Daniel Thaly, les Doudouistes et moi

Il est de bon ton de se moquer un siècle après des Doudouistes.

S’il fallait éliminer les doudouistes de la carte postale antillaise il ne resterait pas grand-monde. Exit Moune de Rivel, exit La Compagnie Créole, exit Henri Salvador (Dans mon île), exit Gilles Sala (Petite Poupée des Antilles), exit Casimir Létang (Guadeloupe Trésor des Antilles) exit Adieu foulard, adieu Madras, exit Les montagnes sont belles, les montagnes de Karukera. A bas le folklore, à bas les cartes postales, vive la réalité, nous somme-t-on de choisir. Le poète sera social ou ne sera pas ! Faites disparaître cet exotisme lascif que je ne saurais voir ! Faites taire les colibris, faites les cyclones murmurer en silence, faites les frangipaniers se murer dans le silence de la nuit et que le soleil n’apparaisse que rouge ! Honnies soient les doudous et leurs formes alanguies ! Honnis les bourgs paresseux, honnies les baies langoureuses, honnis les coupeurs de canne : pas de place pour la nostalgie épicurienne ! Rangez au fond des armoires photos jaunies et hamacs ! Honnis ces paradis créoles de pacotille ! Permettez tout de même que je m’y plonge  avec L’île lointaine de Daniel Thaly (1879-1950):

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l’air a des senteurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Le flot tiède et bleu de la mer des Antilles.

Sous les brises, au chant des arbres familiers,
J’ai vu des horizons où planent des frégates
Et respiré l’encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d’aromates.

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l’infini la mer splendide et nue
Ainsi qu’un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la vue.

À l’heure où sur ses pics s’allument les boucans,
Un hibou miaulait au cœur de la montagne
Et j’écoutais, pensif, au pied des noirs volcans
L’oiseau que la chanson de la nuit accompagne.

Contre ces souvenirs en vain je me défends.
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits enfants,
Car ma mère autrefois m’en apprit les paroles.

Et c’est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ces plages en feu ceintes de coquillages,
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans le balancement des fleurs et des feuillages.

Et c’est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours,
Dans les jardins de France où meurent les érables
J’ai chanté ses forêts qui verdissent toujours.

Ô charme d’évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d’une enfance sereine,
Et, dans un Luxembourg aux parterres flétris,
De respirer l’odeur d’une Antille lointaine !

Ô charme d’aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes,
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes.

Oui la nostalgie n’a pas bonne presse décidément.