1952, février-octobre, 41 semaines d’aménorrhée

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Dans le bouillant placenta maternel j’ai gigoté tout mon saoul sur le Calderon Jazz de Brunel Averne ! Tango, cha-cha-cha, boléro et biguine, mazurka, calypso, mambo, valse créole et mérengué. Quelle bande-son ! Ce fut mon premier voyage, un quart d’heure américain permanent qui dura 41 semaines d’aménorrhée. Un voyage de 9 mois qui commença bien avant la nuit du 26 au 27 février 1952, entre Mardi-Gras et Mercredi des Cendres, où tout en sautant-matant du haut de son trône sa Majesté Rex, Vaval et Momo, père, fils et saint-esprit, me déclara BSA bon pour le service armé ! La lune ce jour-là avait décidé de faire des heures supplémentaires et continuait sa grande parade nocturne du mercredi en plein midi. High noon ! High moon ! Et elle chantait en bégayant au soleil en anglais car dans les vapeurs du rhum elle en avait perdu son créole : Do not forsake me oh my darling chantait la vagabonde sur un rythme de vidé et c’est l’une des premières chansons que plus tard j’entendrai ma mère fredonner dans la version française si toi aussi tu m’abandonnes.

Sacrés Vivic et Marité, ci-devant proclamés roi et reine de mon carnaval intime ! Ils avaient fait le plein de réserves dans ces jours charnels et c’est donc avec du bon ciment bien gras que le verbe de ces deux diables rouges masqués se fit chair et que je fus conçu à la fin de ce vidé d’anthologie. C’est alors que le coq chanta son jazz ! C’était carême-prenant, mercredi des Cendres. Maïté se rendit toute pimpante à l’église et après la confession d’usage commença son jeûne de 40 jours. Elle venait de commettre l’irréparable mascarade ! La cendre devint sa nourriture et les larmes sa boisson. Ma présence incognito mais réelle ne lui avait pas été signifiée mais j’avais de bons fluides. J’entendis clairement à travers ce qui allait devenir ma fontanelle le Père lui dire en lui traçant une croix de cendre sur le front : Tu es poussière et tu retourneras en poussière.

Je n’avais pas encore de pieds formés mais je lui fis part par une formidable décharge de hoquets que je n’étais pas trop d’accord avec ce jeûne ! Je refusai tout net qu’on brûle au bûcher mon bwa-bwa Michaud ! Aux enfants légitimes comme naturels de Rex, monarque absolu sans faille et sans reproche de la Haute Bombance, de la haute Noblesse de Canne, le royaume de la mangeaille, de la danse et de la festoyance est réservé par contumace, que les jours soient gras ou maigres ! Cette condamnation est une bénédiction ! Je fis miroiter à Maïté des envies pressantes et impérieuses de femme enceinte : glace pilée le lundi, dombré le mardi, gombo le mercredi, dachine le jeudi, corossol le vendredi et piment le samedi. Le tout arrosé de chopines bien fraîches de jus de canne ou de prune de cythère. C’est bercé de ces saintes nourritures que j’ai chaloupé entre jours charnels et jours maigres, mercredi des cendres et crabes pascaux, fête du Carmel fin juillet, fête de Saint-Claude fin août. Une vraie sérénade créole (Abel Beauregard)

Ernest Léardée et son orchestre de danse antillais suggéraient qu’on m’appelle Nana. Alphonso et son orchestre antillais proposait Brise des Brises, sans doute en hommage à ma grand-mère, Man Bise, mais cela évoquait un peu trop un pur sang ou un hongre participant à une course hippique. D’autres encore comme Emerante de Pradines (1918-2018) ou Issa El Saieh à Haïti me baptisaient déjà Choucoune ou tizwazo.

On pensa même m’appeler Delicado du nom de la chanson homonyme de Percy Faith, un mambo. Mais je décelai la fraude leur faisant savoir par le langage des remontées acides que la chanson originale datait de 1950 et était d’origine brésilienne (auteur Waldir Azevedo, 1923-1980). On essaya Bermuda des Bell Sisters puis on s’extasia sur Jambalaya (en anglais avec Jo Stafford et en français avec Lucienne Delyle).

Ma tante Germaine suggéra Blue Tango (Leroy Anderson)

mais certains s’opposèrent à un nom qui paraissait trop lié à orang-outang et l’usine de Gardel qui venait de vivre une Saint-Valentin sanglante n’incitaient pas à ces gymnastiques argentines. Constance Dulac, Capitolien Justinien, Edouard Dernon et François Serdot furent avec mes ancêtres les esprits tutélaires qui présidèrent à ma gestation de leur repaire du Moule. Il fut un temps question que je sois accouché à la Rue Zabim (Léona Gabriel) et même à Mexico (Luis Mariano) et comme il n’y avait pas d’échographie à l’époque on cogita un instant m’appeler Caroline Chérie (Georges Ulmer) et même Jézebel (Edith Piaf). J’échappai de peu à Caramba (Dario Moreno). Mais heureusement le gorille (Georges Brassens), ange déchu, veillait sur moi et me souhaitait tous les jours bon anniversaire (André Claveau). Quant à moi j’aurais pu continuer vitam aeternam la chasse aux papillons (Georges Brassens, Patachou) dans mon petit nid douillet sur la route fleurie (Georges Guétary) si je n’avais pas entendu sur le poste Radiola de mon père Celia Cruz et Sonora Matancera avec Guede Zaina, Benvenido Granda et Sonora Matancera et son Celos que matan

Mon placenta était alimenté quotidiennement de notes et arpèges comme celles de Cuban Mambo de Noro Morales y su Orquesta

Le 30 octobre vers 14H30 ce fut l’heure de la délivrance. On fit sonner les cloches à l’église de Saint-Claude. Et voici un élément du portrait sonore de cette messe pour le temps présent qui en fut donnée par Pierre Henry, quelques années plus tard en 1967 : Psyché Rock !

Et pendant que je poussai mon cri primal cyclonique j’entendis en même temps comme une musique familière la messe des esclaves que n’écrirait pourtant que 25 années plus tard le brésilien Hermeto Paschoal !

Puis on me coupa le cordon ombilical et résonna en moi la voix d’Arrigo Bernabé et ce fut l’ orgasmo total ! Puis enfin j’eus droit à la tape sur les fesses car je ne disais mot . On appela ma persona à la rescousse :

Il fut établi par tous ceux qui étaient présents que j’avais émis quelque chose entre un miaulement de cyclone et un hennissement de vague. C’était un jeudi. On me fit têter. Je n’avais pas encore de nom. Je m’appelais persona, animus, anima, ombre ! il fallut attendre mon premier rôt et mon premier sourire. Je dus leur sembler très déçu ! Je l’étais en effet ! La lune rouge et masquée n’était pas au rendez-vous de 14 h30. Et il n’y eut même pas de tambour pour me faire gigoter comme au premier jour de ma conception ! Je reçus le double protègement de Jean (mon animus) et de Marie (mon anima) auquel on m’adjoignit par mesure de sécurité un Arsène (mon ombre) caché au cas où ! Et on me donna illico un petit surnom pour me protéger des premiers. Pendant plus de 10 ans on ne m’appela plus que Ari (ma persona) !