Comrade Bob, fétiche irréaliste ou salvator mundi dans le marigot aux crocodiles ?

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Parfois l’actualité s’entrechoque et se télescope: Macron évoque les fétiches irréalistes des écologistes et dirigeants qui l’ont précédé au pouvoir; Salvator Mundi, une représentation du Christ,  un tableau de Léonard de Vinci à la suite d’un périple incroyable devient le tableau le plus cher du monde, adjugé pour plus de 400 millions de dollars; et Robert Mugabe, l’indécrottable président du Zimbabwe, le vieux lion-crocodile de 93 ans, est en résidence surveillée, sous le Toit Bleu, pressé à démissionner par une faction de son propre groupe politique après qu’il ait limogé son propre vice-président, son dauphin logique, (au surnom de  Crocodile, lui aussi, suite à son appartenance dans les années de lutte pour la libération au groupe Crocodile), leader de la faction Lacoste, Emmerson Mnangagwa, 75 ans, compagnon de route depuis plus de 50 ans, compagnon de guérilla qui lui aussi a vécu 10 ans en prison, certes un peu plus jeune mais néanmoins septuagénaire.

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Sa femme Grace qui se voyait déjà prendre elle aussi l’héritage des heures glorieuses de la guerre de libération nationale, le chimurenga, et tous les leaders du parti G40 sont soit en fuite  soit en détention. Le coup d’état est plus dirigé contre elle et ses fidèles que contre Mugabe.

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De toutes ces péripéties celle qui a imprimé en moi c’est celle de Mugabe. Je me souviens l’avoir vu pour la dernière fois lors de l’enterrement de Nelson Mandela. Et bien qu’il soit honni par une grande partie de la communauté internationale j’ai toujours eu une admiration secrète pour ce vieux combattant de la cause noire. Je dois même dire que je l’admire au moins autant que Nelson Mandela. D’ailleurs un récent sondage du journal New African Magazine place Mandela en premier dans le coeur des Africains de tous les temps alors que Mugabe est numéro trois. Pas mal pour un despote ! Il faut se libérer des libérateurs, disent néanmoins les détracteurs de l’indéboulonnable dont plus d’un ont des velléités de sécession au Matabeleland.

Oh ne croyez pas que je maîtrise l’histoire de cette partie de l’Afrique. J’ai de lointains souvenirs de Rhodésie du Sud, de l’indépendance unilatérale de la Grande-Bretagne, puissance coloniale du territoire  depuis 1890, par la minorité blanche sous le leadership de Ian Smith (1919-2007) en 1965, de 15 ans de guerre civile, de la prison de Mugabe pendant 11 ans, puis de la victoire des guérilleros marxistes du ZANU (Zimbabwe National Union) en 1980 et de la prise de pouvoir de Mugabe qui devient premier ministre puis président en 1987. De son anoblissement en 1994 par la Reine Elizabeth 2. De son pouvoir autoritaire,  de l’expropriation dans les années 2000 de 4000  gros exploitants agricoles blancs. De sa femme Grace, presque 40 ans plus jeune que lui et impopulaire.

La figure est controversée et boudée par la communauté internationale en raison de hold up électoraux et de répression sanglante. On ne lui pardonne surtout pas sa politique d’indigénisation qui consiste à donner aux Noirs les terres possédées par les exploitants blancs et ceci sans compensation.

Au départ il y avait Joshua Nkomo à la tête du ZAPU et Abel Muzoreva de l’ANC. Par la suite ZAPU et ZANU se sont fondus en ZANU-PF (pour patriotic front) et gouvernent le pays d’une main de fer depuis une éternité.

L’Union Soviétique fut l’allié naturel ainsi que Cuba sous l’ère Castro. Même si depuis 1991 la ZANU-PF a renoncé au marxisme-léninisme et a adopté l’économie de marché, Harare, l’ex-Salisbury de Rhodésie du Sud est toujours au ban des nations mais malgré les résolutions le vieux crocodile se maintient envers et contre tous depuis 37 ans au pouvoir. Malgré cet isolement diplomatique le Zimbabwe, qui intègre le SADC (Communauté de Développement de l’Afrique Australe), a une politique extérieure qui se résume à cette phrase:

Nous allons nous détourner de l’Ouest où le soleil se couche pour nous tourner vers l’est où le soleil se lève.

L’est ce n’est pas seulement la Chine mais aussi la Corée du Sud, la Turquie…

Mugabe né en 1924 a étudié au Royaume-Uni et en Afrique du Sud mais est resté au fond un gushungo (un crocodile, son animal totem). Un crocodile du calibre de pères fondateurs architectes du rêve de l’unité Africaine comme l’ont été dans les années 50 et 60  des leaders africains comme Nkwame Nkrumah, Sekou Touré, Modibo Keita.

Ce que je note surtout en lui c’est sa non-complaisance envers « the powers that be ! »

Malheureusement toute statue de commandeur se fissure devant la crise économique et financière qui sévit depuis les années 2000.

Il y a environ un mois et demi je me suis retrouvé avec deux profs d’histoire africains, tous deux sénégalais et exerçant à Mayotte qui par leur discours m’ont permis de mieux appréhender politiquement et historiquement le vieux crocodile. Les accords de Lancaster selon eux en décembre 1979 sont le legs de Mugabe. Il en est l’un des artisans. Il les a négociés habilement. La question foncière est au centre de cet accord car à l’époque il faut se souvenir que 4000 propriétaires blancs détiennent 50 pour cent des terres arables occupant 15 millions d’hectares. Dans un premier temps l’accord prévoit que pendant 10 ans  donc jusqu’à la fin 1989 il n’y aura pas d’expropriation ni de nationalisation. Seules les ventes de gré à gré sont possibles (willing buyer, willing seller) C’est la raison pour laquelle on le laissa tranquille tant que Mugabe laissait prospérer ces terres fertiles aux mains des colons britanniques (indiens, pakistanais et anglais). En 1989 il n’y a pourtant qu’un million d’hectares de terres qui a été redistribué à seulement 20000 familles. Le Land Acquisition Act de 1989 est la deuxième étape: il permet à l’Etat d’acquérir les terres en indemnisant les propriétaires. C’est sa politique d’indigénisation qui l’a fait diaboliser par la Grande Bretagne et les Etats-Unis. Là dans la troisième étape Le « BEE » (Black Economic Empowerment)  au Zimbabwe, oblige depuis 2008 les sociétés étrangères à transférer 51% de leurs actifs à des Zimbabwéens noirs.

Le Zimbabwe est loin d’être une planète florissante. Le dollar Zimbabwe est fortement dévalorisé, beaucoup de Zimbabwéens vivent en Afrique du Sud ou ailleurs, fuyant le chômage, l’hyperinflation et le sida.

Camarade Bob, autoproclamé « diplômé en violence », va-t-il jeter l’éponge ou va-t-on assister à un de ces soubresauts dont il est coutumier ? En un mot Bob bande-t-il encore? Ou fait-il partie des fétiches irréalistes que l’Afrique doit encore exorciser? Ou est-il un tableau inestimable, une toile à ranger dans les décors et les ors de l’histoire? Le retrouvera-t-on dans un exil doré en Namibie ? L’Union Africaine, Jacob Zuma, président d’Afrique du Sud, le fidèle, qui sait se souvenir que Mugabe et le Zimbabwe (comme le Mozambique d’ailleurs)  ont servi de base arrière aux camarades de l’ANC sud africain dans leur lutte contre l’apartheid; Laurent-Désilé Kabila en RDC qui doit une fière chandelle au Zimbabwe, Alpha Condé de Guinée et bien d’autres encore redoutent sans trop y croire la chute du héros de l’indépendance, de  ce vieux despote, symbole vivant et décati des contradictions de l’Afrique de ce siècle et du précédent,  presque sous le regard indifférent des 12,9 millions de Zimbabwéens. Un symbole géant quoique décrépi qu’on ne saurait impunément malmener. Le vieil homme renâcle à démissionner et laisser le pouvoir au Crocodile bis qui a pourtant été l’exécuteur de ses basses oeuvres pendant de nombreuses années. On parle de gouvernement d’union nationale. Morgan Tsvangirai, du MDC (Movement for Democratic change), leader de l’opposition, pointe le nez avec son vice Nelson Chamisa.  L’ex vice-présidente Joice Mujuru limogée en 2014 sur ordre de Grace réapparaît sur la scène politique en même temps que Constantino Chiwenga, le général, chef de l’armée. La lutte de succession est ouverte. On prie les oracles, les Achille, les Horace pour que la guerre de Harare n’ait pas lieu dans ce décor ubuesque. Mais Grace n’est pas Hélène et les fétiches sont tombés sur la tête depuis bien longtemps.

Et voilà que moi même je me sens devenir vieux crocodile nostalgique , enfin plutôt vieux caïman gâteux nostalgique du temps si lointain déjà où il collectionnait  des timbres portant des noms comme Haute-Volta, Dahomey, Gold Coast, Tanganyika, Rhodésie du Sud… Nostalgique non pas de la colonisation  mais de ce moment unique où mes frères africains se sont dressés debout contre l’oppression. Les héros sont fatigués mais ils ont été des héros, des role models qui m’ont permis à moi même d’exister. Chacun a ses limitations, les héros comme les autres. Quand vient le moment de passer la main, le jeune sang qui existe encore en quantité infinitésimale dans le flux sanguin du crocodile bouillonne, c’est humain d’accepter avec difficulté de se mettre en retrait, de ne plus être acteur pour devenir spectateur, on veut tout au moins faire son successeur, l’adouber et ainsi se perpétuer en quelque sorte, et  qu’on s’appelle Elizabeth 2 ou Mugabe 1, cela ne change rien à l’affaire.

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