Anniversaire de bout de carton rose

J’aime les anniversaires. Et si je le pouvais je fêterais chaque jour que les dieux font quelque chose d’unique, le souvenir ému d’une étreinte, l’odeur saumâtre du vent qui vous a frôlé au bord du parapet, l’envie qui vous a titillé d’un fruit à peine mûr qui s’offrait à votre portée, le soleil naissant ou somnolant à l’heure de la sieste.

Je fêterais le jour où j’ai pu prononcer mon nom intelligiblement, le beau matin où j’ai mis un pied devant l’autre et que j’ai recommencé , je fêterais mon premier gazouillis, je fêterais ma première dent éclose comme une fleur de frangipanier, je fêterais ma première chute de cheveux, le premier cheveu blanc, la première ride, je fêterais mon premier chèque, mon premier boulot, mon premier baiser, mon premier pipi au lit mais aussi tous ceux qui ont suivi sur la route 66, je fêterais le premier corps de femme dont j’ai pu épouser les courbes offertes, je fêterais la première main qui m’a saisi avec doigté le sexe et transporté sans coup férir au parinirvana, je fêterais la première et la dernière goutte de jute jouissive, je fêterais, je fêterais. Je fêterais la première dent tombée, et toutes mes dents de sagesse ou cariées , l’une après l’autre, canine, molaire, incisive, je fêterais ma première écriture, mon premier sourire, ma première fossette, je fêterais la première crotte, la première diarrhée, la première grippe et la phymosis. Je fêterais l’ablation de mon nombril, de mes amygdales et de mon prépuce. Oui et même de mon appendicite. Je fêterais le jour où j’ai failli mourir à mobylette et la couleur violette du sang de la mort pale, je fêterais la rivière aux écrevisses, je fêterais les fourmis coupeuses de feuilles et les lézards aux queues coupées, je fêterais les seins géants aux auréoles noires desquelles je tétais suspendu à la moindre goutte de leur punch coco, je fêterais, la première fesse, le premier clitoris, la vulve originelle, la naissance du monde, je fêterais Corbet, je fêterais Gustave. Je fêterais le premier désir, la première bede, le premier vaccin, la première tristesse, la première déception, le premier chagrin, je fêterai chaque petite mort ou grande ou moyenne. Il y a tant à fêter chaque jour. On pourrait fêter la naissance de ses ex et même le clip de fin de la relation. Fêter le divorce comme on fête la mort lors d’une veillée au son des tambours en sirotant son rhum miel. Je fêterais le petit matin et l’énorme nuit et enregistrerais LE ROUCOULEMENT des GRENADES ET DES MANGUES. Aujourd’hui il me semble c’est l’anniversaire de mon permis de conduire. Il a 38 ans. Il est né à Chantilly dans l’Oise et à l’âge de 19 ans je l’ai fait refaire, une petite chirurgie plastique, un duplicata tout rose. Il s’appelle 800760100513. Il termine par un treize porte-bonheur. Le deux octobre 1980 je devenais officiellement conducteur. J’allais bientôt acheter une Talbot Horizon verte d’occasion. PUIS CE FURENT une Alpha Roméo rouge, une Renault 5 blanche, une Renault Clio blanche. Sur cette relique en lambeaux scotchée et rapiecee ma photo noir et blanc encadrée de quatre RF. République Française. Ce bout de carton rose me suit comme un chien fidèle depuis 38 ans. Ma plus longue histoire d’amour. Je regarde ma photo. Attendrissant tout comme ce F noir entouré de douze étoiles. L’Europe des douze, actuellement Europe des 27 plus 1. J’ai aussi quelque part mon permis de conduire brésilien, ma carteira de motorista, oui quelque part, en portugais, qu’il faut que je fête aussi. Quand on n’a plus rien à fêter c’est que la fête est finie. Or c’est un éternel recommencement qui rythme notre existence. Dans 10 jours ce sera au tour de fêter ma venue à la lumière. Je suis venu à cette lumière d’octobre d’hivernage un jeudi à 14h30. Heure à laquelle m’a été délivré mon permis de vivre, mon acte de naissance.

J’aime beaucoup l’expression « earth day » en lieu et place de « birthday ».

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2 réflexions sur “Anniversaire de bout de carton rose

    • C’est vrai la première paire de lunettes, la première bede, on peut tout fêter, la première l’ange, la première épingle à nourrice. Et en y pensant maintenant je pense tout à coup à mon premier bouchon de bouteille d’evian. C’était des bouchons en plastique multicolore. Et on les perca it avec des bouts d’allumettes pour les transformer en toupie. Il me revient aussi en mémoire de fêter les cuillères-doseuses qui étaient dans les boîtes de lait Guigoz. Merci de vos commentaires.

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