Et si on peignait l’Entre-mille-et-une-eaux, hein, au-delà de tout « ordre et beauté, calme, luxe et volupté » ?

Mon espace ce n’est pas L’Entre-Deux-Mondes, ni même L’entre-Trois-Mondes, ce n’est pas le Meilleur des Mondes, c’est le Tout-Monde, c’est L’Entre-Mille-Et-Une-Eaux, definitely , ce n’est ni l’In-Between ni l’Antdézo ! C’est un espace d’immersion, un espace d’aquarelles  entre Caraïbe, Europe, Afrique, Asie  et Amérique et Océanie. Mon territoire est celui des tortues luth ! Il recouvre les terres émergées et immergées et sa capitale se trouve dans le triangle des Bermudes ! On est dans cet espace-là tout sauf une mer uniforme, un ciel bleu limpide, un doux alizé. On a toujours en soi mille et un alizés, mille et une vagues et chacun choisit à chaque seconde de se laisser porter par tel vent déferlant plutôt que telle vague porteuse !

Les Entre-Mille-Et-Une-Eaux sont belles. « Ordre et beauté, luxe, calme et volupté ! » Tous le disent. Qui suis-je pour oser proférer le contraire !? Et l’ordre diffus de la lumière, la beauté virevoltante du cyclone, le luxe plastique de la mer, le calme dévorant des corps, la volupté aride de l’horizon  ont toujours attiré les artistes. Les corps, la lumière, la mer, le vent, l’horizon obligent ! Les peintres de l’Entre-Mille-Et-Une-Eaux  sont des peintres de pleine mer, des tortues luth qui dansent le calypso ! D’où qu’ils soient, vient le jour de leur épiphanie et l’instinct de survie se précipite lentement pour que  pinceaux et  pigments trouvent comment accorder leur vol aquatique dans une palette toujours syncopée au rythme de la mer d’huile.

Mais qui sont donc ces hardis navigateurs de l’Entre-Mille-Et-Une-Eaux !? Il semble illusoire de les classer par nationalité, par genre, par nombre d’enfants, par la côte de leurs oeuvres. je les classerai donc simplement de la manière la plus bête qui soit : par ordre alphabétique de leurs prénoms. Pour simplifier je dirai qu’est marqué à jamais e la marque d’eau de l’Entre-Mille-Eaux quelqu’un qui a consacré au moins 50 tableaux  à la cause de notre patrie. Et s’il n’en a que 40 va-t-on lui jeter l’opprobre et ne pas l’accepter dans la grande famille mille et une ! J’aime ratisser large, je veux dans cette famille tous les lits, les mille et un lits, des avant-lits aux arrière-lits en passant par les entre-lits, les dessous-de-lits et les dessus-de-lits. On n’a pas besoin d’avoir une généalogie sanguine mille et une pour être mille et un même si cela peut aider bien sûr mais il faut pour tout le moins qu’on ait la volonté de tracer sa route  dans plusieurs sous-continents aquatiques et venteux. Avoir des gènes de tortues luth voyageuse, voilà le nécessaire et suffisant  pour pouvoir être mille et un. On peut tout en étant mille et un s’intéresser à la neige qui fond dans la brousse, aux loups qui plongent pour capturer des oursins ou des éponges. On n’en est pas moins mille et un. Etre mille et un c’est un état d’esprit. Une prise en compte du corps et de la lumière, une maîtrise feinte du vent et de l’eau qui, les aquarellistes le savent bien, n’en fera jamais qu’à sa tête. Contre l’eau ou le vent qui déferle on ne peut pas grand-chose. L’aquarelliste, le peintre à l’huile mille et un doit avoir cette première donnée chevillée à sa palette.

Voici donc quelques-uns parmi tant d’autres de mes mille-et-uns préférés :

Agostino Brunias (1730-1796) était un peintre et graveur italien, né à Rome,  basé à Londres qui débarqua un jour à la Dominique sur le coup de ses quarante ans, au faîte de sa carrière en 1770 et  cette île ainsi que  les îles avoisinantes (Sainte-Lucie, Grenade, Barbade, Saint-Vincent, Saint-Kitts) devinrent comme son terrain, sa matière première pour peindre dans la tradition de la vérité historique. art d’échappatoire et de romance. il fixa dans la toile l’image des afro-descendants. on dit qu’il appréciait particulièrement les tonalités différentes des peaux noires. Il adorait cette diversité qu’il sensualise à un tel point que tout paraît parfait, comme suspendu dans un no man’s land entre deux parenthèses du temps. Toussaint Louverture fit faire 18 boutons où étaient reproduites  certaines de ses gravures, tant il les appréciait. Il aimait la vie, Agostino, les gens et moins les paysages. Dans ses tableaux, dans ses gravures, on lave, on se bat, et quoi qu’on fasse c’est l’élégance dans la pose. iI peint la colonisation prospère, riche et tranquille. ordre et beauté, vous dis-je, luxe, calme et volupté. C’est un chroniqueur de l’époque avec un regard de l’époque. On peut y suivre la mode de l’époque selon les classes sociales. Il aimait Gauguin et sa vision primitive des relations humaines. En Italie il peignit des chefs d’oeuvres en péril, de vieilles pierres. Il trouva aux Caraïbes une matière première bien plus malléable. Il meurt à Roseau en 1796 après un retour en Angleterre en 1773. En 1774 on note sur les registres de naissance deux enfants jumeaux Edward et Augustin nés le 1 octobre 1774 de  Louis Brunias et une mulâtresse libre. Agostino et Louis ne faisaient-ils qu’un ?

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Albert Huie (1920-2010) Jamaïque. influencé par le rastafarianisme, l’éthiopisme te le garveyisme

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Alexandre Bertrand (1918-1995) Martinique, France, Canada (1ere épouse roumaine Anca Ionescu)

 

Alice Deenen

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Aubrey Williams (1926)  Georgetown, Guyana. A travaillé avec les indigènes Warrau. sa peinture ressent les influences Olmec, Warrau, Maya

Barrington Watson (1931-2016) Jamaïque

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Boscoe Holder (1921-2007) Trinidad – Londres (1950-1970) – danseur, chorégraphe, pianiste, peintre

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Camille Pissarro (1830-1903) St Thomas

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Catherine Théodose (1946)- France, Martinique

Chris Ofili (1968) anglais, Prix Turner en 1998. Depuis 2005 habite et travaille à Port of Spain, Trinidad avec des voyages à Brooklyn NY  et Londres

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Christopher Cozier (1959) Jamaïque

Colin Garland (1935-2007) Australie. Londres. Arrive en Jamaïque en 1962

Derek Walcott (1930-2017),

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Dunstan St Omer (1927-2015) Né à Sainte-Lucie. Religieux . Ami de Walcott. Catholique. Part en 1946 à Curacao. Retour à St lucie en 1949. Passe un an à Puerto Rico entre 1961-1962. Peintre religieux qui prie avant de peindre. Le peintre des Madones ! Obsession de la Vierge Marie. Pas très loin de sa signature sur toutes ses oeuvres il y a la mention PLSV « pour la Sainte Vierge ».

 

Elisabeth Colomba () France, Martinique

Esther Griffith, Trinidad

Frank Bowling (1936), Guyana

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Gesner Armand (1936-2008) Haiti, Mexico, France

Hector Hyppolite (1894-1948) Haiti

Heleen Cornet, Hollande, Saba

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Henri Guédon (1944-2006) Martinique

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Ibrahim Miranda (1969) Cuba

 

Isaac Mendes Belisario (1795-1849) Cuba

Jean-Marc Andrieu (Martinique)

Jennifer Lewis aka Pepperstorm (1966-2012)- UK, Saint-Vincent, Gambie, Senegal

John Dunkley, 1891-1947 Jamaïque. marin, barbier et peintre. errance au Panama. 1926 retour à la Jamaïque

Jorge Severino (1935) , République Dominicaine

José Bedia (1959) Cuba

Kate Spencer  – Saint Kitts & Nevis, UK,  Florence (Italie)

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Llewellyn Xavier Sainte-Lucie

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Michel-Jean Cazabon (1813-1888) libre de couleur trinidadien, d’ascendance française et martiniquaise. Il ne parlent dans sa famille que français et patois puisque récents émigrés de Martinique. A 15 ans il part étudier à Ware en Angleterre à St Edmunds College où il se familiarise entre autres choses à Turner  et Constable. Il revient à Trinidad à l’âge de 19 ans. En 1837 il part à Paris pour étudier la peinture  aux Beaux Arts sous la direction de Paul Delaroche. Ce ne fut sans doute pas le dernier des bohémiens ! Rattaché à l’école de Barbizon avec Théodore Rousseau, Jean-François Millet, Jules Dupré, Camille Corot, il revient tout auréolé de gloire en 1840 à la Trinidad. Puis c’est l’Italie en 1841-1842. Il se marie à une française Louise Rosalie Trolard avec qui il a trois enfants. Il revient à Trinidad à la mort de sa mère en 1848. Pendant 4 ans il vit séparé de sa femme qui vit en France jusqu’à la naissance de leur dernier enfant en 1852 où elle le rejoint à Port-of-Spain. Il voyage partout dans les Caraïbes et jusqu’en Amérique du Sud,  Grenade, Martinique, Demerara. il les peint tous ! il aime la grande vie, le champagne. En 1862 ils bougent pour la Martinique.   De 1862 à 1870 il vivent  à Saint-Pierre, « le Paris des Antilles » en Martinique. Sa femme meurt en 1885. Il la suit 3 ans après.

 

Paul Gauguin  (1848-1903) France, Pérou, Danemark, Martinique (juin à octobre 1887) – Polynésie – Panama (île Taboga)

Peter Doig (1959) !’écossais , Trinidad, Canada

Pétion Savain (1906-1973), l’haïtien, USA

 

Rafael Ferrer (1933) le porto-ricain part en Virginie aux Etats-Unis dans une école militaire où il étudie la musique, puis retourne à Puerto-Rico  en 1953.
En 1954 il est à Paris et rencontre Breton et Wifredo Lam. En 1955 il déménage à NYC et devient musicien. Il expose ses premières toiles en 1966 à Philadelphie. A partir des années 80 il retravaille la vision tropicale. Pendant 20 ans il va et vient entre les Etats-Unis et la République Dominicaine

Ramon Unzueta (1962-2012) Cuba, Espagne

Sally Stryker – USA, Saint-Barthélémy

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Sheldon Saint (1971) Bahamas

Stacey Byer – Grenade

Wendy Collins (1949) , USA, Saint-Eustache, Sint-Marteen, Saba

 

Wifredo Lam (1902-1982) le cubain, peintre « tropical mais d’où ? » débarque en Espagne à 20 ans. il y restera 15 ans. C’est la quintessence de l’artiste voyageur. A moitié noir, à moitié asiatique, chinois, africain, cubain, espagnol, la santeria, le catholicisme. Sa première femme, une suédoise  Eva et son fils meurent assez vite de tuberculose en 1931. Après la victoire du régime franquiste suite à la guerre civile il part pour Paris. Il y rencontre  en 1938 Picasso et Michel Leiris et à travers eux Braque, Breton, Lévi-Strauss. Il épouse aussi Helena  Holzer dont il divorcera en 1951. 1941 il rencontre Césaire en Martinique lors d’une escale et rentre à Cuba  après 18 ans d’absence. Il rentre ensuite en France où il rencontre une artiste suédoise Lou Saurin qu’il épouse en 1960 à New York. il a aussi beaucoup travaillé la céramique à Albissola en Italie

Le Réveil (1935 La Ventana 1938 Campesino 1926 Fata Morgana 1941 La jungle 1943 (embleme de la culture cubaine) 1944 Le Présent éternel 1944 – un autel pour Yemaya 1944  – Les noces 1947 – Bélial empereur des mouches 1848 – La rumeur et la terre 1950 – sans titre (la brousse) 1958 –

Winslow Homer  (1836-1910): peintre en plein air de Prout’s neck (Maine)

 

shark fishing – Hauling in anchor (Key West) – the gulf stream – Rum Cay – The Conch Divers – West Indian divers – Done in the Bahamas – the water fan – sponge-fishing – after the hurricane (Bahamas) – Fishing boats (Key West) – Sponge fishermen – Bahamas 1885 – The sponge diver – Market Scene (Nassau) – Key West : Hauling Anchor

Homer fuyait la froidure américaine et passait ses sports d’hiver  à pêcher et peindre comme par exemple en 1885 (à Cuba et à Nassau) avec son père et son frère, en 1885-1886 (Floride). Puis avec l’âge il oublia la pêche et se consacra uniquement à l’aquarelle. les voyages eurent lieu en 1890 et en 1903 (en Floride), en 1898 à Nassau, en 1899 et en 1901 à Bermuda. il apprit la sensualité des pêcheurs d’éponges, le balancement des cocotiers, les oiseaux tropicaux, l’eau, la lumière. Ce fut une révélation.

il signait pizaro avec un z qui ne voulait pas dire Zorro mais Walden

 

Jacob Abraham n’était pas pizzaiolo. on ne sait s’il aimait les pizzas comme Tiépolo et Véronèse mais il aimait la lettre z. Enfin dans sa prime jeunesse car dès qu’il s’éloigna de la mer des Caraïbes il l’ensevelit plus vite que s’il avait sombré dans le triangle des Bermudes. Peut-être dans son enfance  avait-il entendu parler de Zorro. Car finalement il est né pas trop loin du Mexique. C’était un caribéen comme vous et moi. il avait deux demi-soeurs Abigail Delphine Petit (1823-1855) et Emma Petit (qui mourut un peu plus tard en 1868 à Londres), deux demi-frères (Joseph Gabriel Petit et Samuel Eugène Petit 1815-1882) et trois frères Aaron Gustave Pissarro (1833-1853 à Saint-Thomas), Moses Alfred Pissarro (1829-1890) et un troisième Félix Joseph Gabriel Pissarro (1826) dont la trace s’est envolée par les caprices d’un cyclone fatal.

Il était né le 10 juillet 1830  à Charlotte Amalie ! Le 19 Tamuz 5590 ! C’était l’avant -dernier ! Charlotte Amélie, loin de la Terre Adélie ! Charlotte Amalie qui avant 1691 n’était connue que sous l’appellation de Taphus, port où le rhum coulait à flots. Sur l’île de Saint-Thomas qui faisait partie à l’époque des Antilles Danoises (1654-1917). eh oui les Danois participaient eux aussi à la grande aventure du commerce triangulaire. Ils étaient présents dans la région  à Saint-Thomas. Les Dansk  Vestindik comprenaient outre Saint-Thomas (1666), Saint-John et  Saint-Croix aux Caraibes, vendues aux USA en 1917 mais ce n’était pas tout : le Ghana (à partir de 1661) vendu au Royaume Uni en 1850, l’archipel des îles Nicobar (à partir de 1754 avec une interruption de sept ans d’occupation autrichienne entre 1778 et 1785)  vendues au Royaume-Uni en 1869,  les comptoirs indiens de Tranquebar (ou Tharangambadi)(à partir de 1620), Serampore (à partir de 1675) vendues au Royaume-Uni encore  en 1845 faisaient partie des colonies danoises.

Oui c’était un Caribéen, comme vous et moi, même si le Danemark, la France revendiquent son allégeance. Enfin disons peut-être même plus lui que moi car moi je n’y ai vécu que 9 ans alors que lui y a vécu  de 0 à 12 ans, de 17 à 22 ans et de 24 à 25 ans. Plus de 18 ans quand même, l’air de rien, Et je dirais même 20 ans si j’ajoute les mois passés en République Dominicaine et ceux passés au Vénézuéla. Jacob n’aimait pas son prénom, il lui préféra Camille. C’était un anarchiste polyglotte (français, danois, espagnol, français, Hoch Kreol, Neggerhollands, hébreu sans doute) et probablement selon mes suppositions il n’acceptait pas que son prénom révèle à tout un chacun sa condition d’israélite, héritée de  son père français, juif sépharade d’origine portugaise, dont le père Joseph Gabriel  était un maranne  (faussement converti) qui avait fui le Portugal et la ville de Braganza à cause de l’Inquisition et qui pour cette raison avait préféré s’installer à Bordeaux. Frédéric Abraham Gabriel Pissarro (1802-1865) et Rachel Manzana Pomié (1795-1889) étaient partagés entre deux religions à tel point qu’à sa mort le testament du père et Camille partagea une partie de sa fortune entre la religion morave et la religion israélite à parts égales. Camille se revendiquera plus tard athée et libre-penseur, admirateur de Pierre Joseph Proudhon. Lors de l’Affaire Dreyfus, il fut Dreyfusard, occasion à laquelle il s’opposa à des anti-dreyfusards notoires, voire antisémites comme  Degas et Renoir !

Il fréquenta enfant jusqu’à ses onze ans une école évangélique (New Herrnhut, Eglise Morave de Saint-Thomas, la plus ancienne église morave d’Amérique, établie en 1737 à St Thomas) (Moravian Church of Saint-Thomas,) avec des descendants d’esclaves car c’était à sa façon un paria, ses parents ayant enfreinté plusieurs tabous stipulés dans le Lévitique, l’un des 4 livres de la Torah ! Selon ce livre, la femme de son oncle maternel, sa tante par alliance, ne pouvait en aucun cas devenir son épouse ! Ils ne pouvaient pas se marier religieusement. La raison banale : sa mère Rachel à la mort de son premier mari de confession juive, Isaac Petit, un français, en 1824 alors qu’elle devait déjà élever les 4 enfants qu’elle avait eus avec Isaac (Joseph, Emma, Delphine et Isaac Petit) ainsi que les trois autres que celui ci avait eus d’un premier lit avec une de ses soeurs, Esther. Elle avait donc 7 enfants à sa charge. Au lieu de faire appel au frère du défunt qui habitait Bordeaux alors, un certain David Petit, ce fut leur neveu à tous deux Frédéric Pissarro alors âgé de 22 ans qui fut chargé de s’occuper de la succession. L’affaire fut rondement menée puisqu’au bout d’un an Rachel se trouva enceinte des oeuvres de Frédéric Pissarro. On invoqua le rhum, on invoqua le piment, on invoqua la chaleur caraïbe. Mais la graine était semée. Ils voulurent se marier mais se heurtèrent à la loi . Eh bien oui, la communauté israélite de Saint-Thomas qui y avait une synagogue  qui avait commencé à fonctionner en  1796, Beracha Veshalom Vegmiluth Hasidim, y trouva quelque chose à redire et le mahamade opposa son véto au mariage pour le motif que la loi israélite interdit le mariage d’un homme avec sa tante, fût-elle tante par alliance. Une deuxième raison. La religion juive interdisait qu’un homme puisse se marier avec une femme qui allaitait encore un enfant de moins de deux ans, ce qui était la situation dans laquelle se trouvait Rachel ! Mais le couple ignora l’interdiction et se maria publiquement le 18 novembre 1826. Ce mariage entre neveu et tante par alliance fit tellement jaser que les enfants qui en furent issus ne furent pas autorisés à fréquenter les écoles juives et quoi que le mariage  finisse de guerre lasse à être légitimé en 1833, entre 1825 et 1833 tous les bâtons dans les roues furent mis pour contrarier une vie tranquille et belle sous les tropiques pendant de nombreuses années ce qui fit que Pissarro, qui dans ces premiers tableaux entre 1854 et 1858 signerait un jour Pissarro l’autre Pizarro, nom par lequel il avait été enregistré à sa naissance. Mais à partir de 1859 Pissarro l’emporte définitivement. Et il demandera même aux autorités françaises en 1882 de changer le nom de tous ses enfants  afin qu’ils portent ce nouveau patronyme. Comme une renaissance de paria.

On ne sait vraiment s’il était métis, le beau Camille, puisque sa mère était une créole née à Saint-Thomas d’une mère qui avait fui la révolution de Saint-Domingue en 1791, une Manzana,  et un père  d’origine française Moses Monsanto Pomié. Seules des recherches généalogiques intenses pourraient permettre de savoir l’origine exacte de cette Manzana (cette pomme espagnole qui allait se marier à un Pomié). Mais le fait que la grand-mère de Pissarro n’ait pas une origine juive bien assise et prouvée par acte e naissance dûment enregistré par une synagogue pose question car il faut savoir que la judaïté est matrilinéaire et que si donc il était prouvé que sa grand-mère n’était pas de « sang » juif Pissarro l’artiste ne serait pas juif lui non plus.

Quoi qu’en ait été la raison monsieur, qui finit par devenir peintre alors que ses parents avaient tout fait pour qu’il les épaule dans la quincaillerie, le commerce import export, monsieur commença a peindre des aquarelles, et se mit en tête d’épouser la carrière de la peinture, poussé en cela par le peintre danois Fritz Melbye (1826-1869), qui fut son premier mentor. il avait certes appris en France  entre 12 et 17 ans avec Auguste Savary avec lequel il était en pension à Passy et qui lui avait transmis les bases du dessin, de l’aquarelle, et de la gravure mais avec Melbye son désir d’être artiste commença à devenir plus fort que celui de prendre la succession de son père dans les affaires pourtant florissantes. L’esclavage fut aboli au Danemark en 1848. Il accompagna Melbye lors d’un premier voyage d’études à Saint-Domingue en 1850, puis ce furent 21 mois au Vénézuéla, entre novembre 1852 et août 1854 entre les villages de bord de mer comme La Guajira, Maiquetia, Galipan mais aussi dans la capitale Caracas. C’est là au Vénézuéla qu’il apprit vraiment à peindre la nature, la lumière et la couleur et surtout les cocotiers et tous les thèmes populaires du quotidien (les marchés, les rues, les gens simples). il aimait peindre au grand air !  Ses frères étant de santé fragile, et ne pouvant pas assumer la succession familiale  à la mort de son frère Gustave décédé en 1853, il est sommé par ses parents de venir reprendre le flambeau. Il cède quelque temps mais le virus étant plus fort, ce ne fut que reculer pour mieux sauter et en 1855 à l’âge de 25 ans c’est le grand départ en paquebot pour Paris, pour la France où il avait étudié entre 12 et 17 ans. Il avait alors ses 25 dents. Ses parents ne tardèrent pas à le suivre et abandonnèrent eux aussi les Caraïbes, laissant à quelqu’un d’autre le soin d’administrer leurs affaires pour venir s’installer en France, son père y retournant néanmoins sporadiquement jusqu’à sa mort en 1865.   A cette occasion ses grands parents qui habitaient Paris  embauchèrent une jeune bonne pour s’occuper des tâches domestiques Julie Vellay (Grancey-sur-Ource, 1838-1926), une jeune bourguignonne fille de vignerons. Après quatre ans ou cinq de vie studieuse et dérébénale il résolut d’épouser la bonne , (avec qui il vécut à partir de 1860 et qu’il épousa à Londres en 1871) . il aimait déjà le vin et l’amour de la jeune fille  lui fit entrevoir toute la beauté des vignes bourguignonnes au grand désarroi de sa famille qui refusa le mariage avec d’autant plus de rage que le père était bordelais de naissance. Shame and scandal in the family ! Le couple tint bon mais ils eurent beau faire jamais son père ni sa mère n’acceptèrent ce mariage avec une catholique.

Parfois à Paris lui venait l’envie d’un bon colombo kabritt pois rouges kosher, ou un bon migan de fruit à pain blé et comme tout caribéen qui se respecte il ne fallait surtout pas essayer de lui fourguer  un fouyapen blèblè. Monsieur malgré son apparence austère ne reculait pas devant une dame-jeanne de bon rhum de St Thomas pour faire son petit punch mais il avait un faible pour le Porto et le Madère. Que voulez-vous, il avait beau faire, se débattre comme un beau diable avec ses complexes d’Oedipe, c’était le fils de son père ! Il était malgré sa barbe ou peut-être à cause d’elle grand mangeur et buveur devant l’éternel. Il se fit ainsi dans l’avant-garde de l’impressionnisme de nombreux compagnons de route Renoir, Monet, Degas, Cézanne même si dans un premier temps il mangea la vache enragée plus que le bon charolais. il peignait comme un malade et  il se réveille un jour le premier des Impressionnistes.  Compliqué à vrai dire. Quand on est peintre fauché avec huit enfants à nourrir à la clé loin du soleil caraïbe entre Pontoise, Londres et Paris et que les parents coupent les vivres.. De quoi vous forger un caractère ! Ce n’est que vers la fin e sa vie qu’il put enfin acquérir avec un prêt financier de Monet son hâvre de paix, une propriété à Eragny-sur-Epte, à 3 km de Gisors  en 1892 après l’avoir louée pendant 8 ans après presque 30 ans d’errance . Au bord de la même rivière l’Epte habitait aussi Monet à Giverny. Cette propriété fut le rendez-vous des impressionnistes Cézanne, Monet, Sisley, Renoir, Mirbeau. C’est ici que véritablement Pissarro put enfin réaliser son grand rêve écologique: vivre à la campagne de la campagne et de la nature, en parfaite harmonie avec l’ouvrage de Henry David Thoreau : Walden , or life in the woods. Finalement en y réfléchissant bien, je dirais, ce fut une vie de marronnage qu’il vécut là !

Il repose au Père Lachaise, à Paris, dans la septième division. Dans le même caveau reposent : son grand-père Joseph Gabriel  Pissaro (1777-1858), son père  Frédéric Abraham Gabriel Pissarro (1802-1865), sa mère, Rachel Manzana Pomié (1795-1889), sa demi-soeur Abigail Delphine Petit (1823-1855), Joseph Isaacson, le mari d’Abigail (décédé en 1857), sa femme Julie Vellay (1838-1926), son fils Paul Emile Pissarro (1884-1972)

Pissarro eut 5 fils qui finirent tous peintres comme papa. Lucien dit Lucien Venay (1863-1944), Georges-Henri dit Manzana (1871-1961), Félix dit Titi (1874-1897), Ludovic-Rodolphe dit Ludovic Rodo-Pissarro (1878-1952), Paul-Emile qui retira le trait d’union et signait Paulémile (1884-1972). Et 3 filles Jeanne Rachel dite Minette (1865-1874), Adèle Emma (1870-1870, morte à l’âge de 15 jours), Jeanne dite Cocotte (1881-1948)

A mon sens Camille Pissarro eut comme beaucoup d’autres caribéens sa part de rhizomes-croix  à porter. Juif, morave, athée, libertaire, français, portugais, danois, sud-américain, caribéen, peintre, commis de commerce, esclavagiste. Au point de vue artistique il a dû croiser à Paris ou Pontoise Francisco Manuel Ollier (1833-1917) le Porto-ricain de Bayamon, impressionniste comme lui. Il a dû croiser Homer Winslow (1836-1910), le peintre américain connu pour ses marines. Il a dû croiser une ribambelle d’Américains de toutes origines et ils ont dû trinquer avec ses contemporains à la mer qui nous unit au-delà des conventions douanières, morales et religieuses.

Tant que j’ignorais la vie de Camille Pissarro je le considérais comme un peintre français qui m’en imposait plus par sa barbe que par son titre de père de l’Impressionnisme. C’est Derek Walcott et son ouvrage Tiepolo’s hound    (2000) st un long poème comme ceux qu’ils affectionnent en l’honneur de Pissarro qui m’ont mis la puce à l’oreille et donné l’occasion de le re-signifier. L’ouvrage est illustré d’aquarelles et d’huilles de Walcott et traversé des fulgurances de peintres tels Tiepolo , Véronèse, Cézanne, Gauguin, Chardin à travers la recherche du chien de Tiepolo qui aboie.

 

Dans Morning Paramin, (2016) Walcott abordera encore  dans un dernier plongeon dans un cyclone de grâce la peinture en prenant pour excuse Trinidad où il a vécu et à travers cette île le peintre écossais né à Edinburgh, Peter Doig (1959), qui y a vécu aussi dans son enfance (Port-of-Spain) quelques années jusqu’à l’âge e ses 7 ans) et qui s’y est réinstallé en 2002. 51 reproductions de l’artiste donnent lieu à des zig-zag poétiques entre enracinement et exils entre Royaume uni, Canada et Trinidad, parcours communs aux deux. Et le monde pictural du Tout-monde va d’île en île mutualisant les regards  en guingois comme ceux de Christopher Cozier,  Chris Ofili et Peter Doig