Omo est là, la saleté s’en va

Mon arrière-grand-mère Louise dite Man Bise était blanchisseuse. Elle est née à Saint-Claude (Guadeloupe) le 5 juillet 1864 dans la section Orléans, habitation l’Islet sur la montagne l’Espérance . A son mariage le 23 août 1882 à Saint-Claude elle est mineure et enceinte de sept mois de son premier fils Léon Irénée qui va naître le 19 octobre 1882. Elle est dite sans profession. Elle vient tout juste d’avoir 18 ans. Elle habite dès son mariage Hameau Belfond, quartier Centre. Elle restera à cette adresse à la mort de son premier mari, mon arrière- grand-père Jean en 1900. Les enfants suivent Jeanne dite Fillotte (ma grand-mère, en 1885), Saint-Omer en 1887, Paul François en 1889, Clermont Félix en 1890, Rose Marie en 1893 et Marie Valentine en 1895.

Mon arrière-grand-mère était blanchisseuse. On disait aussi lessiveuse. Elle lavait le linge des autres. Des familles aisées ou de celles qui pour des raisons propres à chacune ne pouvaient pas descendre jusqu’à la rivière laver leur linge sale. Elle devait avoir sa brosse à chiendent, son baquet, ses bassines en fer blanc, ses trays, ses paniers en osier et ses enfants pour lui prêter un coup de main. Elle n’ avait ni Omo, ni Bonux pour lui prêter main forte ni Javel. Et je ne sais pas si elle avait même du savon de Marseille.

Son savon, son détergent c’était la cendre tamisée et les tiges de paroka.

Elle avait comme adjuvants : l’eau, la pierre, l’herbe et le soleil.

Quand c’était la saison des pluies la vie était belle car elle récupérait l’eau de pluie dans la citerne

Il fallait se lever de bon matin et arrivée au bord de la rivière trier son linge. Le blanc: les nappes, les draps, les mouchoirs, les tricots de peau et les culotté, les chemises. Et de l’autre côté les couleurs. Avec les branches chiffonnées de paroka on faisait un tampon qu’on imprégnait de savon et de cendres avec lequel elle frottait, frottait pour faire disparaître le maximum de taches. Puis elle mettait le linge au soleil sur les roches tout mouillé et savonne pour le faire blanchir. Il fallait mouiller en permanence à l’eau cendrée et laisser le soleil travailler. On tournait et retournait le linge qu’il soit de coton, de chanvre ou de lin, sur l’herbe du pré ou sur les roches au bord de la rivière . Ne pas laisser sécher car sinon le soleil brûlerait le linge. Cela prenait des heures. Le but était le blanchissement par le soleil et de donner du lustre à la lessive. Ça s’appelait un lessivage grand pré.

Ensuite il fallait rincer pour faire disparaître le savon puis battre (tchoker) sur les pierres pour éliminer taches, saleté et puanteur. Puis rincer encore.

Dans la dernière eau de rinçage, pour raviver le linge blanc elle procédait à l’azurage. On mettait du bleu soit tiré de l’indigotier soit tiré de l’outremer tiré de la pierre lapis-lazuli broyée mais il fallait alors faire paraître la monnaie pour ce traitement extra digne de VIP. Pour le menu fretin il y avait le bleu de Mr Jean-Baptiste Guimet (1795-1871), créé en 1826, un bleu de synthèse qui commença à être fabriqué industriellement dès 1835. Il suffisait d’une boule de bleu dans le baquet d’eau fraîche et le miracle de blancheur s’accomplissant. On ne sait quel bleu mon arrière-grand-mère utilisait, probablement du bleu Reckitt’s, à moins que ce ne soit du bleu de Paris ou du bleu paon. Mais elle fut sans doute une adoratrice zélée du thiosulfate d’aluminosilicate de sodium auquel on finit par ajouter un azurant optique comme celui créé par Krais à base d’esculine. Ingres, le peintre, avait été séduit dès 1827 avec son Apothéose d’Homere, le Prince de Galles lui même se faisait blanchir son linge au bleu Reckitt, alors que dire d’elle presque un siècle après . Elle ne jurait probablement que par Reckitt dont la publicité proclamait sans vergogne : « le bleu qui fait du blanc ». Mais quand c’était le temps des vaches maigres il fallait se résoudre à utiliser l’infâme aniline. Aussi bleuissante que toxique. Parfois elle se laissait séduire par un Stone blue, parfois par un Fig blue parfois par un Thumb blue. En fait elle ne faisait qu’utiliser ce que ces commanditaires lui fournissaient comme matériel.

Après avoir rincé il fallait encore essorer et tordre le linge à la main et le mettre à sécher sur l’herbe ou sur les roches afin qu’il retrouve sa blancheur originelle. Ces trois étapes étaient appelées Purgatoire, Enfer et Paradis. Certaines blanchisseuses ne mettaient pas d’eau bouillante pour éviter la phase de l’enfer mais il le fallait bien pour les linge les plus crasseux qu’on faisait cuire au feu de bois dans une énorme lessiveuse en zinc assaisonné avec des épices odorantes comme la lavande, le thym, l’ortie, le laurier.

Il n’y avait saletés qui résistent. Les plus tenaces celles qui resistaient aux mains ne resistajent pas à la brosse à chiendent.

Faire la lessive c’était plus qu’une cérémonie. La blanchisseuse c’était comme une abbesse, une mère supérieure qui devait veiller au salut et à la blancheur immaculée des âmes de son baquet. En les frottant elle les écoutait au confessional puis selon la saleté de chaque âme les condamnait non pour le purgatoire ou l’enfer en attendant de les proposer à l’admission au paradis.

Moi en tout cas je suis allergique au savon. Pour moi ce n’est que chimie synthetique. Je voudrais ne laver qu’à l’eau claire et aux feuilles et fleurs naturelles, à l’eau cendrée, au bois de campêche et au paroka.

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