Mayotte et la vie chère

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Quand on m’a recruté pour venir travailler comme formateur FLE à Mayotte on m’a tout de suite fait miroiter la prime de vie chère, 7 pour cent du traitement brut de base, de quoi soutenir le pouvoir d’achat. Elle est de 4 pour cent en Martinique, 6 pour cent en Guadeloupe, 7 pour cent à Mayotte. N’étant pas fonctionnaire je n’ai malheureusement pas pu bénéficier d’une sur-rémunération outre-mer censée prendre en compte l’éloignement, l’insularité, l’insécurité, les difficultés d’exercice et la vie chère endémique sur ces territoires (40% en Guadeloupe, Martinique, Guyane et à Mayotte, 35% à la Réunion). Je n’ai bien sûr pas pu bénéficier d’une prime d’installation ni de congés bonifiés. Pas même une prime de transport puisque j’ai dû payer le billet plus de 1000 € de ma poche et qu’au nom de l’égalité entre Mahorais et non Mahorais je me suis fait signifier un refus catégorique de remboursement du prix de mon billet ! Quel désenchantement ! Mais mon sujet ici n’est pas de me plaindre ! Dura lex sed lex ! J’aurais pu rester en Charente-Maritime, personne ne m’a obligé à venir travailler à Mayotte !En 2011 lors de la précédente grève générale sur Mayotte une journaliste de l’Obs avec  rue 89 avait interviewé Djamdaé une Comorienne en situation légale installée à M’tsangamouji « dans la brousse » dans l’intérieur profond de Mayotte et mère de 8 enfants. Elle déclarait vivre de petits boulots à droite et à gauche avec 700 € par mois. Elle ne semblait pas connaître la crise selon Nolwenn Le Blevennec qui signait son article le 23 novembre 2011. Qu’en est-il aujourd’hui ? Voilà qui ferait un bon article ! On y retourne Nolwenn !? 7 ans après ! Avec 1300€ un professeur qui enseigne en primaire est un riche, écrivait elle en 2011 ! Je me sens tout à coup un nabab puisque moi j’émarge environ 2000 € net par mois sans être fonctionnaire pour 35 heures de travail dont huit heures hebdomadaires de temps dédié à la préparation et quatre heures dédiées au réunions pédagogiques et aux réunions de service. il me reste donc 23 heures d’enseignement théorique. Quand on retire les quarts d’heure voire les demi-heures grignotées chaque jour en début entre 8 heures et 8 heures 15 quand ce n’est pas 8 heures 30. La pause collation d’une demi-heure le matin  entre 10 heures et 10 heures 30,  l’après-midi entre 15 heures et 15 heures 30, puis les pauses de fin de service entre 16h45 et 17 heures et 11H45 et 12h je peux dire que j’enseigne vraiment au grand maximum 15 heures de cours par semaine car il faudrait encore déduire de ce total les 5 heures dites d’ atelier collectif où nous sommes plusieurs formateurs pratiquant en alternance  la même tâche (théâtre, danse, visionnage de films sur des sujets variés qui seront discutés par la suite, comme l’environnement, les relations homme-femme, écriture, yoga, arts plastiques, sorties) avec nos quarante élèves. J’ai effectivement 35 heures de présence à mon compteur hebdomadaire mais je passe une grande partie de mon temps à accompagner, surveiller, animer, organiser, préparer. Je ne me plains pas. Mais cela me permet de relativiser aisément la vie chère à Mayotte.

Selon les Echos les prix pratiqués dans l’alimentaire à Mayotte sont supérieurs de 19 % à ceux pratiqués en métropole. Le coût des soins est supérieur de 17%. Mais tous les résidents DOM bénéficient aussi, il faut le savoir, d’un abattement d’impôts de 30 à 40 pour cent. Chacun y va de sa calculette, l’INSEE a elle aussi calculé le prix de revient du panier de la ménagère mahoraise et elle a établi en 2015 que les prix pratiqués étaient en moyenne 6,9 pour cent supérieurs à ceux de métropole. Les mahorais crient au scandale.

J’ai observé mes collègues de travail mahorais sur 8 mois et leurs habitudes culinaires et je peux donner ma tasse de thé. Du riz du lundi au vendredi, du piment, du boeuf ou du poulet ou des sardines en boite, du mataba, le tout accompagné de frites parfois et de feuillages souvent. Parfois des oeufs et des pommes de terre. Je ne prétends pas à moi tout seul dire ce qui est, je dis seulement ce que j’ai observé dans ce panel composé de un homme et deux femmes âgées entre 26 et 36 ans enseignants qui ont tous vécu en métropole. Cela me fait penser au arroz e feijão brésilien com farinha (riz et haricots rouges et farine de manioc) servis soit avec du poulet soit avec un peu de viande. Le bonheur gastronomique à Mayotte m’a semblé être fait de ces répétitions quotidiennes. Tant qu’on a du riz, une sauce et du piment on est heureux ! La notion de variété m’a semblé étrangère chez eux. Je leur en parlais car je ne peux pas moi me résoudre à manger la même chose deux jours de suite. Mais ils me répondaient que la viande de boeuf ou d’agneau coûtait cher, le poisson coûtait cher. Le poulpe coûtait cher ! Les crevettes coûtaient cher ! L’avocat coûtait cher ! Bref tout coûtait cher ! Par contre ils dépensaient bien plus que moi  pour avoir un bon riz. symptomatiquement le riz s’achète par sac de 5 kilos minimum quand on en trouve. La norme serait des sacs de 20 kilos ou 25 kilos. C’est dire si on mange du riz à Mayotte et pourtant on n’en cultive pratiquement plus. La totalité est importée de Thaïlande, Vietnam, etc. On peut acheter c’est la norme des sacs de viande surgelée de 10 kg, des cartons de 10 kg d’ailes de poulet (les fameux mabawa), de cuisses de poulet, de poulet, de poisson chinchard surgelé. C’est une spécificité de la vente mahoraise.

https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/plantation-riz-paddy-dembeni-544569.html

Depuis que je suis à Mayotte j’observe la valse des prix. Ce n’est pas une valse c’est un coupé décalé. C’est un vrai maquis mais malgré tout si l’on consomme local le surcoût de la vie outre-mer doit être relativisé ! Il y a les prix dans mon quartier M’Tsapéré ou Cavani, les prix au supermarché local Somaco ou Douka Bé, ceux pratiqués par les épiciers du coin ouverts quand Somaco et Douka Bé sont fermés, les prix à la boulangerie locale et ceux pratiqués par la boulangerie située à Cavani où je prends mon café parfois avec un pain au raisin. Les prix varient beaucoup. Un café peut valoir 1€, 1,80 € dans une boulangerie locale. Une bouteille d’eau de 50 cl glacée peut valoir entre 0,70 € et 1 €. Au supermarché Somaco un litre et demi de cette même eau coûte 0,90 €. Le pain au raisin me revient à 1,20 € à la boulangerie de Cavani et idem à l’autre boulangerie de M’Tsapéré. La palme de la cherté revient à la boulangerie qui se trouve sur la rue principale de Cavani entre le baobab et le restaurant Saveurs Tropicales. Là le café se déguste à 2€ pièce et le pain aux raisins à 1,80€. Mais il faut dire que cette boulangerie est une boulangerie à la française qui vend toutes sortes de pain (complet, etc) et que l’on y déguste de vrais expressos et qu’on y a droit pour ce prix à une place en terrasse et l’air conditionné et le ventilateur, ainsi que des toilettes. On y vend aussi comme les meilleures boulangeries de métropole des gâteaux et des pâtisseries variées, ainsi que des sandwich fort alléchants. Les clients de cette boulangerie sont bien évidemment les muzungu  qui arrivent en voiture ou à moto et emportent leur charge de pain et les membres des classes privilégiées qui viennent se distinguer de la plèbe. Il faut dire que les coutumes locales c’est plus un bol de thé, ou un bol de lait légèrement additionné de thé ou de café, ou un bol de thé à la poudre de cannelle. Choses que l’on ne trouve pas dans les par ailleurs bonnes boulangeries. On vient très tôt le matin y prendre son café avant de repartir au boulot. Mais il y a aussi un groupe d’habitués (retraités ou chômeurs) qui viennent pour y pratiquer l’art immémorial de la palabre car étant en terre musulmane il n’y a pas d’endroit pour se rencontrer ici à part la mosquée. Les bars étant connus pour être un lieu de perdition où se vendent alcools et tabac déclarés haram par le Coran n’ont pas trop bonne presse dans les quartiers. On leur préfère les restaurants-snacks comme Cousin à M’Tsapéré ou le Camion Rouge ou le Cinq Cinq ou le Camion Blanc à la barge à Mamoudzou. Moi mon préféré pour fainéanter, m’évader de la torpeur locale, c’est le Camion Rouge. J’aime y prendre mon café à 2 €, mon jus local de tamarin citron, tamarin passion, banane passion à 3,50€, mon sandwich jambon emmenthal cornichons à 5€, mon ballon de vin blanc sud-africain à 3 €. Surtout j’aime y prendre ma brise, le vent du large, car au Camion Rouge on a vue sur la rade, l’Océan Indien. On y vend aussi toutes sortes de bières, de paninis. C’est un endroit où toute une faune d’expats et de locaux sympas aiment se retrouver. Parfois je vais au Camion Blanc bien plus calme, moins faune, avec vue sur les pontons et la rade, mais bien plus cher que les deux autres.

Seul le pain est vendu partout 0,20€ l’unité. Je parle du pain que les gens achètent par 5 ou par 10.

Pour 1 € j’ai droit un peu partout dans les brochetteries à 3 brochettes de viande, pour un 1 € j’ai droit à trois morceaux de banane, manioc ou fruit à pain frits, pour 2€ j’ai droit à 3 brochettes de mabawa (ailes de poulet dont les gens sont friands ici), pour 3 € j’ai droit à un sandwich merguez halal, pour 4 € j’ai droit à un plat fêté de pilao ou de banane coco. Pour 5€ plusieurs types de panini. Pour 8 € dans les petits restaus de quartier je peux manger du poisson accompagné de riz, salade, frites, bananes vertes frites , manioc frit ou fruit à pain frit, mataba, ou légumes sautés. Pour 8€ un plat de kangué servi avec son accompagnement au choix. Payez un euro de plus et vous aurez droit au poulpe.

Certes dans les restaus réservés aux touristes et aux bourses fournies comme Saveurs Tropicales à Cavani on peut trouver de la cuisine créole (Réunionnaise), chinoise et métro sur place et à emporter comme partout ailleurs.  comptez environ 16 € pour un plat comme cabri massalé, civet zourite (poulpe au vin cuisiné à la créole avec les petites épices qui vont bien), rougail saucisses (tout domoun i koné sa!), boeuf créole (un cari de boeuf remastérisé) et un peu plus cher dans les 20 € pour une spécialité française revisitée comme un filet de mérou, une fricassée de crevettes au basilic, une brochette de crevettes à la crème d’ail, une entrecôte de boeuf, un magret de canard aux letchis, un filet de boeuf avec toujours comme accompagnement riz, frites, légumes sautés, salade, mataba, bananes, fruit à pain (2 choix maxi) et une sauce vanille, combava ou poivre vert. Le restaurant a aussi de très bonnes salades comme la salade de pwedza au poisson fumé (poulpe épicé, poisson fumé, tomate, persil, oignon, citron) pour 15 €. Dans ce type de restau je préfère aller au Kamcham, 7 rue de l’hôpital, juste en haut de l’église, qui sert à peu près la même chose dans un cadre plus intimiste. J’ai goûté leur salade au poisson fumé, la version large à 11 € qui inclut marlin fumé, concombre, tomate, laitue et chou rouge, citron vert et pesto. C’est servi avec du pain chaud et du beurre. Excellent ! Je n’ai pas goûté à leur salade de poulpe à 10€. Je me ferai un plaisir d’y retourner avant mon départ pour l’essayer. il y a aussi une salade landaise à 11€ qui contient gésiers et magret de canard. J’ai apprécié leur jus frais de banane pastèque à 3,50€.

Plus abordable Chez Cousin au rond-point du Baobab propose aussi des plats le midi et le soir à des tarifs bien plus alléchants autour de 10€ : kangué, pilao, romazava, m’tsolola.

Mais mon restaurant préféré j’en ai déjà parlé c’est celui qui se trouve à moins de 200 mètres de chez moi le Kashkazi  où les plats de toutes sortes sont proposés entre 8,50 et 10 €

Sur les marchés improvisés ça et là par des vendeurs de fruits et légumes à la sauvette pour la plupart illégaux sur le territoire on trouve en ce moment tomates, concombre, cocos secs, fruit à pain, bananes vertes, manioc, oignons, ail, gingembre frais, curcuma frais, prunes de cythère (sakoua ici) toutes sortes de feuillages mais en particulier produits que l’on ne trouve plus au supermarché local tant la coutume est d’acheter aux revendeuses de rue.

Les mangues, les ananas, les piments, les oranges, les jaques, les letchis, les courgettes et les aubergines qui étaient monnaie courante il y a de cela trois mois encore ont désormais disparu et ont laissé place par la grâce des saisons aux avocats (2 € les 3), au majimbi (le taro, dit aussi dachine ou malanga à 3,50 € le kilo), aux gombos (qui quoi que chichement enfin apparaissent à 6€ le kilo), aux citrons verts, aux pommes cannelles…

Le maïs grillé a eu son heure de gloire mais s’évanouit lentement dans l’oubli. Parfois apparaissent les cocos verts l’instant d’un éclair que je me hâte de saisir à pleine bouche goulue. On les appelle coco à l’eau. Pour en trouver il faut aller en périphérie, ou à la campagne.

Je n’ai qu’un regret : je n’ai jamais bu ici ne serait-ce qu’un verre de jus de canne. Mais je n’en tiendrai pas rigueur tropicale à Mayotte que je vais bientôt quitter au bout de 8 mois de bons et loyaux services pour me replonger dans les climats océaniques de Charente-Maritime pour 6 mois encore avant de m’envoler dans l’alizé guadeloupéen pour quelques mois. Ce n’est donc que reculer pour mieux sauter. Heureusement j’ai découvert ici le jus de jaque à l’ananas et le jus de tamarin au citron, le jus de tamarin passion, le jus de banane pastèque, le jus de banane passion, le jus de pomme de cythère mangue : six tueries so fresh qui se laissent déguster slowly à la paille. Voilà qui n’a pas de prix : la découverte toujours recommencée.