Né(e) de père et mère inconnus : le Triangle des Bermudes de la généalogie caribéenne

Le Triangle des Bermudes est un espace mythique dans les Caraïbes où, pour des raisons que l’on ignore, des bateaux ou des avions ont disparu au cours des deux derniers siècles. Beaucoup de livres ont été écrits à ce sujet. Et on a évoqué l’intervention même du diable et des extra-terrestres.

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Tout cela a commencé en 1800 quand un bateau, la goëlette américaine  USS Pickering lancée en 1798, partait de Boston, Massachussets le 10 juin 1800 sous le commandement de Benjamin Hiller pour rejoindre le reste de l’escadre anglaise qui se trouvait à la Guadeloupe sous le commandement du Commodore Thomas Truxtun . La Guadeloupe était au centre de ce que l’on a appelé la quasi-guerre entre la France et les Etats-Unis entre le 7 juillet 1798 et le 30 septembre 1800. Cette guerre fut motivée par le  tort considérable fait par la marine de guerre française et ses corsaires au commerce maritime de l’Union. Les Etats-Unis ayant décidé de se déclarer neutres dans le conflit qui opposait alors la France à l’Angleterre le gouvernement du directoire fit établir des lettres de marque aux corsaires français leur permettant d’arraisonner tous les bateaux dont l’équipage parlait anglais sous le prétexte de vérifier s’ils étaient de nationalité anglaise ou américaine. Cette mesure handicapait lourdement le commerce maritime des Etats-Unis qui ripostèrent par cette Quasi-guerre de 2 ans.

Le USS Pickering, bateau de 23 mètres, fut vu pour la dernière fois à Newcastle au Delaware. Il aurait disparu corps et biens des radars en septembre 1800 avec ses 105 passagers, officiers et membres d’équipage. Un cyclone ou une avarie est la raison la plus plausible de cette disparition.

Le Triangle des Bermudes (Bermuda Triangle) ou Triangle du Diable (Devil’s Triangle) est comme son nom l’indique un triangle dont l’un des sommets se trouve au Bermuda l’autre vers Puerto Rico et la troisième vers la Floride aux Etats-Unis.

Le Triangle des Bermudes de la généalogie caribéenne est lui aussi mythique. Quasiment toute généalogie caribéenne se retrouve à un moment au bout de 6 ou 7 générations et souvent bien avant avec la mention : fils naturel, ou fille naturelle né(e) de parents inconnus. Cette mention résume l’abîme qui se dresse devant le généalogiste.

Lors de l’esclavage les registres ne notaient que le nom de la mère et il arrivait m^me que ce nom soit omis. Cela ne signifie pas que le père était inconnu mais soit ce dernier était l’esclavagiste lui-même ou son fils ou l’un de ses contremaîtres et alors celui-ci ne souhaitait pas compromettre son nom et sa fortune en reconnaissant la paternité servile soit ce dernier était de condition servile, mais alors il était considéré tout comme sa partenaire et son enfant comme étant un bien meuble, et donc il n’avait pas droit à la parole.

C’est par l’affranchissement, la reconnaissance et le mariage qui légitimait ces enfants naturels que les enfants prenaient une existence citoyenne.

Né(e) de père et mère inconnus ne signifie pas que l’enfant soit né(e) ex nihilo dans un espace intersidéral. Jusqu’à preuve du contraire, à cette époque-là tout du moins, pour faire un enfant il fallait un homme et une femme. Dans l’espace clos de la plantation et des cases-nègres il y avait certes des non-dits ou des silences mais nul ne me fera croire que la mère ne savait pas qui était le père de son enfant. Donc les mères savaient dans la plupart des cas (j’exclus tout de même les viols collectifs). Et à moins qu’elles ne meurent dans leurs couches elles pouvaient transmettre l’information soit avant, soit après la naissance de l’enfant à une confidente, à leurs frères et soeurs, à leur grand-mère, etc. L’homme des oeuvres duquel l’enfant avait été conçu était lui aussi au courant.

Certains captifs issus de traites négrières  et provenant d’Afrique étaient notés comme de père et mère inconnus. Cela ne veut pas dire que ces captifs ne connaissaient ni leur père ni leur mère.

Si je prends l’exemple de ma famille je vois ainsi que sans remonter à l’esclavage mon père n’a jamais été reconnu par son père. Ma mère n’a été reconnue par son propre père qu’à l’âge de 16 ans. Nous sommes 9 frères et soeurs survivants dont 8 qui ont eu des enfants pour un total de 29 naissances, eh bien le total des enfants naturels s’élève à 10 enfants. De ces 10 enfants non reconnus pour une raison ou pour une autre je connais les pères de tous à l’exception de l’un d’entre eux. La mère de ce dernier, l’une de mes soeurs donc,  ne m’a pas donné l’information mais m’a assuré que ses soeurs (certaines) et sa mère étaient informées. Elle en a informé son fils à l’âge de 18 ans, crois-je me souvenir. Mais c’est un secret de famille. Avec le temps dans une, deux ou trois générations on mettra encore devant le prénom de cet enfant désormais trentenaire « né de père inconnu ». Tout cela aux temps de la DNA. Né de père inconnu signifiera alors né de père inconnu aux déclarants.

On le voit de manière criante dans les actes de décès au dix-neuvième siècle, où il n’y avait pas d’informatisation, pour les personnes les plus âgées et particulièrement celles qui n’habitent plus dans la localité où elles ont vécu leur jeunesse. On voit fille naturelle de parents inconnus parfois alors que  dans une autre commune cette personne a père et mère dûment identifiés. Il suffit parfois d’une mauvaise orthographe. Ou de l’utilisation ‘un surnom au lieu du véritable patronyme. Ou même du véritable prénom.

Il ne s’agit pas ici de faire une morale de bas étage. J’ai moi même reconnu en France 2 enfants que j’avais eus au Brésil avec près de 10 ans d’écart. Je les avais reconnus au Brésil à leur naissance mais pas en France. Donc je ne jette la pierre à personne. J’ai remarqué à force de fouiller ans les histoires généalogiques que beaucoup de parents reconnaissaient leurs enfants quand ces derniers songeaient à se marier. Et que souvent même les mères ne reconnaissaient pas leur  enfant à la naissance, attendant que celui qui les avait engrossées fasse le premier geste. Certaines patientaient jusqu’à 18 ans et plus. Ainsi le père de mon père originaire de Marie-Galante n’a été reconnu par son père qu’à  l’âge de 17 ans. C’est alors que sa mère l’a reconnu peu après.

Le père de ma mère n’a été reconnu par son père qu’à l’âge de 4 ans, le jour de son baptême. Oui car il était possible de faire déclarer son enfant par un voisin, un ami, un frère, un père, une mère, une sage-femme, enfin par n’importe qui presque, dans la mesure où on pouvait fournir deux témoins. On attendait aussi parfois deux mois ou plus pour déclarer l’enfant peut-être pour bien vérifier qu’il était viable car le taux de mortalité infantile était particulièrement élevé. L’enfant avait donc un prénom parfois même deux ou trois mais pas de patronyme;

J’ai même trouvé un cas où un père ne savait pas qui était la mère de son enfant. Là c’est le comble. Un enfant sans mère.

A l’abolition de 1848 et dans les années qui suivirent immédiatement après il y a eu pléthore de mariages, de reconnaissances, preuve que les liens existaient bel et bien à l’intérieur des mêmes plantations ou entre plantations avoisinantes. Mais même avant cela au gré des affranchissements mariages et reconnaissances avaient lieu. Mais la plupart du temps les femmes reconnaissantes étaient seules à le faire. Soit parce que le géniteur était décédé, soit parce que celui-ci était un esclavagiste.. Reconnaître son enfant pour une femme qui était devenue libre et patentée c’était comme le sauver de la servitude. C’était lui donner un statut de citoyen !

Prenons ma généalogie là encore en exemple. :

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L’état-civil officiel des Baltimore en Guadeloupe commence le 1 septembre 1848 quand Désirée âgée de 67 ans se présente  en provenance de l’habitation Mineurs Bertrand de Bouillante avec ses deux filles : Delphine âgée de 42 ans et Jeannille âgée de 30 ans qu’elle reconnait. Delphine reconnaît un fils, Ambroise âgé de 15 ans et Jeannille reconnaît deux fils : Saint-Prix âgé de 9 ans et Etienne âgé de 7 ans. Tous porteront désormais le patronyme Bandini qui leur est donné par l’officier de l’état-civil, en l’occurrence Abraham Victorin Lesueur. Le même 1 septembre immédiatement après Monrose surnommé Petit Frère se présente. Il a 35 ans et vit sur l’habitation D. Bertrand. Le patronyme Baltimore lui est attribué

Les registres des nouveaux libres sont alors constitués ainsi au soir du 1 septembre 207 (Désirée Bandini), 208 (Delphine Bandini), 209 (Jeannille Bandini), 210 (Ambroise Bandini) , 211  (Saint-Prix Bandini) , 212 (Etienne Bandini), 213 (Monrose surnommé Petit Frère Baltimore).

Le 20 septembre 1848 Magdeleine âgée de 65 ans provenant de l’habitation E. Lafages reconnait son fils Monrose Baltimore et prend aussi le nom patronymique de Baltimore (796)

Le 10 octobre 1848 Jean âgé de 54 ans et qui réside sur l’habitation veuve Noël Sabine prend le nom de Paley (1355)

Le 15 mars 1850 Jean Paley reconnaît sa fille Jeannille Bandini

Voila la boucle est bouclée. Le cercle familial en 1850 se compose de 10 personnes réparties à l’origine sur quatre habitations (Mineurs Bertrand, D. Bertrand, Veuve Noel Sabine, E. Lafages

Le 9 avril 1850 par leur mariage (acte 10) Monrose Baltimore et Jeannille Bandini-Paley légitiment leurs 2 enfants Saint-Prix et Etienne Baltimore. Le maire Pierre Eucher Pâris Desjordon  déclare Monrose surnommé Petit-Frère, fils naturel de père décédé et de la citoyenne Magdeleine Baltimore.

Fils naturel de père décédé ne veut pas dire de père inconnu. La coutume dans la rédaction des cates de décès on le verra ensuite est de donner la date de décès du père décédé et bien évidemment son âge, son nom, sa profession. Non seulement Magdeleine connaît le père mais je n’ose imaginer qu’elle aussi ne l’a pas révélé à son fils âgé alors de 35 ans en 1848, donc né vers 1813 en pleine occupation anglaise puis suédoise pendant encore un an, puis à nouveau en 1816. Ce qui est sûr c’est que la mémoire familiale a perdu de vue le nom de ce père décédé. Ce qui est certain c’est qu’il est fort probable que Magdeleine ait eu d’autres enfants, es grands frères ou des granes soeurs qui à un moment l’aurait baptisé Petit-Frère. C’est presque de l’archéologie familiale ! Une généalogie hiéroglyphique !

Attention: ne pas reconnaître son fils ne signifie pas l’abandonner. Il arrive bien évidemment plus qu’à son tour que cela soit le cas mais bien souvent la reconnaissance est une formalité administrative que beaucoup de pères ne font pas soit parce qu’ils ne veulent pas au vu et à la face de la terre assumer  leur paternité et les responsabilités qu’elle impose, soit parce qu’ils sont mariés, soit parce qu’un conflit les oppose à une femme pour une raison ou pour une autre et que la reconnaissance est un moyen de montrer leur pouvoir mâle. Il en va de la reconnaissance des enfants comme du mariage. Certains s’en font une spécialité, d’autres non ! Certains se marient à l’article de la mort et reconnaissent leurs enfants de 45 ans.

Quelque soit la branche de la cosmogonie familiale que je prends il faut passer par ce processus de reconnaissances tardives. Les HUBBEL, les CELESTINE, les ANIN, les VIN, les FRONTON, les VALERIUS, les VADIMON, les BARDUS, les ELISA, les SYPHAX-COLDY, etc ! est-ce une fatalité ! On appelait autrefois un enfant dont le père n’était pas connu un bâtard. Mon père a souffert de ce mot qui lui a été jeté à la figure un jour par une de ses demi-soeurs plus jeunes que lui…

Chacun vit sa bâtardise à sa façon. Etre adultérin ou illégitime c’est d’abord être né naturel. Le bâtard autrefois n’avait pas droit à l’héritage. Mais dans toutes les civilisations, dans toutes les classe sociales  il y a eu des bâtards, des enfants naturels, du premier, deuxième, troisième lit. Cela permet de relativiser. De la même façon aujourd’hui ne pas faire reconnaître son enfant peut devenir une rente de situation pour certaines personnes leur permettant d’avoir accès aux aides sociales. De la même façon je me jette moi-même la première pierre n’ayant jamais versé de pensions alimentaires aux mères (ou tout du moins versé avec difficulté pour certaines) au titre des 5 enfants que j’ai contribué à mettre au monde et qui à un moment ou l’autre de leur existence ont été sous la garde juridique de leur mère exclusivement.

La facilité est de tout mettre sur le dos de l’esclavage. L’esclavage nous aurait inconsciemment à travers les gènes dé-responsabilisé, nous les pères, dans la mesure où nous faisions partie d’une société matrifocale, où la mère est le poto-mitan de la cellule familiale. C’est la théorie admise et brandie comme une Bible pour justifier l’irresponsabilité de tous et de toutes. En 65 ans mon âge le nombre des naissances par habitant a dû diminuer de moitié. Mon père en a eu  10 et pourrait en avoir eu plus si ma mère n’était pas partie avorter en Angleterre vers les années 69. La pilule et les moyens contraceptifs permettent d’avoir une sexualité qui ne débouche pas sur une natalité non voulue. Et pourtant. Certains encore peuplent et multiplient. Ma mère a actuellement 29 petits-enfants et si mes comptes sont bons 14 arrière-petits-enfants. En 1986 quand elle avait 65 ans elle avait 11 petits-enfants. Moi je n’en ai aucun au même âge. Cela ne veut rien dire en soi puisque j’ai deux frères et soeurs qui en ont cinq chacun  et deux qui ont deux chacun. Et ils sont bien plus jeunes que moi. La preuve qu’il faut se garder de généralisations hâtives ! Mais force est de constater que nul d’entre nous n’a eu 10 enfants.

Comme tout Triangle des Bermudes tout Triangle des Parents Inconnus peut être cause de naufrage généalogique et on a vite fait de trouver une explication satisfaisante pour noyer le poisson. Moi je souhaite que ce soit non pas le déni qui vienne à la rescousse mais le désir de savoir, de plonger, de nager, de barboter dans les vagues du passé. Ce n’est pas parce que nous ne connaissons pas la piste qui mène à la vérité qu’elle n’existe pas. Elle peut être fort simple, fort compliquée, archaïque, irrationnelle. Mais en remuant les archives, les souvenirs, les testaments, les donations, les photos et même les rêves on peut je le crois retracer le fil tenu qui cimente les générations entre elles. C’est un fil souvent invisible, encore plus tenu que celui que tisse l’araignée, qui nous maintient suspendu au-dessus des abysses insondables que sont  ceux de notre origine première.