Mes demoiselles de Rochefort

Ce n’était pas l’une des soeurs jumelles, elle ne portait ni rose ni jaune,  et elle n’était sans doute pas née sous le signe des gémeaux. Elle n’était ni rousse ni blonde, sans doute pas née de père inconnu et n’avait pas pour patronyme Garnier. Sans doute ! Elle n’enseignait sûrement ni la danse ni le chant. Elle avait du plomb dans la cervelle et probablement elle aussi un point de beauté secret au creux des reins que leur père inconnu avait sur la joue. Elle avait peut-être d’un Botticelli le regard innocent. Etait-elle de Venise ou  Java, de Manille ou Hankor ? S »appelait-elle Jeanne ou Victoria , Vénus ou Joconde ?

Je l’interpellai pour lui demander mon chemin et je vis bien qu’elle s’apprêtait à me poser elle aussi une question. Vous êtes avocat ? finit-elle par me demander. Non enseignant lui dis-je. Mais vous ressemblez à un avocat ! insista-t-elle. Mi fa sol la mi ré ! Elle était collégienne ou lycéenne et elle n’était pas de Rochefort. On traversa le passage clouté ensemble avant de nous retrouver devant un café où je demandai à deux clients qui fumaient tranquillement devant le chemin. Il suffisait d’aller tout droit. Là où j’avais un rendez-vous c’était à 600 mètres. Aussitôt que j’eus ma réponse elle demanda aux deux hommes s’il elle pouvait leur piquer une cigarette. Etaient-ce des marins , étaient-ce des forains ? Bye bye fausse jumelle ! Je venais d’être promu avocat de la cour de Rochefort ! Moi qui me prenais pour  l’artiste marin Maxence. Pour retomber sur terre je m’offris un café et un croissant ainsi qu’un grand verre d’eau fraîche. Il était 8 heures environ au méridien de Greenwich et j’entrepris, tel Maxence en permission,  de visiter Rochefort, à défaut de Nantes. Je marchais droit vers l’arsenal maritime. Je me souvenais bien de l’arsenal de Cherbourg immense où j’avais été quartier-maître il y a presque 50 ans. Cherbourg où Jacques Démy (1931-1990) avait aussi tourné Les Parapluies de Cherbourg ! J’ai toujours eu un faible pour les arsenaux, allez comprendre. et pour les comédies musicales de Demy comme encore Peau d’Ane et les Demoiselles de Rochefort.

 

 

Je fredonnais en souriant la B.O. du film  Les Demoiselles de Rochefort , toujours de Jacques Démy, sorti en 1967 . A la baguette le grand Michel Legrand.

Nous voyageons de fille en fille
Nous butinons de coeurs en coeurs
A tire d’ailes, dans chaque port
A corps perdus dans chaque ville
Notre vie c’est le vent du large
L’odeur du pain, le goût du vin
Le soleil pâle des matins
Le soleil noir des soirs d’orage

J’esquissais des pas chassés et glissés à la Gene Kelly de trottoir en trottoir. Je n’avais pas de marchand de piano à voir. Esprit de Delphine, esprit de Solange, esprit de Catherine Deneuve, esprit de Françoise Dorléac. Tout se mélangeait en moi soeurs jumelles, marins, amis, amants ou maris. Je voulais voir l’Hermione mais l’Hermione n’était pas là. Pas l’Hermione la vraie (1777-193) mais sa réplique terminée en 2014 et lancée à Rochefort après environ 17 ans de péripéties. Manque de chance l’Hermione ne reviendrait à Rochefort que le 17 juin. C’est alors que vient jusqu’à moi dans la forme de radoub Louis XV où avait été construite l’Hermione, une frégate d’un autre type, un accro-mâts, sorte de parc d’aventure d’un nouveau genre ! Le seul au monde, parait-il ! Et tout cela à deux pas de la Corderie Royale.

Je voulais suivre un peu en attendant l’heure de mon rendez-vous les bords de la Charente quand je vis un labyrinthe de haies d’ifs verts au-dessus duquel voguaient irréels quatre vaisseaux : un rouge, un bleu, un vert, un jaune. Ce n’étaient que des maquettes certes mais  elles attisèrent ma curiosité et je me perdis dans les dédales du labyrinthe. Le labyrinthe des batailles navales me fit penser à la bataille des Saintes qui vit la défaite de la France dans la baie des Saintes. L’Hermione n’en faisait pas partie. Il y avait bien une ancre rouillée qui traînait le long de la Charente. Etait-ce celle de l’Hermione retrouvé en 2005 au fond de l’estuaire ? Et puis on n’aime pas trop parler en France des défaites navales.

 

 

(DELPHINE et SOLANGE)
Nous sommes deux soeurs jumelles
Nées sous le signe des gémeaux
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do
Toutes deux demoiselles
Ayant eu des amants très tôt
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do 
(DELPHINE)
Nous fûmes toutes deux élevées par Maman
Qui pour nous se priva, travailla vaillamment

(SOLANGE)
Elle voulait de nous faire des érudites
Et pour cela vendit toute sa vie des frites.

(DELPHINE et SOLANGE)
Nous sommes toutes deux nées de père inconnu
Cela ne se voit pas, mais quand nous sommes nues
Nous avons toutes deux au creux des reins 
C’est fou…

(DELPHINE)
… là un grain de beauté…

(SOLANGE)
… qu’il avait sur la joue

(DELPHINE et SOLANGE)
Nous sommes deux soeurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do
Aimant la ritournelle, les calembours et les bons mots
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol rédo.

(DELPHINE)
Nous sommes toutes deux joyeuses et ingénues…

(SOLANGE)
… attendant de l’amour ce qu’il est convenu…

(DELPHINE)
… d’appeler coup de foudre…

(SOLANGE)
… ou sauvage passion…

(DELPHINE et SOLANGE)
… nous sommes toutes deux prêtes à perdre raison
Nous avons toutes deux une âme délicate

(DELPHINE)
Artistes passionnées…

(SOLANGE)
… musiciennes…

(DELPHINE)
… acrobates…

(SOLANGE)
… cherchant un homme bon…

(DELPHINE)
… cherchant un homme beau…

(DELPHINE et SOLANGE)
… bref un homme idéal, avec ou sans défauts
Nous sommes deux soeurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do
Du plomb dans la cervelle, de la fantaisie à gogo
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do

(SOLANGE)
Je n’enseignerai pas toujours l’art de l’arpège
J’ai vécu jusqu’ici de leçons de solfège
Mais j’en ai jusque-là, la province m’ennuit
Je veux vivre à présent de mon art à Paris.

(DELPHINE)
Je n’enseignerai pas toute ma vie la danse
A Paris moi aussi je tenterai ma chance
Pourquoi passer mon temps à enseigner des pas
Alors que j’ai envie d’aller à l’opéra

(DELPHINE et SOLANGE)
Nous sommes deux soeurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do
Deux coeurs, quatre prunelles, à embarquer allegreto
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do

(DELPHINE)
Oh ! Midi moins le quart. Cà y est, je suis en retard.

(SOLANGE)
Delphine !

(DELPHINE)
Oui.

(SOLANGE)
Tu vas chercher Boubou ?

(DELPHINE)
Oh tu peux pas y aller ?

(SOLANGE)
J’irai cet après-midi.

(DELPHINE)
J’peux pas sortir avec ça ! Oh puis si. Oh puis non. J’ai rendez-vous à midi
avec Guillaume, je n’y serai jamais.

(SOLANGE)
Qu’est-ce qu’il veut encore celui-là ?

(DELPHINE)
Je ne sais pas… me voir.

(SOLANGE)
Oh bien il attendra. Tu rentres déjeuner ?

(DELPHINE)
Oui. Mais pas avant une heure. Qu’est-ce que j’ai fait de mon poudrier ? Ah
non je l’ai.

(DELPHINE et SOLANGE)
Jouant du violoncelle, de la trompette ou du banjo
Aimant la ritournelle, les calembours et les bons mots
Du plomb dans la cervelle, de la fantaisie à gogo
Nous sommes soeurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux

(SOLANGE)
Au revoir.

(DELPHINE)
Au revoir.

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