A une semaine de la Toussaint, un gommier de marbre dit: Nul ne sait !

On s’affaire dans les cimetières. On s’affole. Dans une semaine ce sera le grand déferlement. La mémoire, le souvenir seront à l’honneur à coups de bougies et lumignons. Déjà des djobeurs s’affairent sarclent, piochent, bêchent pour redonner éclat à la tombe des chers disparus. Dès l’aube des abeilles ouvrières butinent autour des conques de lambi. Il y aura foule à la Toussaint. La rue qui monte vers le cimetière de Deshaies-Honoré sera interdite aux véhicules. On pourra la gravir ce jour là à pied. Ce matin on a même déposé une vieille dame brinquebalante qui va sans doute faire quelques menus services sur la tombe d’un parent. Retirer peut être quelques razye, nettoyer ce qui peut l’être, passer un coup de balai ou de serpiliere. La voiture a pu pénétrer jusqu’à la moitié du cimetière. En début de cimetière une vespa repose. « Ici repose » est ce qu’on peut lire le plus. L' »ici gît » n’est pas de mise ni « ici dort » , ni « ici ronfle », ici, tenez-vous le pour dit, on repose. Les tombes, les caveaux, les croix, les fosses, les fleurs séchées, les bouteilles vides, d’autres remplies de sable, les lumignons rouges, en nombre, les bougies fondues et intactes, les rubans violets, les croix avachies, tout repose dans un seul désordre, un seul capharnaum. Seule une fourmi pourrait y retrouver ses petits trépassés. Un pied de quelque chose que j’ai d’abord pris pour un giraumont, mais c’est peut être aussi une calebasse, prend ses aises et a même donné le jour en plein cimetière à une énorme gourde blanche. Avis aux amateurs. C’est en vain que moi j’ai essayé de retrouver la tombe d’une Baltimore. Rosiette Fortuna de son prénom née le 30 decembre 1915 à Deshaies et décédée à Deshaies, épouse Lesi, moins de 5 mois après son mariage le 28 février 1849. J’ai sillonné le cimetière d’est en ouest. De sud en nord et rien. La disparue a vraiment disparu. Pourtant elle est bien décédée le 10 juillet 1949. Il y a presque 70 ans. Belle rotativite. Sans doute n’avait elle pas acheté de caveau. Elle peut aussi avoir disparu en mer. Ou ressuscité. Qui sait ? Nul ne sait, dit un gommier de marbre. Pas de trace de Vatinel Monique Lesi, son mari, pas de trace de sa mère Lucie Vivie Calodat, quant à son père, lui, je le tiens bien, Omer Baltimore est né à Saint-Claude et décédé à Baillif. C’est l’un de mes grands-oncles. Je lui rendrai visite un de ces quatre, c’est promis. Il ne perd rien pour attendre. Je viendrai sans bougie ni lumignons honorer son esprit. Saint-Aumer ou Saint-Omer, peu importe, les esprits ne font pas la différence entre le homard et la langouste. J’espère que lui aussi n’est pas tombé dans les oubliettes ou commodément disparu en mer. Mais il faut aussi s’accrocher aux bons vieux vivants. Il faut que je rencontre Baltimor Urlande Eugénie Marie et Baltimor Claude. Mon petit doigt me dit que je pourrais bien les retrouver du côté de Pinau, Deshaies juste après la plage de Rifflet, où ces vieilles dames aiment à faire leur trempette matinale. Peut-être pourront elles me dire où repose notre parente. Nul ne sait. Mais la mer en contrebas continue sa sape de son ressac inlassable.

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