Seppuku, pinceaux couleur mort et miroir sans tain

 

Bernard Buffet (1928-1999) s’est donné la mort  le 4 octobre 1999 après avoir croqué la mort et les horreurs de la guerre sous toutes les nuances noires, grises et ocres de ses palettes à 71 ans  dans son atelier de peinture à Tourtour dans le Haut-Var. Pour ne pas avoir à mettre trois zéros hiératiques dans la date qui signerait un de ces tableaux il prit le parti ultime de perdre le souffle et de devenir son propre croque-mort. Il ne mettrait pas les pieds dans les années 2000. Il s’est donc mis la tête dans un sac en plastique noir et a attaché consciencieusement un morceau de scotch autour. Sur le plastique sombre le peintre anguleux avait signé en tremblant les 13 lettres de son  nom en quatre exemplaires uniques et numérotés d’un pinceau et deux tubes de peinture. Sa mort dans le Midi par un bel après-midi d’octobre fut donc une mise en scène audacieuse, une oeuvre d’art singulière, une nature morte sans ligne de fuite absurde, austère, misérabiliste, snob et authentiquement figurative, son plus beau tableau sans doute. Bonjour Asphyxie, aurait pu écrire Françoise Sagan ou chanter    Juliette    Gréco ! Sa muse et épouse Annabel Schwob de Lure (1928-2005), dont il eut trois enfants après avoir été l’amant de Pierre Bergé pendant 8 ans,  chanta quant à elle  Les gommes qui ne savent pas effacer la tristesse ! La mère d’Annabel s’était suicidée, sa propre mère était morte le laissant tout jeune orphelin, la route était toute tracée pour Bernard qui résolut de conjuguer le verbe asphyxier à tous les temps et à tous les modes non pas  à bout portant  mais à petit feu tout au long de sa vie pour échouer comme un cigale en Rolls dans la Provence de Cézanne.

 

J’imagine que pour un peintre millionnaire et mondain être atteint de  la maladie de Parkinson est le dernier des outrages. Mais il me semble que pour en arriver à l’extrême il faut que l’ennui se dresse impérieux en barricade infranchissable devant la vie. Quand l’art est sa raison de vivre  se donner une mort précoce apparaît comme la seule solution finale envisageable pour un clown triste orphelin écorché, le comble de son expressionnisme.

« L’expressionnisme se définit comme la projection d’une subjectivité qui consiste à déformer la réalité afin d’aspirer le spectateur à une réaction émotionnelle. »

On se donne alors la mort comme on se fait un cadeau empoisonné.  Ce fut  une mort de samouraï expressionniste.  Hara-kiri ou seppuku, peu importe, ce fut un lent suicide de 71 ans. Loin du Japon qui pourtant par la volonté de  Kiichiro Okano lui avait offert son premier musée à Surugadaire, au pied du mont Fuji où il avait dans ses dernières volontés demandé de disperser ses cendres! Ce sont les tableaux, les squelettes qu’il éventra, qu’il lamina, qu’il étouffa, qu’il éviscéra , qu’il écorcha, qu’il décortiqua de ses pinceaux  et de ses tubes de couleur mort, et non sa propre chair, juste en dessous du nombril de la lame horizontalement mortelle d’un sabre court. Mourir en samouraï n’est pas à la portée du tout venant, fût on le plus expressionniste des artistes de sa génération. On dit que l’homme était catholique. Il peignait des croix, des  nativités, des sépulchres, des tombes, l’enfer, la guerre, la désolation, la misère. La mort l’attirait peut-être par ce côté obscur de l’intime qu’affectionnaient d’autres peintres avant lui comme les belges flamands  James Ensor et  Constant Permeke dont il s’inspira. BB n’était pas seulement Brigitte Bardot mais aussi Bernard Buffet, l’autre BB.    Brigitte, la Bardot, aurait bien pu faire elle aussi harakiri la vieillesse venant. Non car les Japonaises ne se font pas harakiri, elles ne s’éventrent pas, elles se tranchent le cou. Comment peut-on se trancher le cou quand on défend par monts et par vaux la souffrance animale. Non elle se sublime en se consacrant à la souffrance animale. BB, l’autre se consacre toute la vie à la souffrance humaine, mais peut-être plus encore à sa souffrance personnelle. Son père était miroitier. Il en vint à voir la mort dans son miroir sans tain. Le noir, l’obscur furent son fonds de commerce. « Le Raphael des beaufs » comme certaines mauvaises langues le baptisèrent symbolisait plus qu’un autre l’esprit existentialiste. Mais comment peut-on se faire harakiri, quand on se dit chrétien. Etre chrétien c’est croire en la vie éternelle, à la rémission des pêchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle…

Je n’ai rien contre la mort et ses représentations qu’elles soient expressionnistes, impressionnistes, abstraites. J’aime chez « Bernard Buffet froid », selon le mot de Dali,  ses natures mortes qui figurent des animaux et des légumes. Nature morte aux lapins, aux tomates ananas, au potiron, à l’oeuf sur le plat. On a beau dire mais  manger c’est surtout s’alimenter de mort et de pourriture pour sustenter la vie immobile, la still life, comme on dit en anglais…