Je hais les voyages et les explorateurs

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Je hais les haies (Raymond Devos)

Je hais les haies

Qui sont des murs.

Je hais les haies

Et les mûriers

Qui font la haie

Le long des murs.

Je hais les haies

Qui sont de houx.

Je hais les haies

Qu’elles soient de mûres

Qu’elles soient de houx !

Je hais les murs

Qu’ils soient en dur

Qu’ils soient en mou !

Je hais les haies

Qui nous emmurent.

Je hais les murs

Qui sont en nous.

Je hais les haies comme Devos mais contrairement à Claude Lévi-Strauss je ne hais ni voyages, ni explorateurs, ni navigateurs, ni géographes, ni colonialistes. Chacun à sa façon pour moi contribue dans le temps et l’espace à l’appréhension la plus fine d’une culture ! 53 ans après Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad (1902) qui glorifie l’aventure de l’explorateur défricheur de cultures lointaines « Je hais les voyages et les explorateurs » c’est l’incipit de Tristes Tropiques (1955) de Claude Levi-Strauss pour qui le voyage ne saurait être dépaysement ou aventure. Fondamentalement le voyage est selon Levi-Strauss tout sauf un souvenir exotique qu’il qualifie même de scorie de la mémoire. Le voyage n’est pas un but mais un moyen ! Le périple qui intéresse c’est le périple ethnographique, scientifique qui exige rigueur, ténacité, humilité, proximité ! Il y a chez l’ethnologue une appétence à cartographier, compartimenter le genre humain, les civilisations.

Moi je me dis qu’il a d’autres approches possibles.   Je n’aime pas trop cette approche systématique, prétendument structurelle. Je ne l’aime pas chez Levi-Strauss, je ne l’aime pas chez Saussure, je ne l’aime pas chez Lacan. C’est vrai il y a eu des explorateurs et des géographes heureusement pour abolir les frontières, les marges, les confins. Pour nous montrer l’ampleur et la diversité du monde. Nous les faire vivre, visualiser comme on voit les croissants de lune. Certains plus talentueux que d’autres, plus visionnaires. C’étaient les défricheurs d’une conception de tourisme primal: Aller à la rencontre de l’homme, cet inconnu. Je ne nie pas qu’ils aient eu des arrière-pensées civilisatrices voire impérialistes dans l’aventure mais je leur donne le crédit d’avoir osé dépasser leurs limites, leurs frontières claniques. Il fallait du courage pour sortir de son univers connu, sa zone de confort,  pour affronter les mille dérives et traverses tectoniques du continent noir, de l’orient extrême ou moyen, de l’Amazonie ou de la Terre Adélie. Tristes tropiques veut donc d’ un trait éliminer:

  • les écrivains  voyageurs comme Arthur Rimbaud, André Gide (Voyage au Congo), Rudyard Kipling, Joseph Kessel, Henri Michaux (1898-1984), Michel Leiris (1901-1990)(L’Afrique Fantôme, 1934 – Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe, 1971), Pierre Loti, Nicolas Bouvier, Victor Segalen (Journal des Iles), Blaise Cendrars, Jack London, Robert Louis Stevenson, Stendhal, Alphonse de Lamartine, Gérard de Nerval, Ernest Hemingway, Jules Verne, Jack Kerouak,
  • les peintres voyageurs comme Paul Gauguin, William Turner, Eugène Delacroix, Evremont de Bérard (1824-1881), Jean-Baptiste Debret (1768-1848)(Voyage pittoresque et historique au Brésil),  Camille Pissarro (1830-1903), Fritz Melbye (1826-1896), Agostino Brunias (1730-1796)
  • les botanistes, ornithologues et autres naturalistes voyageurs Etienne Denisse (1785-1861), Nikolaus Joseph von Jacquin (1727-1817), Mark Catesby (1683-1749), John James Audubon (1785-1851), Frances Worth Horne (1876-1967)
  • les photographes voyageurs
  • et particulièrement les géographes de plein vent, libertaires comme Elisée Reclus (1830-1905), Pierre Kropotkine (1842-1921) ou Léon Metchnikoff (1838-1888),  ou autres comme André Thévet (1515-1591) ou Alexander von Humboldt (1769-1859)Ibn Battûta (1304-1377), Ibn Jubayr (1145-1217), Marco Polo (1254-1324).
  • les navigateurs et autres explorateurs: Zhend He (1371-1433), Amerigo Vespucci (1454-1512), Christophe Colomb (1451-1506), Vasco de Gama (1469-1524), Magellan (1480-1521), Jacques Cartier (1491-1557), La Pérouse (1741-1788), Pedro Alvarez Cabral (1467-1520), Bougainville (1729-1811), Bartolomeu Dias (1450-1500), João da Nova (1460-1509), Ahmad Ibn Majib (1432-1500), Paul Emile Victor (1907-1995), Roald Admunsen, Jean Baptiste Charcot (1867-1936)

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Les défricheurs, les desbravadores comme on dit en portugais, ne sont pas à jeter selon moi aux oubliettes. Des débroussailleurs de tout acabit et de toute origine ont aidé  avant, pendant et après le Moyen-Age à façonner une représentation du monde, une imago mundiqui donne des formes et des couleurs à un univers désespérément blanc et vierge. ILS PERMIRENT d’établir au même titre que corsaires, flibustiers et pirates un nouvel imaginaire. Ils sont à l’origine des réseaux, des traces, des voies, des caps qui vont permettre aux anthropologues, aux missionnaires, aux commerçants et aux marchands d’armes et de colifichets de conquérir pour le meilleur et pour le pire la planète Terre.

Moi je pense que quoi qu’il fasse, quelle que soit sa qualité, celui qui foule une terre étrangère même s’il y vit 100 ans ne saura acquérir les choses insoupçonnables comme l’inconscient collectif de cette terre, les implications que les traditions ont avec la modernité, le rapport aux esprits aux ancêtres puisque justement il n’a pas d’ancêtres de cette terre. Le rapport au clan, les obligations rituelles, les tabous. Ces phénomènes insoupçonnables font le socle des sociétés et sont le PPDC (plus petit dénominateur commun) qui lie les membres d’un clan et les préserve de la globalisation ambiante. Le géographe, l’anthropologue, l’ethnologue, le sociologue tout comme le simple voyageur selon moi ne réussissent à capturer que la partie émergée, l’apparence du spectre. qu’ils se gardent de juger, qu’ils se gardent d’en tirer des inférences faciles. il n’y a aps e conclusion à tirer sur une culture. on a des pistes, des traces, des voies, des isthmes, des îles ! Contentons-nous de naviguer vers l’autre avec l’autre  chez l’autre en l’autre, voilà là un périple sans fin.

Une réflexion sur “Je hais les voyages et les explorateurs

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