Fille de Bacchus et de Vénus

Orion dort. Plante du pied gauche lovée dans la cheville droite, le bras gauche replié au niveau du coude à hauteur de l’oeil gauche et masquant la vue, la main droite comme soupesant la tête du côté droit au niveau de l’oreille dans la position du discobole, Orion dort, couché de trois-quarts sur le dos. Il porte un short orange liseré de noir et sa chemise à rayures où l’orange est repris en fines bandelettes alternant des trainées blanches et marron.

Il tousse. Inconsciemment sans doute, il palpe mentalement son pied gauche.

Où en est ce gros orteil, l’affreux hallux qui me lancinait à l’heure du sommeil ?

Etrangement aucune douleur ne se fait sentir. Son pied droit masse inlassablement son pied gauche, on dirait deux frères de la Côte ! A la recherche de l’or de la douleur comme un trésor caché sur une quelconque île déserte dont nul cyclone ne peut dissiper la brume. Disparue. La crise aurait-elle cessé ? Il en sourit. Ce soir à 19 heures il pourra être de la fête.

Mais déjà le corps à jeun se met en branle. Il tousse et surgis de l’antan en extinction, de sa cage thoracique volètent jusqu’à cinq diablotins qu’il croyait disparus, diablotins nocturnes qu’il chassait pour leur chair d’ébène dans une autre incarnation sur les pentes de la Soufrière. Ces derniers se dissipent en jappant comme les notes pélagiques d’un piano mécanique, certains qu’ils reviendront en British shorthair au bercail ce soir bien longtemps après que la fête ait terminé .

ah ces diablotins ! Qu’ils se moquent !

Orion, semblent-ils tous dire ! Orion gâteux, Orion goutteux ! !

Goûteux, se permet-il de rectifier. Goûteux, Messieurs, avec un seul t et un accent circonflexe sur le premier u, g-o-u-t-e-u-x, épelle-t-il, pédagogue !

Allez empêcher un diablotin même éteint d’être farceur !

Ne l’ont-ils pas, ces crapules, pas plus tard qu’hier matin, soumis tels de révérends pères dominicains à la pénitence salutaire:

5 fois à genoux l’oraison dominicale, cinq fois à genoux la salutation angélique !

Mais il sourit sous cape, sous les draps bleus qui l’enveloppe bien au chaud sous la bulle de cette matinée de fin août qui s’annonce chaude ! Oh, il ne faudra pas abuser. Allez, juste une petite goutte de Bourgogne et deux phalanges de Père Labat en apéritif on the rocks avec du jus de canne, du citron vert et de l’angostura comme il se doit.

Je suis quand même fils de Bacchus et de Vénus ! Fils illégitime, soit ! Mais fils quand même, même si ce ne fut des oeuvres d’un bon, vrai et légitime mariage !