« Comment les blancs sont d’anciens noirs » écrivait Blaise, la grenouille perdue

 

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« Ecoutez l’histoire !

Que vienne l’histoire !

L’histoire arrive, on la tient de la grenouille perdue, irrémédiablement perdue , perdue au pays de Mosikasika, du petit-garçon-qui-n’était-pas-encore-venu-au-monde.  ! Quand  Mosikasika vint au monde il était un tout petit poussin…

C’était au temps des histoires de nègres retranscrites, revues et corrigées poétiquement  pour la première fois en noir et blanc, noir sur blanc, histoires fantastiques et fantasmagoriques d’enfants et de termites, de lièvre et d’ombre, d’ombre sans nom qui riait derrière votre dos et vous faisait des cornes,  d’homme qui revenait toujours au même endroit à la même place, d’orchestre qui se trouvait à l’intérieur,  d’oiseau possible-impossible, de bête que personne ne connaissait, de griffes, de cornes, de silex, de petit poussin, de caïman que personne ne portait plus pour le mettre à l’eau, d’antilope Muul, d’éléphant Nzox, de roi de Guinée (Guinnaru), de Citukulumakumba, de Mu-Ungu, le Créateur, de rhinocéros et d’arbre à miel et moi, jeune créature nègre affamée de lecture et  de bourlingue livresque, je m’envolais comme je m’étais envolé avec les contes de Kompè Lapen, de Zamba, de Zingrignan.

J’en admirais les facéties de tous ces concertos en nègre majeur.  Et pourtant je n’étais pas un enfant des blancs. Ni un nègre de paille, ni un nègre rose, ni un nègre aux yeux bleus. Ni tout simplement nègre d’ailleurs. A douze ans je n’avais pas cette conscience nègre. Je n’étais qu’un enfant noir. De nègrerie en négritude en passant par les négrures je suis devenu au fil du temps nègre. Et je n’exclus pas un jour de découvrir dans les replis les plus profonds et secrets de l’ADN de ma propre nature que je suis blanc comme nègre !

Certes Cendrars aurait pu intituler son ouvrage Contes de la Brousse et de la forêt, (1932) comme celui de André Davesne et Joseph  Gouin avec des illustrations de P Lagosse.

Ou encore Contes du fleuve et de la forêt (2015) comme l’a fait André de Brousse de Montpeyroux.

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Mais il en a décidé autrement. Il a peut-être voulu faire du buzz, finalement, en cette année folle de 1929. Je ne nie pas non plus qu’il y ait chez lui tout un aspect de primitivisme qu’on retrouve chez lui comme chez d’autres comme Guillaume Appolinaire, Tristan Tzara ,comme l’a suggéré Jean-Claude Blachère aux Nouvelles Editions Africaines dans son ouvrage Le Modèle Nègre : aspects littéraires du mythe primitiviste au XXe siècle chez Appolinaire, Cendrars , Tzara. Mais toutes les analyses de fond ne retireront pas au texte sa fantaisie, sa malice et sa sagesse. Retransmettre par écrit noir sur blanc la magie nègre de l’oralité, retransmettre ce tissu volatile qui circulait de tribu en tribu, le retranscrire poétiquement, le mettre à la portée des enfants de tout âge, voilà ce que restera l’héritage de la grenouille-poète Blaise « irrémédiablement perdue » et de son chien blanc qui l’accompagne.

Dans ce contexte il est évident que la récente polémique abjecte suscitée autour du livre de Blaise Cendrars (1887-1961)  Petits contes nègres pour les enfants des blancs, paru en en 1929 m’horripile ! Ce qui choque les tenants du bien parler afro-descendant est le mot nègre quand il est écrit ou prononcé par des Blancs. Je suggère à ces bonnes âmes qui ont attendu 2018 pour lire ces contes, (ouf, il était temps, quoi que je me demande s’ils en ont lu plus que la première de couverture) cette solution bancale qu’ils apprécieront à leur juste valeur, valeur nulle : derrière « petits contes » * ou « à l’usage des  enfants  des » l’astérisque pourrait signifier ce que l’on voudrait (aussi bien nègres que blancs, que jaunes ou rouges, ou marron ou roses, métis, kako, moreno, cabo verde, mélangés, dominos, noirs, afro, africains, café, lait, afropéens, café au lait, descendants d’esclaves, afro-descendants, afro-américains, afro-brésiliens, afro-antillais, négresse verte, négresses roses, nègres blancs, domiens, nègres aux yeux bleus, nègres bambara, peuls, galeguinhos de olhos azuis, zorey, pygmées, métropolitains, black, négropolitains, white, leucodermes, mélanodermes, muzungus, que sais-je, n’ayons pas peur des néologismes au nom du vivre ensemble négrophobe/négrophile, mélanophobe/mélanophile). On en est même venu dans cette chasse à tout prix aux sorcières lexicales et étymologiques du passé, du présent et de l’avenir à faire circuler une pétition pour retirer du marché le livre qualifié de raciste.

Si l’on suivait les préconisations de ces censeurs lexicaux il faudrait donc déprogrammer et jeter aux oubliettes dans l’enfer maudit de la Bibliothèque Nationale la Rhapsodie nègre (1917) de Francis Poulenc (1899-1963), il faudrait vouer aux gémonies  Le Vieux Nègre et la Médaille (1956) de Ferdinand Oyono (1929-2011), le Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès (1948-1989),  Le Nègre des Lumières (2005), Le nègre au sang (2004), Ne m’appelez jamais nègre de Maka Kotto (1984), Chocolat , clown nègre, jeter au pilon Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer  (1989), Le nègre du  Narcisse,(1898) de Joseph Conrad (1857-1924), le Nègre et l’amiral de Raphaël Confiant (1988), Rue Case-Nègres de Joseph Zobel (le livre de 1950) et d’Euzhan Palcy (le film de 1983) et Je ne suis pas votre nègre (2017) de Raoul Peck. Il faudrait ne plus fredonner même, sous peine d’excommunication, « amour de nègre », « nég ni mové mannyè », « prière d’un petit enfant nègre », en même temps brûler tous les ouvrages porteurs sans équivoque de clichés racistes du type Loulou chez les nègres (1929) d’Alphonse Crozière (1873-1946) et laisser dans la lumière Pif et Paf chez les cannibales de 1928 de Dubus Hermin (1875-1973). Faut-il criminaliser et assigner à résidence post mortem Jean Bruller plus connu sous le pseudonyme de Vercors pour sa collaboration comme illustrateur aussi bien dans dans Loulou chez les nègres que Pif et Paf chez les Cannibales. Si cela avait été Zoulous au lieu de nègres aurait-ce été plus acceptable ? Ou alors anthrophages, ou alors sauvages, ou alors indigènes, ou alors Pygmées ? Ou Bamboula ?

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En 1936 Madame Lebreton-Belliard publie en Belgique son Poupe chez les Nègres ont je ne trouve malheureusement pas la première de couverture mais j’imagine qu’on ne fait que changer de prénom. Un prénom de fille contre un prénom de garçon. J’imagine que Poupe aurait pu bien s’amuser lors de ses aventures tropicales avec Bamboula, par exemple.

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Il y a certes une évolution humaniste chez Jean Bruller quand en 1937 il publie avec Claude Aveline Baba Diène et Morceau-de-sucre mais on est tout de même dans l’évocation de la grande fresque coloniale, de l’impérialisme colonisateur dans toute sa splendeur. Comme un avant-goût de Bibi Fricotin et Razibus Zouzou

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Il est certes important de décoloniser les esprits de part et d’autre, et principalement les esprits des jeunes enfants, qui sont la première cible des ouvrages de  Gallimard Jeunesse ou d’Albin Michel Jeunesse ou même du Livre de poche et peut être qu’une préface ou un avertissement aurait pu alerter les jeunes lecteurs pour qu’il puisse avoir une mise en perspective du mot nègre et de son histoire. D’ailleurs certains enseignants proposent des solutions intéressantes pour présenter cet ouvrage en primaire

Dès 1929 Cendrars y pense déjà puisqu’il écrit dans la préface des Contes Nègres

« un homme raisonnable ne peut parler de choses raisonnables à un autre homme raisonnable : il doit s’adresser aux enfants »

Moi j’ai toujours trouvé étonnant par exemple que l’on utilise le mot métropolitain pour parler des blancs français ou les oreilles pour parler des blancs antillais ou les békés pour parler des blanc créoles. Ou bien coolie pour parler des Indo-antillais, des mulâtres, des métis, des chabins, des chabines, des mûlatresses, des malabars. Au Brésil il ya aussi des negro, cafuso, moreno, preto, pardo, baio, galego, gazo, mulata, cabo verde, india, mestiço, amarelo, J’ai récemment passé 8 mois à Mayotte et là on appelle les blancs les muzungu. Il y a même une féminin muzunguette.

Je pense qu’il faut une réappropriation des mots Nègre et Noir par les Africains et descendants d’Africains. Se cacher derrière des solutions importées comme Black ou Brother  me parait insidieux. De la même façon que Blaise Cendrars, lié à la cendre et à la braise, à la régénération, à la résurrection tel le phénix, était un pseudonyme utilisé par l’auteur dont le nom véritable était Frédéric  Louis Sauser je pense que le mot nègre me définit plus qu’il ne m’insulte. Sauf que je revendique le droit d’être nègre et en même temps: je veux faire partie de l’arc en ciel. Ne pas en avoir honte. exactement come le mot esclave. eh oui nègre, esclave me définissent aussi, sans traumatisme. Sans rage, sans rage, sans douleur que je sache ! Comme le disait il y a bien longtemps James Brown Say it loud I’m black and I’m proud !

Je sais bien avec Senghor que le tigre ne proclame pas sa négritude mais pourtant si, quand il rugit on sait qu’il est tigre. Ce que voulait dire Senghor à mon sens c’est qu’il ne s’agit pas de proclamer, de brandir des étendards et des anathèmes, qu’il s’agit de réaliser. Vivre sa vie d’homme ou de femme nègre la tête haute, ancré dans ce vingt-et-unième siècle tout en étant pleinement conscient des luttes qui restent à mener . Il ne s’agit pas d’oublier mais de dépasser, d’aller au-delà, de bourlinguer au-delà des codes implicites que nous mêmes nous nous créons et qui nous bloquent. Pour cela il faut sortir un peu de son petit confort de martyr cathéchumène et aller de l’avant. Se méfier des prêches de toutes sortes et tracer son sillon dans la glaise sans angélisme sans haine.

Kerry James chante Musique Nègre sans que cela ne dérange personne.

Et Baldwin fait sensation dans Je ne suis pas votre nègre ! I am not your Negro

il y a une différence entre être nègre et être le nègre tel qu’il est perçu par l’autre. Bal nègre, art nègre. Moi j’aime beaucoup sang nègre. Je n’y vois aucun sens péjoratif. Negro, nigger, nigga, en anglais – nèg, vyé nèg, ti negrès, bel nèg, en kreyol – nega, nego, negão, neguinha, neguinho, preta en portugais – nègre, négro, négresse en français.

La langue évolue constamment, les livres non. C’est trahir un ouvrage que de l’expurger. Si Cendrars en 1928 a choisi « contes nègres » au lieu de contes noirs ou africains c’est qu’il était conscient de la force mythique du mot. Cendrars était en cela un pionnier, un passeur qui débroussaillait le territoire inculte d’histoires récoltées par les missionnaires et autres colons et lui redonner de la chair et du verbe, de la théâtralité. Mosikasika, le petit poussin c’est comme le Petit Poucet. Les contes animaliers d’où qu’ils viennent font partie de l’archétype humain des lacs comme des tissus colorés  au pays de Mosikasika avec son cortège de héros et d’animaux. Les animaux ne sont pas noirs ou blancs ou verts ou gris ils sont animaux, point final.

Déjà en 1921 il écrit son Anthologie nègre 320 pages pour transmettre au lecteur européen la richesse des cultures primitives africaines.

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Quand Picasso (1881-1873) avoue « l’art nègre? connais pas » en 1920 cela veut-il  dire qu’il méprise l’art africain dont il utilise pourtant la déconstruction ? Cela veut-il dire qu’il était raciste ? Je ne le pense pas .

En 1930 Cendrars écrit Comment les blancs sont d’anciens noirs avec 5 illustrations de Alfred Latour (1888-1964)

Moi je le dis tout net. Non seulement j’aime le texte de toutes ces éditions passées mais j’en aime aussi la forme. J’aime les illustrations  de Jacqueline Duhême dans l’édition de Gallimard Jeunesse qui outre les 10 contes originaux en rajoute 2 publiés en 1929 La Féticheuse et Le son de la vitesse.

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.J’aime encore plus celles de Pierre Pinsard (1906-1988), 50 bois originaux, peints à l’époque pour une édition de luxe aux editions du Sans Pareil  en 1929

Et il ya encore l’édition de 2009 aux Editions Art Spirit sur des illustrations de Francis Bernard (1900-1979)  qui datent de 1946 mais qui ont été mises en couleur par Emmanuel Pinchon. Edition de luxe tirée à 3000 exemplaires et au profit de la PEMF  (Publications de l’Ecole Moderne Française) et de la BPE (Bibliothèque pour l’Ecole)(mouvement Félicien Freinet)

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Il y a pour finir l’edition récente (2014) de la Bibliothèque Nationale de France en coopération avec Albin Michel Jeunesse toujours à partir de l’édition de 1929 enrichie cette fois de deux textes ultérieurs

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Je ne nie pas que tous ces ouvrages soient peut-être empreints de doudouisme et paternalisme, peut être même au cor défendant de Cendrars que j’admire avant tout comme poète et bourlingueur mais Rousseau et son bon sauvage et Voltaire ont ce même regard un peu décalé sur l’Autre. Mais on sent chez Cendrars cette attirance, cette fascination pour la richesse fantasmagorique des contes africains. Cela s’en ressent dans son écriture, dans le rythme de ses phrases, les répétitions. On le sent bien pendant 1h54′ lorsque le texte est lu comme dans l’édition sonore réalisée par Lydia Evandé et Meyong Bekaté sur une musique d’Eric Gérard pour le compte de Gallimard Jeunesse.

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Abbi Patrix et la Compagnie du Cercle imaginent dans l’Ombre  du zèbre n’est pas rayée un spectacle basé sur le texte de Petits contes nègres pour les enfants des blancs. La musique en background est intéressant. Je reste sur ma faim pour le rythme de la diction. Mais peut-être que dans le spectacle tout s’articule très bien. je préfère quant à moi le rythme de Lydia Ewané et Meyong Bekaté.

J’aime encore ces tentatives de Dominique Larcher 

La poésie c’est l’art du décalage du point différent . Quand Cendrars répète avec jouissance des artifacts de la tradition orale du conte africain (pour ne pas dire nègre) quand il parle d’un pays appelé l’écho-l’écho, d’un fleuve qui s’appelle glouglou-coule-toujours, d’un village nommé Debout-Debout, je retrouve chez lui l’art du griot, du conteur, du et cric et crac et de l’onomatopée. Cendrars, son écriture est nègre alors comme la cendre qu’on se met autour des yeux pour mieux voir et mieux être vu. Nègre dans le sens des negbwa des negmawon qui s’affranchissent des codes noirs ou nègres, nègres dans le sens que l’ombre du zèbre n’est pas rayée..

Les recueils de textes oraux africains transcrits font florès depuis le début du 2Oeme siècle. il suffit de consulter la base de données de Mukanda, Recherches Documentaires sur l’Afrique Centrale de l’Université de Lorraine pour s’en rendre compte.

On a encore des

Contes nègres (Struyf I, Charles P. ) (1924).

Contes blancs d’Afrique noire (Joelle Van Hee) (1990) L’Harmattan

Mille et quatre contes du Zaïre et du Shaba (Frédéric Vandenwalle) (volumes 1 à 13)

Contes des Heures Chaudes (André Villers)

Contes bamiléké (J Verhooven)

Autour du feu. Contes de chez nous.Tomes 1 et 2 (Wembonyama Okitotsho)(1999 et 2000)

Proverbes, légendes et contes fang (Henri Trilles)(1905)

Contes et légendes pygmées (Henri Trilles) et (André Lagarde, illustrations)(1935)

La pierre de feu. Légendes, contes, fables et récits des Baboma (Pierre Daye)(René Tonnoir)(Adrien van en Bossche)(1939)

Sur des lèvres congolaises. Contes (L. Guebels) (1947)

Quarante contes indigènes de la région des Basanga (Katanga) (H Roland)(1937)

Contes du Burundi (Francis M. Rodegem, P. Reitz)(1993)

Contes noirs pour petits blancs (Gaston-Denis Périer)(1947)

et beaucoup d’autres

 

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