INTER FAECES ET URINAM NASCIMUR

J’étais bien tranquille. J’étais jusqu’à cet après-midi midi un fier descendant d’esclave. African American si vous préférez. Ou Afro-Caribeen, afro-antillais, afro-guadeloupeen. J’étais bien. Bien même. Tranquille, apaisé . Mais tout à coup tout ce que j’avais construit, édifié lentement s’effondre. Mon monde patiemment reconstruit à partir de bribes et de broc a chu.

Je ne suis plus descendant d’esclaves, me dit-on. Le mot est soi-disant trop affreux pour pouvoir s’en revendiquer. Le revendiquer c’est l’accepter. Magdeleine Baltimore ma quadrisaïeule, détentrice de 3,13% de mon patrimoine génétique, n’était donc pas esclave. Veuillez oublier tout ce que je vous ai dit auparavant. Non selon la nouvelle nomenclature, le nouveau concept, c’était comme moi une de ces AFRES aux « ancêtres africains réduits en esclavage » et non une esclave. Quel concept ! La paternité en reviendrait au CIPN (Comité international des peuples noirs) , fondé il y a plus de 25 ans par Luc Reinette en Guadeloupe et qui a son siège à Basse-Terre. AFRES : ANCÊTRES AFRICAINS RÉDUITS EN ESCLAVAGE. Mieux qu ‘AFRICAIN DESCENDANT ? Je m’interroge . Et en anglais ça donnerait quoi ces AFRES qui me font penser cruellement aux AFFRES, aux tourments ? Comme quoi on n’en sort pas . Effet de mode . Néologisme . On trouvera certainement une justification psychologique, éthique, psychanalytique à la chose . Déjà des philosophes analysent les Afres . AFRES qui fait penser je l’ai dit à AFFRES et à CAFRES. Accessoirement à AFFREUX et BIAFRA. Mais qu’importe le mot-concept est lancé . Peu importe le parfum pourvu qu’on ait l’effluve ? En anglais ce serait quelque chose comme African Ancestors Reduced To Slavery .

Descendants de Cham/Ham le chaud donc par voie de conséquence descendants de ses quatre fils Koush, Mitsraim, Phout et Canahan… Descendants par Koush de Sava, Savta, Rahma, Havila, Savtheka, Nemrod…

Descendants par la grâce de Mitsraim de Loud, Henam, Naftoha, Phatros, Kafta, Kaskouha…

Descendants des œuvres de Phout de Guedal, Hadan, Khane, Heden…

Et descendants de la malédiction divine des onze fils de Kanahan le Prolifique: Tsidon, Heth, Yevoussi, Amori, Guirgashi, Hivi, Haraki, Arvadi, Sini, Tsemari, Hamati. Arrêtons là cette généalogie biblique. Descendants de Ham donc Hamites, descendants de Cham donc Chamites. Ou Kemites comme le voudrait Cheik Anta Diop (1923-1986), auteur du livre Nations nègres et Culture (1956). Ou encore Maures, (moorish) pour revendiquer une appartenance théologique à l’islam qui engloberait tous les Arawak (Tainos, Nepoyas, Suppoyas, Lokonos, Ignere, Lucayens, Carib, Ciboney, etc.) . Bref ce ne sont pas les APPELLATIONS et les THESES d’origine contrôlée qui manquent.

Noir, Nègre, Black, Negro, Colored, Renoi, Neg, West Indian, Antillais, Caribbean, Moorish Caribbean, Bossale, Moorish American, Américain, Créole, African American, Afro American, Maure, de couleur, Éthiopien, Négropolitain, Karukerien, Afropéen , Dahomeen, Congo, Bambara, Zoulou, Bantou, Arada, ce ne sont pas les labels qui manquent, je le répète.

J’ai même lu une explication linguistique du mot Indian qui selon certaines exégèses trouve son origine de l’espagnol sin Dios. Les sin Dios, ceux qui n’ont pas de dieux, les sans-dieux, ceux qu’on peut réduire en esclavage par conséquent sans traumatisme… Qui serait devenu Indios.

En généalogie on a vite fait de mettre en avant une lignée dite prestigieuse par rapport à une autre considérée comme moins reluisante. Le problème des généalogies c’est qu’elles taisent souvent l’essentiel. Qui était l’épouse de Cham, l’une des quatre femmes ayant pris place sur l’arche dite de Noé, lui-même fils de Lemec, lui- même fils de Metushelah, lui- même fils d’Henoc, lui-même fils de Jered, lui-même fils de Mahalaleel, ce dernier fils de Kenan, lui-même fils de Enoch, ce dernier fils de Seth ? Oh l’épouse de Cham s’appelait Nidaba ! Les Chamites seraient donc descendants de Cham et de Nidaba. Mais qui étaient les ancêtres de Nidaba? Tiens, comme c’est curieux, cet ADN mitochondrial n’intéresse personne.

Dois-je rappeler ici ma conversion lente au vocable descendants d’esclaves suscitée par des conversations que j’ai eues avec un Coezy et la lecture de l’ouvrage de sa sœur Éricque Coezy :Le pouvoir noir en question. Des esclaves de la Traite Atlantique à leurs épigones du XXIe siècle. L’harmattan, édition les Impliqués 2016.

Je rappelle donc mes origines au cas où.

« Inter faeces et urinam nascimur » disait Saint Augustin.

Au-delà de ces fientes et ces urines augustines j’ai pu dans le contour de mon pied de corossol généalogique à travers des actes d’état-civil et des témoignages d’ancêtres retrouver la trace d’autres fluides de sang. Aucun acte ne justifie l’allegation que je propose d’être descendant de Bardus et Elisa. Mais c’est l’un des multiples rameaux de mon arbre originaire de Grand Bourg, Marie Galante. La branche Baltimore c’est la branche de Bouillante et Saint-Claude. La branche Hubbel c’est celle de Schoelcher et Case Pilote, Martinique. La branche Vin et Fronton c’est la branche de Bouillante et Vieux Habitants. Ce qui est clair est que toutes ces branches ont été pour part, selon la nouvelle terminologie, des Afres. Je revendique donc, et je l’ai toujours fait, des globules africains pour part car je ne peux exclure de mes gènes les autres globules européens, amérindiens, dravidiens ou autres qui ont pu au cours des siècles intervenir pour arriver jusqu’à moi. Je reconnais que descendant d’esclaves est réducteur car je descends aussi de siècles d’histoire qui ont précédé la Traite. Mais le mot afres ne me représente pas. Je lui préfère la notion de mixed race, de sang-mêlé . Je suis le fruit d’un mélange. Je suis de sangs cacahuète, noix de cajou, noix, noisette, amande, pistache, datte, raisin, figue. C’est peu dire que je ne suis ni mi-figue ni mi-raisin. Je suis tout cela. On peut avoir 5 enfants et les aimer tous, chacun à sa manière. On peut de manière identique avoir 5 ou plus de rameaux à son arbre. Certains rameaux sèchent avec le temps, peuvent s’étioler et se dessécher. Il arrive même qu’ils reverdissent. Certains peuvent paraître stériles et ne générer ni feuilles ni bourgeons. Mais en leur for intérieur la sève qui y circule est un torrent de vie. Il faut parfois couper un rameau pour préserver l’arbre sachant que ce rameau reviendra en surgeon aussi vite qu’il aura disparu. Aucune manipulation de rameaux n’est sans risque, sans cicatrice. L’important est de préserver le tout et non les parties. L’essentiel aussi étant de préserver l’espace sacré à l’intérieur duquel cet arbre a été planté. La généalogie c’est une façon à moi d’engraisser cette terre. De fouiller l’histoire, les histoires, les historiettes qui font que je ne suis pas et ne serai jamais afres, quoi qu’en ait décidé soudainement le CIPN. Sangs-mêlés, eaux-mêlées, fluides-mêlés et inconscients mêlés. Sangs de menstrues, sangs de blessures, sangs d’hémorragies, tous mêlés. SANGS MÊLÉS QU’AUCUN PEIGNE NE SAURAIT DÉMÊLER. Sangs-Grainés . Sangs-crépus , sangs-chauds, sangs-froids, sangs-tièdes, sangs sans queue ni tête. Sangs sans devant sans derrière. Sangs tissés sans foi ni loi, sangs-rhume, sangs-rhum, sangs sans rime ni raison, sangs cent fois mêlés et réincarnés. Sangs-mêlés purs et impurs abreuvant nos sillons.

Je ne sais pas à ce jour à quel groupe haplogique j’appartiens. Je n’ai effectué à ce jour aucun sequencage complet de mon génome. Mais je ne doute pas qu’on y retrouvera toute une mosaïque de fragments d’adn d’origine africaine. Kongo, Kikongo, Bakongo, Peul, Armada, Fond, Bambara, Angola, Haoussa, Tacoua, Coromantin, Judá, Ayo, Nago, Ibo, Wolof, Mandingue, Mozambique. Peut-être. Moi je penche plutôt pour une origine bantoue: Kikongo, Kimbundu, Umbundu. Mais Kwa et Mandé me satisferaient tout autant .