Haram : des prescriptions qui ne sont pas qu’alimentaires

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Haram pour le néophyte fait penser à harem ! C’est un mot que j’entends beaucoup depuis trois mois que je suis à Mayotte. Il signifie illicite, interdit, c’est une prescription religieuse que le fidèle doit suivre sans que l’abandon de la chose ne soit dicté par la peur ou la timidité et son contraire est halal. Haram est parfois traduit par péché, ou par tabou. Il y a d’autres choses qui sont déclarées makruh (blâmables, licites mais répugnants). Toutes ces interdictions formelles ou informelles proviennent de la Charica (la loi musulmane déduite  des sourates du Coran et de la tradition du Prophète -la Sounna) qui est analysée de façons différentes (rigoriste, libérale, exégétique) selon les écoles de droit musulman d’obédience sunnite, chiite, kharedjiite, alaouite, soufie, salafiste, druze, etc. Beaucoup de ces prescriptions par ailleurs se retrouvent dans les trois traditions religieuses monothéistes qui apparaissent dans l’Ancien Testament (en particulier dans le Lévitique et le Deutéronome) et sur lequel se sont basés le Coran et la Tora. Certaines ne se pratiquent plus, certaines sont encore vivaces

M’ont été déclarés haram à Mayotte par des musulman(e)s d’origine mahoraise, comorienne, sénégalaise, malgache, togolaise et congolaise au cours de discussions formelles ou informelles les actes suivants qui touchent à l’alimentation mais aussi à la sphère intime et aux relations sociales:

  • boire de l’alcool (à base de blé, de coco, d’orge, de datte, de canne, etc) donc  pas de rhum, pas de vin, pas de whisky, pas de bière, même sans alcool, pas de cidre) et pourtant je lis ici que l’islam n’interdit pas l’alcool mais l’ivresse
  • manger du porc, du sanglier, (mammifères ayant le sabot fendu)
  • fumer du tabac : une cigarette, un cigare, un joint, la chicha (le narguilé pour fumer du tabamel, mélange de tabac, mélasse et pulpe de fruits), utiliser des drogues
  • mettre du vin, du vinaigre dans une préparation culinaire (pas de boeuf bourguignon, pas de moules marinières au vin blanc, pas de bananes flambées)
  • pratiquer le cunnilingus, la fellation, la sodomie, monter un homme pour une femme quand on fait l’amour alors que le mari peut adopter avec ses épouses toutes les postures qu’il juge bonnes, en vertu du verset 223 de la Sourate II : « Vos femmes sont votre champ. Cultivez-le toutes les fois qu’il vous plaira. »
  • voler
  • faire l’amour en dehors du mariage : la zina ! (lire ici sur les rapports sexuels illicites) d’où la nécessité de faire légitimer toute union par un contrat de mariage nikah entre le futur mari et le tuteur matrimonial de l’épouse (le wali ) avec la présence de deux témoins devant un cadi moyennant versement d’une dot plus ou moins importante
  • manger du sang (pas de boudin, pas de canard au sang)
  • manger du crabe, du homard, des palourdes, des huîtres, des moules, des coquilles saint-jacques, calamars, seiche, poulpe (pieuvre) (animaux aquatiques qui n’ont pas au moins une nageoire et une écaille que l’on peut facilement détacher)
  • manger des oiseaux comme le pigeon, le ramier, la grive, la caille et consommer leurs oeufs (animaux non domestiques comme la poule)
  • consommer toute nourriture ou aliment pendant la journée lors du mois de Ramadam
  • manger du chien, du chat (animaux domestiques)
  • manger un animal qui n’a pas été égorgé rituellement et vidé de son sang tourné vers la qibla, la Mecque en répétant les paroles rituelles (Bismillah Allaou Akbar)

A bien y regarder un musulman pieux qui suit au pied de la lettre les préceptes de l’islam, notamment en matière alimentaire, est plus difficile à contenter qu’un végan ou un végétarien qui doit lui aussi en permanence consulter les étiquettes pour savoir les ingrédients des produits qu’ils souhaitent consommer ! Chacun peut outre ces préconisations alimentaires religieuses se forger ses propres interdits au cours de sa vie en fonction de ses goûts et ses dégoûts individuels et de ses allergies. On peut aussi se créer de nouveaux interdits et annuler les autres. On est aussi le fruit d’interdits communautaires, de traditions familiales dont on n’est même pas conscient..

Parmi ces interdits il y a à Mayotte les interdits alimentaires formulés par les esprits. Il faut savoir qu’il y a à Mayotte 9 catégories d’esprits (djini) qui hantent leurs adeptes. Que ces génies soient patrosi, dans le cas du culte ngoma, d’influence bantoue ou tromba d’influence malgache il faut savoir négocier avec les interdits qui peuvent toucher des choses aussi simples que le lait, les oeufs, le poulet, les restes de nourriture, etc

Je me souviens que jusqu’en 1966 les catholiques ne mangeaient pas de viande le vendredi et que le vendredi dans les cantines des collèges et des lycées on ne trouvait que du poisson. Je sais qu’au Brésil les femmes ne font pas l’amour le Vendredi-Saint et que désormais cette interdiction de manger de la viande ne subsiste que pour le Vendredi-Saint et le Mercredi des Cendres. Entre Carême (jours maigres) et Charnage (jours gras, jours charnels) les habitudes ont varié et varient encore, chacun aménageant les préceptes à sa sauce. J’ai ‘ailleurs évoqué ce sujet en relation au Père Labat en Guadeloupe.

Et jusqu’à nos jours les nombreuses dénominations religieuses qui caractérisent la Guadeloupe font que nous avons nous aussi des actions qui sont haram par extension si on reprend la sémantique musulmane.

Par exemple une personne pieuse fera des accras au giromon ou aux carottes en période de carème, considérant la morue ou les lambis, voire les crevettes, trop gras pour le jeûne ! Le vendredi est toujours aux Antilles le jour du poisson !

Le sang constitutif du boudin commence à se diversifier. On propose des boudins désormais avec du sang de volaille ou de boeuf au lieu du sang de porc traditionnel. ou des boudins sans sang comme du boudin au crabe, aux lambis et même des boudins légumiers. Cela a l’air anecdotique et on pourrait même louer cette diversification qui plaît aux touristes et aux végétariens.

Néanmoins on sait que les Témoins de Jéovah qui sont bien implantés ne mangent pas de boudin et refusent certaines charcuteries où le sang est présent. Il s’agit donc d’une prescription alimentaire.

Les Adventistes du Septième Jour respectent eux aussi scrupuleusement les préconisations de l’Ancien Testament. Les consignes alimentaires vont du porc  à l’alcool et au tabac  qui sont eux aussi haram.

Si je prends mon propre exemple, moi qui ai été élevé dans un environnement catholique mais qui depuis plus de 50 ans suis athée, je ne mange pas de papaye depuis le jour en 1987  au Brésil où j’ai eu une diarrhée phénoménale après avoir bu plus que de coutume et mangé de la papaye. Hier encore au marché je voulais en acheter car quelqu’un m’a fait goûter au travail de la papaye et j’ai bien aimé mais quand je me suis retrouvé face à face avec la papaye les images de ma chambre maculée de fiente me sont revenues et je me suis abstenu. Pourtant l’incident doit dater de presque 30 ans.

Cela me rappelle que mon père ne mangeait jamais d’ananas le soir et que pendant longtemps je l’ai suivi. Il disait que si on mangeait de l’ananas le soir on se réveillerait le lendemain avec une tête d’ananas.

Ma mère elle n’a jamais aimé les gombos alors que moi je les adore.

Je ne mangeais pas non plus de langue de boeuf jusqu’au jour où juré dans un concours de gastronomie où s’affrontaient une vingtaine de bistros à Salvador au Brésil je me suis vu attribuer la dégustation de cette langue de boeuf et je dois dire que j’ai été agréablement surpris. Je sais que c’est bon, bien cuisiné, mais je répugne à préparer ce plat, à cause de l’aspect initial de la chose, une langue.

Etant globe-trotter j’ai plaisir à goûter des choses différentes qui sont mainstream ans la culture étrangère. Aux Antilles dés l’enfance j’ai été initié au colombo, aux dombrés, aux haricots rouges, aux bananes plantain, à la morue, aux avocats et aux gombos, aux poyos et au dachine, au fruit à pain et au corossol, au titiris et aux orphies, aux crabes aux ouassous et au sorbet coco. Mais jamais je n’ai goûté à une tortue, ni à une mangouste, ni a un raccoon  ni à un guimbo (une chauve-souris). Je le regrette ! Je me souviens tout petit en train de chasser des grives ou des ramiers mais je ne me souviens pas en avoir goûté. Et jamais je n’ai avalé ni sauterelles ni fourmis volantes, me contentant de lambis. Il me reste encore quelques années j’espère pour me rattraper !

Par exemple aux USA j’avais plaisir à manger du sirop d’érable sur mes pancakes ou mes french toast, j’aimais manger le grits and eggs (fait à base de semoule de maïs) et boire de la tequila sunrise et du Southern Comfort. En Hollande j’ai acquis le goût de mélanger fromage et confiture, boire du lait froid, boire le Jonge Geniever et la bière, la sauce saté, et la sauce soja indonésienne Conimex.

 

Le Brésil m’a initié aux palourdes, au jus d’avocat au lait, au jus d’avocat au citron, à la maniçoba (feuilles de manioc pilées et viandes diverses) m’a réhabilité au poisson dont je détestais auparavant ne serait ce que l’odeur, m’a ouvert à la jaque (j’ai goûté), le serpent (j’ai goûté), le xinxim de bofe (poumons et crevettes séchées)(j’ai goûté), le sarapatel, ma première victoire lors d’un mariage (à base d’abats: foie, coeur, poumon, le tout appelé fissura de porco, sang de cochon) mais je n’ai toujours pas adopté les gésiers de poulet (qui pourtant font les délices des gens mais moi cela m’écoeure malgré plusieurs tentatives  où je les assaisonnais d’une tonne de piment et que je les ingurgitais pour les recouvrir aussitôt de 66 gorgées de bière). Le foie ça va mais le coeur, les reins, les amourettes, oh la la , il faut vraiment que je sois dans l’ambiance, que je voie que tout le monde en mange, que mon désir de m’intégrer soit plus fort que ma révulsion naturelle et que l’action se passe dans un cercle privé qui me garantit l’authenticité du plat. Les acarajés, les abaras, les pamonhas tout cela m’a été inculqué et m’a permis de mieux appréhender la cuisine antillaise car en fait nous avions à certains moments éloignés de nos histoires ces recettes à un état embryonnaire voire plus avancé. Quand je mange une maniçoba je pense au calalou antillais ou au mataba mahorais. Quand je mange des bolinhos de bacalhau ou des acarajés je pense à mes accras locaux. Quand je mangeais de la farine de manioc je pensais comment je la dégustais tout petit aux Antilles avec du sucre de canne et j’ai vu ici à Mayotte une congolaise faire la même chose. J’ai failli manger du tatou au Brésil, c’est primitif, je sais, c’est illégal, je sais, c’est anti-écologique, je sais, je le sais cent, mille fois, mais je sais aussi par ceux qui en ont mangé que c’est délicieux. Idem pour la tortue ! J’ai l’impression que cela fait partie de mes gènes ! Et parfois je me plais à rêver que je croque de la bonne chair d’oiseau diablotin comme du temps de la Guadeloupe d’antan du Père Labat. Bien meilleur que le canard ! Et chaque fois que je buvais une caipirinha ou une caipiroska c’était au rhum et non à la cachaça que j’étais ramené, au planteur, au ti punch. J’ai une ou deux fois mangé une moqueca de noix de cajou verte et c’était phénoménal. et je pourrais continuer inlassablement sur les nombreuses re-découvertes culinaires qu’il m’a fallu intégrer à mon alimentation au cours des 30 dernières années où j’ai vécu sous influence brésilienne. Depuis que je suis à Mayotte en terre musulmane les tabous alimentaires étant ce qu’ils sont beaucoup des produits que j’aime souffrent de haram caractérisé : puisque nous sommes en république française laïque et indivisible les produits dits haram ne peuvent être totalement éliminés mais les conditions de ravitaillement et les prix élevés contribuent à la rareté ou chèreté des fruits de mer, porc, alcool, il faut donc être créatif. J’ai goûté à l’aloé vera, je me suis rabattu vers les feuilles de toutes sortes, les brèdes, vestiges de la cuisine malgache, j’apprécie les salades, les différents achards qui deviennent presque part de ma cuisine, j’utilise désormais le curcuma et le piment bien plus qu’autrefois, la banane verte, le fruit à pain. J’aimerai goûter au tangue (Tenrec ecaudatus) , une sorte de hérisson réunionnais même si je sais que son origine est malgache et comorienne. Ah un bon civet de tangue et je risque même de proférer un doux jésus marie joseph de béatitude bien que la chose soit haram ! ah un bon civet tortue  à la congolaise, oh mygosh!!

Ne pensez pas que je plaisante je suis damn serious !Regardez par exemple l’ouvrage The culinary Herpetologist de Ernest E. Liner. C’est un livre de cuisine un peu spécial, je le concède, qui traite de la gastronomie appliquée à l’herpétologie, ou erpétologie, terme qui qualifie la science spécialisée de la zoologie qui étudie l’herpétofaune, c’est à dire les reptiles (les serpents, les lézards, les tortues, les crocodiles) et les amphibiens (les grenouilles, les crapauds, les salamandres, les tritons). Le spécialiste est alors désigné comme un herpétologue (terme le plus vieux) ou herpétologiste (terme le plus utilisé de nos jours). Eh bien,  dans cet ouvrage que vous pouvez trouver sulfureux et que probablement certains censeurs qualifieraient de haram on propose plus de 900 recettes touchant les reptiles et amphibiens ci-dessus cités et en particulier 281 touchant les tortues. J’ai relevé au hasard cream tortoise steak, green turtle steaks, turtle with cream sauce, turtle cacciatore, turtle scallopini, turtle à la king. Je signale pour les censeurs éventuels toujours prompts à se faire harpies que la viande de tortue peut être élaborée dans des élevages, spécialement le cas des soft-shell turtles. Certes je sais qu’à Mayotte il y a des tortues qui passent vite fait dans la marmite et sont aussi vite avalées et que c’est une tradition millénaire ici malgré les interdictions internationales.

Lire plus: https://www.aquaportail.com/definition-9294-herpetologie.html

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Je n’ai qu’un tabou, il n’est pas religieux  puisque je n’ai pas de religion : je ne mangerai pas mon prochain. En cas de faim intense je peux manger n’importe quoi (je n’irai sans doute pas jusqu’à m’alimenter de mes propres rejets, urine et excréments, mais je ne jure de rien, car selon moi nécessité fait loi et certains événements nous ont enseigné que l’homme peut dans certaines conditions insoutenables s’alimenter de n’importe quoi) je ne me crois pas anthropophage mais je ne peux jurer qu’en cas de nécessité absolue il me soit impossible de dépasser mon aversion à manger de l’humain. Je n’ai en tout cas aucune limitation spirituelle qui m’en empêche !

Mon dieu alimentaire préféré, ne vous en déplaise c’est ichtus, le poisson. et non ICHTUS, initiales en grec de Iesous Christos Theou Uios Sofer (Jesus Christ fils du Dieu Sauveur)

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