Feu Le Perchoir Restaurant : autopsie

Au rond-point du stade de Cavani, à Mamoudzou, Mayotte trône le vestige d’un restaurant qui se voulait original.  Il avait pourtant ouvert ses portes le 3 avril 2015 et proposait à ses clients un cadre original conçu  par Madi Hatim, un jeune entrepreneur mahorais ayant pour seul bagage un BTS en bâtiment obtenu à Auch. La structure, qui s’inspire des kagnas, les greniers mahorais où jusque dans les années 80 on stockait les provisions, intègre parfaitement les branches et le tronc d’un énorme Albizia saman, dit aussi arbre à pluie, ou arbre à miel, raintree, un zamana,  comme on l’appelle aussi aux Antilles, cousin proche du flamboyant. On trouve un exemplaire de 300 ans de ce zamana sur l’habitation Céron au Prêcheur, Martinique. Ce dernier a plus de 250 cm e circonférence, ses branches se déploient sur 80 mètres et il offre 5000 mètres carrés d’ombrage. Le miellat contenu dans la gousse a le goût de la jujube.

Le Perchoir était ouvert matin midi soir de 6 heures à 22 heures, sauf le dimanche de 6 heures à 14 heures et proposait la cuisine habituelle de l’Océan Indien comme tant d’autres avec les brochettes de poisson, le pavé de thon, le canard mijoté, le songe, le manioc, le fruit à pain et la banane verte sans oublier le riz et les brèdes. On pouvait légitimement en toute quiétude promettre de beaux jours devant elle à l’entreprise. Or deux ans plus tard quand je suis arrivé en août 2017 il n’y avait déjà plus de restau. La structure est toujours là archaïque et se dresse comme un vaisseau fantôme. A ses pieds désormais se sont installées des revendeuses de banane verte, fruit à pain, manioc et autres denrées périssables ! Comment expliquer un tel échec aussi retentissant ?

Je n’étais pas là. J’essaie de comprendre. Comment un tel projet, doté d’un concept aussi novateur a-t-il pu aller à-vau-l’eau et échouer aussi tristement ? Madi Hatim n’était pas formé en restauration. Mais a-t-il su s’entourer de personnes capables, dotées d’un CAP cuisine par exemple, ou à tout le moins dotées d’une expérience vérifiable dans un restaurant mahorais ou d’ailleurs, motivées ? Sa femme qui faisait partie du projet avait elle des notions de comptabilité clients fournisseurs ? Qu’en a-t-il été de l’implication personnelle de chacun ? Je sais qu’il était très présent au départ. Alors que s’est-il passé ? Je voudrais faire ici l’autopsie d’un échec car j’ai moi-même au cours e mes transhumances mis en place deux restaurants dans ma vie. L’un au Brésil appelé le Péché Mignon et un autre à Nîmes appelé Tropical Plus. Et il n’est pas exclu que pendant ma proche retraite je n’ouvre quelque chose de cool et de pescétarien dans le domaine de la restauration. Je ne sais pas encore où ce sera : en Guadeloupe, au Brésil, en métropole. Je l’ignore. J’ai ouï dire qu’il n’y avait pas de brasseurs d’air malgré toutes les fenêtres ouvertes. Mais est-ce une raison suffisante car on pouvait aussi profiter de la terrasse. Ou peut-être n’a-t-il tout simplement pas résisté à la saison des pluies, le kashkazi tout simplement. Etonnant pour un restaurant encadré par justement un arbre à pluie !

L’investissement aurait été de 100.000 € tirés de la poche de l’entrepreneur.  Coquette somme ! Madi Hatim tirait le gros de ses revenus  d’une autre entreprise, une société d’affichage publicitaire, Archipub. Peut-être que le retour sur investissement tardait pour rendre profitable ce qui apparaît comme un rêve d’enfant réalisé, un banga haut perché dans les branches. Et comment rémunérer trois employés dans ce contexte ?

Une autre hypothèse plus sérieuse. Les tracasseries administratives. Entre le début du projet et l’ouverture du restau 3 ans se sont déroulés. L’entreprise a même été déclarée elle-même le 1 janvier 2014 pour une ouverture réelle en avril 2015.

Mais l’hypothèse qui retient le plus mon attention est celle-ci. Cet auguste arbre à pluie probablement multicentenaire placé stratégiquement au carrefour de deux routes n’était pas planté là par hasard. Le carrefour suivant en allant vers le centre de Mamoudzou est dénommé rond-point du baobab, un peu plus haut il y a un énorme manguier et une école qui porte le nom Ecole du Manguier. Or ce rond-point n’est pas appelé rond-point de l’arbre à pluie mais rond-point du stade de Cavani. Quelque chose me dit que certaines pratiques rituelles ont dû et doivent toujours avoir lieu autour de cet arbre à pluie. Si on était au Brésil ou aux Antilles on trouverait surement des offrandes aux esprits comme Legba ou Exu, le garde-barrières. On trouverait des poules noires égorgées ou des bouteilles de champagne ou de rhum, des bougies et des restes de plats, des croix ou des chapelets et des cigares, des flacons de parfums. Ma théorie est que Madi par son implantation autour de l’arbre a bouleversé des pratiques occultes centenaires et ceci sans égard pour les esprits  et autres génies  qui hantaient l’endroit sacré.

Car  voyez vous ce migilantze ndrume comme on l’appelle par ici est nommé zamana en Guadeloupe (où un exemplaire de 300 ans trône encore à Trois-Rivières) comme en Martinique était l’arbre favori des colons pour pendre  les esclaves fugitifs, les neg mawon et les rebelles de tout acabit. Il y a donc fort à parier que ce zamana de Mayotte est lui aussi couvert de la sueur et des larmes des esclaves. Et logiquement les cordes, les fers,  les coups de fouets , les lynchages hantent les lieux qui sont investis vitam aeternam des esprits de ces esclaves torturés.

Cela me remet en mémoire la chanson Strange Fruit interprétée en 1939 par Billie Holiday sur des paroles d’Abel Meeropol

Ce n’était pas des zamanas dans la chanson mais des peupliers (poplars) mais qu’importe : un arbre est un arbre.  et moi loin des exactions américaines du Klu Klux Klan dénoncées par Billie Holiday (1915-1959) je regarde à travers le ciel qui filtre entre les branches de cet arbre à pluie et je crois voir se balancer encore d’étranges fruits, les corps lynchés de frères et soeurs inconnus qui au gré du vent oscillent le sang et le miel !

 

Avoir recours à l’histoire et à la sorcellerie pour expliquer l’échec d’un restaurant, c’est un peu fort de café me direz-vous. Mais la puissance sorcellaire, qu’elle soit nommée idolâtrie ou sorcellerie en français alors qu’en anglais elle est nommée par  sorcery et witchcraft, tout comme en portugais feitiçaria et bruxaria, la puissance sorcellaire de l’endroit me semble intense.

Je ne suis aucunement un médecin-légiste ! En attribuant dans cette autopsie mentale aux fétiches, aux esprits, aux divinités, aux djinns et consorts l’échec de ce restaurant apparemment si idéalement placé, je ne nie pas la responsabilité de l’entrepreneur mais je pense que les résistances qu’il a rencontrées à la création de son établissement laissent penser qu’au minimum certaines personnes écologiquement, administrativement ou religieusement haut placées aient pu juger négativement son projet et lui mettre des bâtons dans les roues. Il a voulu passer outre. C’est tout à son honneur.

En attendant l’arbre à pluie continue raide et impétueux comme un autel phallique dressé au carrefour de la vie et de la mort, messager insensible aux fluctuations humaines et les hommes et les esprits continuent leur commerce en toute quiétude, désormais à l’abri de rayons de soleil trop ardents ou de pluie battante.

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