une chanson bachique que ne me chantait pas ma maman

« Charmant Bacchus

Pour toi je renonce à l’Amour

Vois tout ce que j’ai fait  pour te faire ma cour :

J’ai quitté la tendre Nanette;

J’ai brûlé ce matin  les lettres  de Manon;

J’ai rendu le portrait de la jeune Lisette :

Il ne me reste plus qu’une bague à Fanchon,

Que je m’en vais troquer  pour un tire-bouchon »

Il était de bon ton à une certaine époque de chanter au Pater à la messe sur l’air de ce Charmant Bacchus. Ma mère,  fervente catholique gardienne de la foi et des bons usages, n’aurait sans doute pas plus préféré à ce tire-bouchon bachique cette version qui bouscula à son époque les conventions, ce Charmant Bacchus qui intègre le Prologue de Platée de Jean-Philippe Rameau(1683-1764) sur un livret d’ Adrien Joseph Le Valois d’Orville d’après la pièce de Jacques Autreau, Platée ou Junon jalouse.

Platée est une comédie-ballet, ballet bouffon, comédie lyrique, comédie folie en 3 actes et un prologue dont la première représentation a été donnée à Versailles au  Théâtre de la Grande Ecurie le 31 mars 1745  à l’occasion du mariage du Dauphin Louis, fils de Louis XV et de Marie Leszcynska, avec l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. Cette comédie ballet fit en son temps voler sens dessus dessous les conventions en matière de danse , de chant lyrique et de déclamation. Ma mère s’appelant Marie-Thérèse aurait sans doute aimé que je prenne le rôle de Thespis et que de ma voix de haute-contre ténor je chante entre choeurs de Satyres, Ménades, Dryades et paysans vendangeurs l’ariette suivante appelée elle aussi Charmant Bacchus:

Je sens qu’un doux transport me saisit et m’inspire

Charmant Bacchus, dieu de la liberté,
Père de la sincérité,
Aux dépens des mortels tu nous permets de rire.

Mon cœur plein de la vérité,
Va se soulager à la dire :
Dussé-je être mal écouté.

Charmant Bacchus, dieu de la liberté,
Père de la sincérité,
Aux dépens des mortels tu nous permets de rire.

William Saetre (Platée)

 

Platée (jouée par un homme) est une nymphe vieille et laide mais nymphomane et mythomane entourée de grenouilles coassantes qui vit dans les marais au pied du mont Cithéron dans une Grèce mythologique peuplée de dieux qui font des allers retours entre l’Olympe et les mortels. Il y a Mercure, Junon, Jupiter, Momus, Amour (Cupidon), Bacchus (Dyonisos grec), Apollon qui rivalisent en ridicule avec Satyres, Dryades et Ménades dans un éloge carnavalesque et momesque à la Folie qui contamine dieux, bêtes, nymphes et mortels que n’aurait pas désavoué Erasme.

 

Moi j’aurais bien installé cette satire de Platée au pied de la Soufrière dans une mangrove grouillante non de batraciens mais  de crabes rouges et de crabes-violonistes avec les dieux vaudous comme entités ricanantes, nasillardes, dissonantes, irrévérencieuses et jubilatoires. Et les paysans vendangeurs seraient des planteurs et coupeurs de canne armés de coutelas et chapeaux de paille. Et le vin serait le doux rhum agricole, et les doux zéphyrs et les violents aquilons, les cyclones et les alizés ! Oui, il est bon d’universaliser mais que ce ne soit pas toujours la Grèce et Rome antiques qui servent de toile de fond et de mètre-étalon. Pluriversalisons, mes frères, pluriversalisons ! Parodions comme Rameau nos brisures! Il ne s’agit pas de faire rivaliser comme dans la guerre des bouffons la tragédie italienne et la tragédie française: il s’agit de faire vibrer la tragi-comédie antillaise qui n’est ni troyenne ni spartiate, purement et simplement, lumineusement et follement antillaise.

Publicités