Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place où la main ne passe et repasse

La fable de la Fontaine Le Laboureur et ses enfants m’a toujours impressionné. C’est la neuvième fable du livre V, édité en 1668, inspiré d’Esope, écrivain grec qui a vécu entre les septième et sixième siècles avant JC.
L’original d’Esope disait ceci en prose :

Un laboureur, sur le point de terminer sa vie, voulut que ses enfants acquissent de l’expérience en agriculture. Il les fit venir et leur dit:  « Mes enfants, je vais quitter ce monde;  mais vous, cherchez ce que j’ai caché dans ma vigne, et vous trouverez tout ». Les enfants s’imaginant qu’il y avait enfoui un trésor en quelque coin, bêchèrent profondément tout le sol de  la vigne après la mort du père. De trésor, ils n’en trouvèrent point; mais la vigne bien  remuée donna son fruit au centuple.

Cette fable montre que le travail est pour les hommes un trésor.

Je  connaissais par cœur cette fable, sous la plume de La fontaine, au même titre que le loup et l’agneau, le lion et le rat, le corbeau et le renard, la cigogne et la souris, la cigale et la fourmi, le lièvre et la tortue. Il  me revient en tête cette suite d’alexandrins et d’octosyllabes faite de rimes croisées, embrassées et suivies  que je m’empresse de vous réciter, comme je la récitais à ma maîtresse: 

Travaillez, prenez de la peine:

C’est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents.

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l’endroit; mais un peu de courage

Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.

Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût.

Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Ce qui m’a toujours intrigué c »est pourquoi ce riche laboureur n’avait pas prodigué ses conseils à sa progéniture dans la splendeur de l’âge. Pourquoi avait-il attendu d’être mal caduc, plus mur qu’un fruit à pain pourri à l’article de la mort, pour inculquer à ses enfants la passion du labour/labeur. Il leur fallut bêcher la terre, la piocher, la sarcler, l’engraisser « deça delà, partout » jusqu’à la moisson avant qu’ils ne saisissent dans leur caillou intime que le travail est un trésor. On imagine qu’il y eut des semailles et que les semences étaient certifiées bio  et que nul engrais chimique et surtout pas du Roundup cancérigène ne fut utilisé car le laboureur d’Esope tout comme celui de La Fontaine, presque vingt siècles plus tard, pratiquaient une agriculture raisonnée respectueuse des rythmes biologiques de la terre. Mais encore faut-il que les conditions météorologiques permettent au champs de respirer, de faire jachère, alterner les cultures, l’ombre et la lumière. On imagine qu’il n »y eut pas de sécheresse et que les oiseaux ne vinrent pas picorer les semences dans les sillons. On imagine qu’il n’y eut pas d’épidémie de phylloxéra et que les pucerons ne desséchèrent  pas les sarments et feuilles de vigne à tout jamais. Les cyclones, les tremblements de terre,  les éruptions volcaniques eurent sans doute leur mot à dire mais malgré tout cela il m’arrive de me demander parfois si le travail libère l’homme ou si c’est une calamité nécessaire pour réguler l’humanité au même titre que la peste et le choléra.

J’ai encore en tête cet hymne à l’oisiveté de Henri Salvador et son Le travail c’est la santé

Pierre Perret pense un tout petit peu différemment

Le laboureur et ses enfants

Auteur : Jean de la Fontaine
Paroles nouvelles et musique : Pierre Perret – © Editions Adèle 1995

Un vieillard cul-terreux, champion de l’infarctus
Qui en avait déjà fait deux trois éblouissants
Avant que la faucheuse ne lui secoue les puces
Fit venir ses lardons et leur dit : Tas d’ fainéants

REFRAIN

Je suis le laboureur
Vous êtes mes enfants
Je suis le travailleur
Vous les fainéants

Désormais grattez dur, fait’s vous péter la rate
Semez l’orge et le blé dans le froid et le vent
Retournez bien le champ, cloquez-y du nitrate
Un trésor est caché enfoui sous le chiendent

REFRAIN

Je suis le laboureur
Vous êtes mes enfants
Je suis le travailleur
Vous les fainéants

Les meules sur son tracteur le plus vaillant des fils
Voit ses épis de blé se transformer en or
Tandis que son frelot, qui rêv’ que de chaud-bise
S’est tiré à Nashville et là, il a fait fort !

REFRAIN

Les fils du laboureur pour plaire au vieux pecnod
En ont vraiment bavé des ronds d’ chapeau

L’un joue de la guitare, oui, c’est ce qu’il voulait
Faute d’être paysan, il est devenu star
Son frangin, ça l’a scié. Ça lui a coupé l’ sifflet
De voir qu’on peut chanter sous une pluie de dollars !

REFRAIN

Les fils du laboureur chacun dans leur sillon
Ont amassé tous deux le gros pacson

De ces deux qui ont choisi le tracteur ou l’ micro
Quel est celui le soir qui a le moins mal au dos ?
Moi je pens’ pour ma part qu’à bosser tout’ sa vie
Qu’on soit paysan ou star, on est complèt’ment cuit

REFRAIN

Pourtant les travailleurs
Savent depuis tout l’ temps
Que le travail fatigue énormément
Et qu’on soit laboureur
Plombier ou Président
On part complèt’ment naz’s
Les pieds devant

Certains disent carrément : je ne veux pas travailler comme Pink Martini et compensent en fumant

Travailler selon moi c’est s’inscrire dans une quête de sens.

Cette quête de sens est multipolaire, multidisciplinaire. L’important est de labourer et même si la terre n’est pas arable il faut faire en sorte de trouver l’instrument idéal, la recette capable d’enlever à la terre son acidité, son PH. Il n’y a pas de terre improductive, de terre stérile, calcaire, rouge ou noire, impropre aux cultures, de terre volcanique, de désert fangeux, de terre saumâtre, de parcelle marécageuse qui résiste à l’assaut persévérant de l’amour, de la patience et de la tendresse comme fumier substantiel.

On sait que dans le Coran la femme est comparée à un champ que l’homme doit labourer inlassablement. Sourate 2, Al Baqara, La Vache verset 223 :

Les femmes sont votre champ. Cultivez-le de la manière que vous l’entendrez, en ayant fait auparavant quelque acte de piété. […]

araire_moy_age

Les instruments que l’homme a pour labourer sa femme sont aussi diversifiés que l’araire, le soc, la herse, la pioche, la bêche, la houe, le sep,  l’age, la moissonneuse-batteuse, la faux, le versoir, le pic que le laboureur a à sa disposition pour travailler son champ. Encore faut il qu’ils soient affûtés, adaptés à la terre qu’ils convoitent.  Quel que soit le geste auguste du semeur, qu’il soit laboureur à boeufs ou laboureur à pied, ce n’est pas tout champ qui travaillé, gratté, retourné,  rapportera quelque profit à moins qu’on ne considère la sueur et les larmes comme des marques de profit. Mais il y a des champs qui sont des jardins secrets, des passions, des talents que nous devons labourer sans cesse. Il nous faut suivre ainsi les conseils prodigués par Nicolas Boileau (1636-1711)  dans son Art Poétique pour un labour impeccable:

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

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