40 acres and a mule ou 469 francs or : circulez, il n’y a rien à se souvenir

27 avril 2018, 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France et dans ses colonies (Guadeloupe, Martinique, Guyane Française, Réunion, Sénégal, Mayotte (française depuis 1843) et on l’oublie souvent, les petites îles malgaches de Nosy-Bé (occupée depuis 1841) et Sainte-Marie, occupée depuis 1818). La presse surfe sur les gros titres. Le president Macron reçoit toute une foule e jeunes bigarrés devant le Panthéon puis se rend à l’intérieur de celui-ci pour se pencher au-dessus des tombes des hommes illustres.

https://www.pscp.tv/EmmanuelMacron/1rmxPmQknqYKN?t=35s

La nation française se dédouane du crime immonde commis  pendant trois siècles à bon compte. Le président se prépare pour se rendre en Nouvelle Calédonie soi-disant pour préparer l’indépendance de ce territoire. Les flashes crépitent. Les bons sentiments affluent. Nous allons créer une Fondation à Paris pour honorer les victimes de l’esclavage dit Jean-Marc Ayrault, ex premier ministre socialiste, étonnamment en Marche soudainement. Il y en a un à Nantes, il y en a un en Guadeloupe le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre ouvert en 2015 , qui va rester la référence nationale, et un à Nantes. Et tout le monde d’applaudir, de s’extasier ! Le musée qui était réclamé à Paris dans le cadre du Musée e la Marine où a été signé le décret d’abolition en 1848 est mis aux oubliettes. Minorités visibles certes mais en même temps pas trop, semble dire le président

« La Fondation aidera également à replacer l’esclavage dans le temps long de l’Histoire de la France, du premier empire colonial français à nos jours, car il est impossible de parler de la France d’aujourd’hui sans parler de son passé colonial, sans dire en particulier le rapport singulier qu’elle entretient avec le continent africain, cette relation complexe et profonde qui est devenue une part inaliénable de nos identités respectives »

 

Et personne, surtout pas parmi les journalistes pour se poser la question de la réparation. Pourtant ce même décret d’abolition du 27 avril 1848, on ne  le dira jamais assez, institue dans son article 5 l’indemnisation des esclavagistes. Et aucun dédommagement pour les 250000 esclaves (non compris les vieillards et les enfants de moins de 5 ans). Le 30 avril 1849 une loi est adoptée par l’Assemblée Nationale qui accorde une indemnisation aux colons. Un esclave vaut ainsi 700 francs or à la Réunion et 469 francs or à la Guadeloupe. L’état français va débloquer la somme de près de 124 millions de francs or de l’époque, soit environ  5 millliards d’Euros actuels, la moitié payable immédiatement et le reste sur 20 ans par rente annuelle.

La réparation du préjudice causé, une sorte de compensation de l’esclavage, équivalente à celle qui a été accordée en 1848 aux propriétaires d’esclaves par l’Etat français et qui avait même été évoquée à l’Assemblée nationale puis rejetée, voilà ce que réclame désormais les personnes de descendance africaine. En 1848 on compte alors 87087 esclaves en Guadeloupe, 74447 en Martinique, 60651 à la Réunion, 12525 en Guyane, 9800 à Saint Louis du Sénégal, 3300 à Madagascar. Je suis le descendant d’un éventail   constitué par une ribambelle des 87087 esclaves de Guadeloupe, une autre ribambelle des 74447 esclaves de la Martinique et de je ne sais quoi encore.

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La Commission de Reparations du CARICOM lutte depuis juillet 2013 pour définir un chemin pour la réconciliation, la vérité et la justice pour les esclaves et leurs descendants d’esclaves. Un slogan : « never forget », c’est à dire « n’oubliez jamais ».

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Le CARICOM est une tentative de fédérer 40 millions d’habitants qui composent l’espace caribéen. En font partie comme membres pleins 15 états ou territoires :  Antigua et Barbuda, Bahamas, Barbade, Belize, Dominique, Grenade, Guyana, Haiti, Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts and Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent & Grenadines , Surinam, Trinidad et Tobago, et comme membres associés 5 états: Anguille, Bermude, Iles Cayman, Iles Vierges Britanniques, Turks and Caicos. A noter Curacao et Aruba (anciennes possessions hollandaises) et Guadeloupe, Guyane  et Martinique ont demandé à faire partie du CARICOM. Leur demande est en cours de négociations. Les Iles vierges US, Puerto Rico, Cuba ne font pas partie du CARICOM.

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Le 1er janvier 1863, en pleine Guerre  Civile Américaine, la Guerre de Sécession qui sévit depuis 1861 entre tenants et adversaires de l’esclavage et de son extension, les esclaves sont  déclarés libres : le président Abraham Lincoln (1809-1865) proclame l’émancipation dès le 22 septembre 1862. Cette émancipation n’est valable que dans les Etats sudistes. Cela permet de recruter des soldats afro-américains pour contribuer à l’effort de guerre des Nordistes contre les Sudistes (200000 hommes noirs serviront ainsi la cause nordiste).

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Les 40 acres (16 hectares) et une mule pour tirer la charrue n’ont jamais été qu’un rêve pour les 40000 Afro-américains qui ont pu bénéficier entre février 1865 et septembre 1865 de « Sherman land » (du nom de l’ordre n° 15 du 16 février 1865 du général William T Sherman signé par le président Lincoln), 400000 acres le long des côtes de la Caroline du Sud, de la  Georgie et de la Floride qui appartenait à des propriétaires confédérés.

« a strip of coastline stretching from Charleston, South Carolina, to the St. John’s River in Florida, including Georgia’s Sea Islands and the mainland thirty miles in from the coast, »

 

Il y avait 3,9 millions d’esclaves et seuls 10 pour cent ont pu recevoir un lopin de terre sous Lincoln, terrain qui leur a été repris 2 ans plus tard par décision du président Andrew Johnson, vice démocrate de Lincoln le républicain à son deuxième mandat en 1864, qui prend le pouvoir à la mort de Lincoln le 15 avril 1865 victime d’un assassinat.

Ces 40 acres et une mule sont une promesse qui n’a donc pas été tenue pendant la Reconstruction américaine après la Guerre de Sécession.

Par ailleurs Haiti a été obligé dès 1825 de payer pour sa propre liberté un dédommagement  de 150 millions de francs or  (soit environ dix fois les revenus annuels du pays) au gouvernement français censé combler le préjudice porté aux propriétaires de terres et d’esclaves,lequel préjudice qui a été ramené plus tard à 90 millions de francs or. Cette dette pour la liberté n’a été finalement payée qu’au milieu du 20ème siècle.

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Beaucoup d’organisations à travers le monde  se sont penchées sur la réparation de la traite négrière et l’indemnisation des descendants d’esclaves. Ils trouvent toujours portes closes, tous les anciens états esclavagistes (France, Espagne, Portugal, Suède, Hollande, Allemagne, Danemark, Etats-Unis) reconnaissant à la limite avoir une dette morale mais aucun ne voulant assumer une dette financière. On parle d’investissement, jamais de réparation. On pourrait donc croire ce mouvement illusoire. Mais l’utopie est la dernière chose qui meurt.

Le 21 mai 2001 la loi Taubira est promulguée en France. L’esclavage et la traite négrière française sont déclarées  crimes contre l’humanité. C’est un premier pas, important certes, mais un premier pas seulement  car le volet réparations est singulièrement absent.

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Dès 2001, du 31 août au 7 septembre, les Nations Unies organisent à Durban, en Afrique du Sud la Conférence Mondiale contre le racisme et la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée. La déclaration et le Programme d’ Action de Durban dénoncent l’esclavage, la traite négrière, le colonialisme  et leurs conséquences contemporaines. En 2009 la conférence d’examen de Durban se retrouve à Genève

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La décennie 2015-2024 a été déclarée par l’ONU  décennie internationale des personnes d’ascendance africaine. Les mots-clés constituant le thème de cette décennie  sont reconnaissance, justice et développement. De nombreuses initiatives ont vu le jour.

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Environ 200 millions de personnes se considérant d’ascendance africaine vivent en Amérique. Des millions d’autres vivent dans diverses régions du monde, et ce en dehors du continent africain.
Les individus d’ascendance africaine sont, dans le monde entier, parmi les groupes les plus pauvres et les plus marginalisés de la population, que ce soit comme descendants de victimes de «la traite» transatlantique des africains réduit en esclaves («meubles») ou comme migrants plus récents. D’après les conclusions et les études menées par des organismes nationaux et internationaux, les personnes d’ascendance africaine continuent d’avoir un accès restreint à un enseignement et à des services de santé de qualité ainsi qu’au logement et à la sécurité sociale.
L’on ne fait souvent pas cas de leur situation et l’on n’accorde pas suffisamment de poids ou de respect à l’action qu’elles mènent pour remédier aux conditions dans lesquelles elles vivent. Elles subissent bien souvent une discrimination sur le plan de l’accès à la justice et doivent faire face à des taux alarmants de violence policière, outre le profilage racial.
Leur participation à la vie politique reste d’ailleurs souvent faible, sur le plan du vote électoral ou de l’occupation de postes politiques.
De plus, les personnes d’ascendance africaine peuvent pâtir de formes multiples, aggravées et conjuguées de discrimination fondées sur d’autres motifs connexes, comme l’âge, le sexe, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres, l’origine sociale, la fortune, le handicap, la naissance ou toute autre situation.
La promotion et la protection des droits de l’homme des personnes d’ascendance africaine constituent une préoccupation essentielle de l’Organisation des Nations Unies. La Déclaration et le Programme d’action de Durban reconnaissent que les personnes d’ascendance africaine ont été victimes de l’esclavage, de la déportation dite «traite des esclaves», et de la colonisation et continuent d’être victimes de leurs conséquences.
Le processus de Durban a contribué à améliorer la visibilité des personnes d’ascendance africaine et a contribué à un progrès substantiel dans la promotion et la protection de leurs droits résultant d’actions concrètes prises par les États Membres, l’Organisation des Nations Unies,les organismes internationaux et régionaux ainsi que la société civile.
Malheureusement, en dépit de ces progrès, le racisme et la discrimination raciale, tant sous leurs formes directes qu’indirectes, en fait comme en droit, continuent de se traduire par des inégalités et des handicaps.
La Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, proclamée par l’Assemblée générale dans sa résolution 68/237 et observée de 2015 à 2024, fournit un cadre solide permettant aux Nations Unies, aux États Membres, à la société civile et aux acteurs concernés de joindre leurs forces à celles des personnes d’ascendance africaine et de prendre des mesures concrètes pour la mise en œuvre du programme d’activités dans un esprit de reconnaissance, de justice et de développement.

En novembre 2015 le gouvernement français rédige un accord d’indemnisation avec les Etats-Unis comme solde de tout compte contre des actions menées en justice par des survivants juifs ou  leurs descendants pour la déportation  de juifs et autres prisonniers vers les camps de la mort nazis à bord de trains français (60 millions de dollars). On peut légitimement se demander s’il n’y a pas en l’affaire deux poids et deux mesures. Loin de vouloir faire comme on dit une concurrence des mémoires.. Je conçois que 1939-1945 c’est plus proche que 1948 mais tout de même. Mais les cicatrices sont les mêmes ! Qu’elles soient vieilles ou récentes. Comme on dit souvent maintenant pour faire son deuil cela passe par tout un processus. On le voit dans le cas des victimes d’attentats, il ya un processus d’indemnisation et de prise en charge qui est mis en place par le gouvernement. Et alors cet attentat de trois siècles ne mériterait que des Mémoriaux !? Le minimum que pourraient faire ces états, si prompts à faire la morale concernant les crimes contre l’humanité des autres, serait de liquider cette histoire nauséabonde toutes affaires cessantes. Mais non ce ne sont qu’atermoiements, pleurnichements, moralisations, autosatisfaction. On va à confesse et voilà on est pardonné ! Vive le mémorial tant qu’il n’est pas sonnant et trébuchant. Et estimez-vous heureux, passez à autre chose, mon ami, vous êtes libre ! Allez de l’avant ! Circulez, il n’y a rien à se souvenir !

Aux élections présidentielles françaises  de 2017 des questions  ont pourtant été posées aux candidats à l’élection suprême concernant esclavage et compensation par le journal Mediapart

Le MIR Mouvement International pour la Réparation contribue avec d’autres organisations non gouvernementales à une réflexion et à des actions autour des trois R du thème des Nations unies sur la décennie 2015-2024 : Reconnaissance, Réparations, Réconciliation