Une paella au goût de madeleine

Juin 2016. Il y a les photos qu’on aimerait avoir faites, les endroits qu’on aurait aimé visiter, les vies qu’on aurait aimé vivre et les paellas espagnoles qu’on aurait aimé déguster…. Cette paella je ne l’ai pas goûtée pour une histoire incompréhensible et rocambolesque de train et désormais comme Proust avait sa madeleine j’aurais ma paella. J’y vois les moules et les crevettes, j’imagine le safran, le chorizo, les tomates concassées, le riz, j’imagine le vin qui a dû couler, les épices qui ont virevolté, j’imagine le chavirement des sens. Et puis j’imagine aussi comment elle a été cuite, au feu de bois, sous un soleil de plomb. Il devait bien y avoir là trois générations ou quatre et tout le monde a mis la main à la pâte car les recettes sont immortelles, surtout celles qui sont de famille et qui se transmettent de génération en génération avec une touche spéciale par génération. J’imagine qu’avant que cette paella anthologique ne soit prête on a eu une pensée émue pour ceux qui n’étaient pas là ce jour-là. On s’est rappelé de leur présence radiante au même lieu il y a dix quinze vingt trente ans. On a bien ri car on a le vin gai. On a bien trinqué : la sangria était parfaite et le muscat et le cidre bien frais comme apéritif! Certains ont même dansé dans cette Bretagne espagnole ou cette Espagne bretonnante revisitée ! Et fait des photos à la tire larigot !

Caramba, Yann ! Cette paella je n’y étais pas, pourtant j’y avais été convié. Et l’invitation m’avait touché plus qu’une autre, venant d’un ami de cinquante ans. Il est rare que je ne réponde pas à une invitation gastronomique. C’est un devoir sacré. J’avais même déjà acheté le vin. Deux bouteilles de Gewurzstraminer et une bouteille de muscat ! Je me suis dit que beaucoup emmèneraient du rouge donc j’ai emmené du blanc et du jaune paille. Elémentaire, mon cher Baltimore !

Ah les fragrances de cette paella me poursuivront longtemps encore, telle est la dure loi du genre mais j’essaierai d’atténuer la douleur incommensurable de ce manque par une relecture à moi de la paella ce mois-ci à Bordeaux en petit comité: une paella à l’antillaise avec du colombo ou du roucou (à la place du safran), du poulet boucané, du poulpe bien roussi (comme dans la fameuse fricassée de chatrou), du bouillon de chatrou, des palourdes ou des écrevisses (wassous) ou les deux (pour remplacer les moules), beaucoup de palourdes, à la limite plus de palourdes que de crevettes, de la langouste ou du lambi ou les deux (à la place des crevettes) et bien sûr la petite sauce chien indispensable sans oublier le petit légume qui fait du bien – les pois d’angole – et le lait de coco et toutes les bonnes fines herbes, épices et aromates comme le coriandre vert, la ciboulette, la poudre de girofle et le bois d’inde. Sans oublier le riz, les amis et le chorizo et le petit morceau de lamori frit qui fait du bien ! Ma paella en fait c’est une jambalaya ! Dommage ! Je n’ai pas pu goûter à la substantifique moelle espagnole. Mais ce sera pour une autre occasion, j’ose l’espérer…n’est-ce pas Yann ?

La paella à la créole basique c’est ici si le coeur vous en dit. Ou encore (in english)

Le 23 juin 2018 j’ai pu enfin goûter à cette paella d’anthologie en l’honneur de José Maria Piquer. Cela a été l’occasion d’ôter à cette paella son goût de madeleine. CQFD