  amis,  amours,  ancêtres. Quant à moi je me contenterai de remercier le vent, cet inconnu, cet extra-terrestre avec deux yeux qui louchent. Non pas que je sois ingrat car je sais bien ce que je dois à chacun mais tous autant qu’ils sont ne sont que des fétus de paille ballottés par les bourrasques imprévisibles d’un vent polisson dont nul ne sait d’où il vient ni où il va.

J’ai cette peculiarity d’aimer ce ballottement permanent car il me revivifie. Mais je possède heureusement des hélices intérieures qui me permettent de surfer parfois dans les entrailles du vent et parfois sous le vent, parfois au vent parfois contre le vent. Je n’ai qu’une certitude c’est qu’un jour viendra où le vent me déposera quelque part pour faire souche, prendre racine. J’essaie de retarder au maximum cet ancrage et c’est toutes voiles et dents dehors que j’entame une nouvelle traversée. Une sorte de Transat Jacques Vabre dont je serais le skipper le plus capé. J’ai connu Le Havre en 1961 et j’ai connu Salvador de Bahia en 1986. Me voilà à Mayotte au croisement de tant de routes maritimes. Le vent me réveille gentiment tous les matins et me caresse le visage d’un rayon de soleil dérobé au canal du Mozambique. C’est aussi lui qui me berce le soir à l’heure du sommeil. Chaque jour que le vent fait rapproche mes hélices des yeux du cyclone qui louche.

Je me laisse dériver sur cette mer de vent.     Mieux vaut la tempête que la mer étale !

Je dis tout cela sans amertume aucune. L’eau salée étant plus corrosive que l’eau douce, l’idéal serait une eau saumâtre, je n’en sais rien. Je vogue, je suis pirogue, j’ai une hélice à la place du coeur.

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