Jour de l’an musulman

Oyez oyez bonnes gens, en ce vendredi 22 septembre 2017 de l’ère chrétienne j’ai fêté le nouvel an musulman pour la première fois de ma vie. Il va de soi que j’aurais adoré le fêter à ma manière de la même façon que je fête tous les jours de l’an, qu’ils soient profanes qu’ils soient religieux, en dansant en sautant et en matant. Eh oui je suis un fervent partisan du sauté-maté arrosé de mangeaille et buvaille. C’est ma secte, c’est ma religion, c’est mon acte de foi perpétuelle et s’il y a un dieu tout puissant et éternel du sauté-maté envoyez-le-moi  que je lui prête allégeance immédiate pour les siècles des siècles, enfin disons tant que mes vieux os me permettront de sauter-mater.

Car voyez-vous sauter-mater c’est tout un art. Les Brésiliens disent pipocar. Pipocar c’est sauter comme un grain de maïs mis en présence de matière grasse et de chaleur. Ils disent aussi pular qui veut vraiment dire sauter. On peut pular quand on saute à la corde mais aussi quand on va becqueter le fruit défendu mais tellement tentant d’une partenaire alors qu’on est légitimement époux. Là c’est « pular a cerca ». Sauter la barrière, sauter la haie. Les Hexagonaux disent sauter tout simplement et chantent en de grandes occasions « qui ne saute pas n’est pas français)
Ainsi donc selon le calendrier lunaire musulman vendredi 22 septembre 2017 est l’équivalent du premier jour de l’année. Je vous explique.

L’Islam a commencé avec le prophète Mahomet. Il habitait La Mecque où il était né en 570. Il fut très vite orphelin de père et mère et bien qu’analphabète et illettré ce descendant du clan des Hachims (qui deviendront plus tard les Hachémites), petit clan de la tribu des Quraysh, devint marchand. Il se marie à 25 ans avec sa patronne, devenue veuve, Khadija. A 49 ans avec Sawda et Aicha. A 54 ans avec Hafsa, à 55 ans avec Zaynab. Bref il aura au total 13 épouses au cours de sa vie qui dura selon certains 62 ans, selon d’autres 64. Il  pratiquait, avant que l’ange Gabriel (Djibril) ne lui apparaisse en messager d’Allah, comme tous à cette époque à la Mecque une religion syncrétique basée sur le polythéisme du din el arab et les monothéismes du judaïsme et du christianisme qui étaient l’environnement local disponible, le tout teinté d’une dose d’hanifisme jusqu’à l’âge de 40 ans. La Mecque était déjà centre de pélerinage où l’on vénérait de nombreuses idoles polythéistes autour de la Kaaba comme Hubbal, al-Lat, al-Uzza, al-Manat.. Puis, persécuté pour ses idées iconoclastes et monothéistes et ses prêches par le clan dominant, gestionnaire des marchés et de la Kaaba, il partit pour Médine (autrefois oasis de Yathrib) et y créa avec d’autres émigrés comme lui qui fuyaient le système des clans une communauté dissidente dite Oumma qui s’étendit sur toute la péninsule arabique : c’est là que commence l’islam. On appelle Hégire ou Ras as-sana ce changement d’adresse, cette rupture, cet exil qui eut lieu en l’an 622 , le 16 juillet du calendrier julien (c’est à dire au 19 juillet du calendrier grégorien) et qui marque le début de la communauté musulmane. C’est le calife Omar qui décida postérieurement de changer le calendrier. Nous commençons l’année 1439 ! Woulo ! Ras as-sana ouvre le mois de Muharralm, le premier mois du calendrier islamique. La date du premier jour de l’année est variable et dépend de la lune. En 2016 c’était le 2 octobre.
J’ai appris tout cela vendredi soir car rien dans le quartier de M’Tsapéré, rien dans l’attitude de mes collègues musulmans et aussi des jeunes musulmans avec lesquels je travaille ne laissait transparaître le bouillonnement que suscite le nouvel an dans d’autres cultures. J’ai vu le nouvel an au Brésil où on prête hommage aux saints du candomblé et ou on se vêt de blanc pour offrir des cadeaux à Iemanja, déesse de la mer. Ensuite on fait péter le champagne ou le mousseux et commence le repas du réveillon. J’ai vu le nouvel an chinois avec les dragons et les pétards ! Je m’attendais à une cavalcade de tambours et de crécelles au minimum.
Mon informateur Mohammed du bar Baraka calma mes ardeurs. Ah non c’est une fête religieuse, on fête ça à la mosquée. Il y a un sermon de l’imam puis chacun rentre chez soi. Que mange-t-on de différent ? Rien.
Bon, moi je ne crois que ce que je vois. Et effectivement dans la rue rien de spécial, dans les boubous et bonnets rien de spécial. Le nouvel an musulman est intérieur.
Ce même soir mon collègue Fahardine qui est musulman m’avait invité à le voir jouer dans un match de foot corporatif qui opposait au stade du Baobab de M’Tsapéré le CE SIM et A la Poste. Je me suis dit le match de foot est probablement le prélude à une fête, la fameuse troisième mi-temps. Arrivé à 18 heures le match qui était précédé par un autre ne commença que vers 19H15. Je n’ai même pas eu le temps de voir mon pote Fahardine faire quelques dribles ou se faire dribler. Car une idée m’était venue. Il y a dans toutes les religions, des fanatiques, des chauds partisans, des tièdes partisans et des froides fidèles. J’étais prêt à parier qu’il y aurait une petite fête quelque part à M’Tsapéré. Je m’en retournai chez moi, vêtit mon meilleur pantalon de shingteng et ma chemise bleue et blanche hawaienne . Un petit coup de rasoir après et j’étais devenu un beau gosse pour affronter ce nouvel an.
J’avais décidé de passer ma soirée chez Cousin, un bar au Baobab où je n’avais jamais mis les pieds. Pas de bol : ambiance karaoké. Oh my God ! En une heure on me revisita Belle, Là-bas, L’aigle Noir, et une chanson de Téléphone dont je ne me souviens pas le  titre mais qui narrait l’histoire d’une junkie. Sur la table d’à coté j’entendis « ca ne nous rajeunit pas » ! Je cherchais en vain ans ma mémoire un indice de cette chanson ans mon vécu musical. Niet, nada ! Mais moi je suis génération James Brown, Otis Reeding et Wilson Pickett pour les messieurs et Aretha Franklin, The Supremes et Diana Ross pour les jeunes filles. Nous n’avons pas les mêmes valeurs !

Dans le bar il n’y avait que quelques tondus et trois pelés. Et j’en faisais partie. Certains venaient juste pour prendre un plat. Au choix il ne restait plus que massala de cabri, poisson au coco, romazawa malgache, entrecôte à la moutarde. Il n’y avait guère là que des wazungu. Les Mahorais n’aimeraient-ils pas le karaoké ? Peut-être pas le jour de l’an. Finalement je pris un verre de rouge, le premier que je commande ici et commençait à me morfondre dans ma peine existencielle quand surgit une gamine d’à peine dix ans qui veut montrer ses talents vocaux à notre pauvre public dispersé. Sa mère portable au poing filme la scène qui sera probablement une scène d’anthologie pour elle dans soixante ans mais qui fut pour moi le martyre. Après sa belle prestation au micro les parents applaudissent poliment et repartent dans la nuit noire avec leur progéniture. Moi j’étais déjà à trois doigts du caca nerveux !  Je fais le compte des présents. Il y a une table de 4 wazungu, deux hommes et deux femmes et un ou deux mahorais qui les accompagnent. Et il y a moi. Enfin il y avait moi car je paie mon verre (5 € tout de même pour du vin réfrigéré) et je prends la poudre d’escampette. Il n’y a pas un chat noir dans la ville. Je n’ai pas pris de taxis. Erreur, j’ai failli le regretter. Ca ne coûte pourtant presque rien la nuit. Vraiment j’exagère. Me voilà en train de remonter au rond point de Cavani remontant le morne vers Cavani sud. Mon plan: aller au bar malgache que j’ai découvert la-bas et me fondre dans l’ambiance de nouvel an que j’imagine la bas tonitruante.
Je suis seul à marcher dans les rues. Enfin seul de mon âge et vêtu disons un peu plus élégamment que d’habitude. Je commence à flairer le danger. Mais trop tard !Déjà une bande de jeunes me croise avec leurs mines patibulaires. Mais rien ne se passe. Voici venir un deuxième groupe: on les entend venir au loin ! Je bombe le torse, je rentre le ventre, je serre les fesses, la bombe arrive, et ça n’a pas loupé. Un jeune malotru se plante devant moi et me dit quelque chose. Je ne saurais vous dire s’il m’a parlé en français ou en shimaoré. Moi je lui réponds sans perdre ma gamme, la voix ferme venant du plus profond du diable vauvert de mon outre-tombe personnel : « keskya ». Je ne sais pas pourquoi ses copains rigolent et continuent leur chemin et lui comme un con, tout penaud, décontenancé, s’efface devant moi et me laisse passer. Cela a duré une fraction de seconde, je ne sais même pas si je me suis arrêté une nano-seconde. En tout cas j’ai dû l’impressionner. Ou peut être tout simplement me demandait il tout bonnement l’heure. Peut-être me souhaitait-il tout simplement bonne année ! Ou si je n’avais pas vu passer un chat noir courant derrière un rat gris ! Ah les gens sont méchants, quand même ! On voit le mal partout !Mais l’heure n’est pas aux hypothèses, heureusement je dois prendre à droite pour rejoindre le bar et la délivrance. Je hâte fermement et sûrement le pas
ô rage ô désespoir ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie. Au snack bar malgache là aussi deux tondus et trois pelés. La je ne rentre même pas.
J’ai compris : le nouvel an musulman se passe dans les mosquées. Il faut dire que la simili rencontre avec le malotru extra terrestre comorien ou mahorais m’a nettement refroidi. J’évalue maintenant mes chances d’être attaqué sur la route du retour où je dois traverser 200 mètres d’escalier à travers une favela. J’arrive au pied de cet Everest! Pas le moindre réverbère. Je sens la sueur perler. Ce serait bête de se faire occire dans ces marches d’escalier que j’emprunte tous les jours. Courage ! J’ai survécu à New York City, Jersey City, Amsterdam, Rome, Marseille, Paris, Salvador, Cayenne et Buenos Aires. Je ne vais pas me laisser abattre par la petite Mamoudzou ! C’est le nouvel an, peuchère. Par mesure de sécurité je retire mon portefeuille lourd d’environ 90 € et de mes papiers et le place bien au chaud au fond de mon slip de marque Fevi’s. Quand au portable, mon petit Wiko pas cher mais chéri, il reste lui au fond de la poche arrière du pantalon. Inch Allah !
J’arrive sur la place où je vois des ombres se profiler et tout en sifflotant pour montrer que je suis heureux d’être en vie en ce jour de l’an je hâte le pas car il n’y a âme qui vive de mon âge. Que des jeunes à pied qui vaguent et divaguent.
Ouf j’y ai réchappé. Je suis désormais dans les rues familières de M’Tsapéré. Finalement tout ça m’a creusé. Six brochettes s’il vous plaît. Je les ingurgite aussi vite qu’un verre d’eau, paie mes deux euros, prélevés non pas du portefeuille qui dort encore tranquillement dans mon slip mais d’un fond de poche. La lune est belle sur M’Tsapéré ! Et au lit moussaillon, dodo. Bonne année, Inch Allah j’irai fêter le nouvel an à l’île Maurice fin décembre ou alors quelque part où je trouverai des gombos et où je pourrai sauter-mater à loisir.

Pour info l’année juive a commencé aussi cette semaine le 20 septembre à 19h34 et se termine le 22 septembre, Roch Hachana. Nous sommes entrés dans l’an 5778

Irma la Hurricane m’a tuer ou plutôt Ouragan Irma m’a tuer Irma la Douce

Avant de connaître Irma, la hurricane, la cyclonique, l’ouragan, je n’avais connu qu’Irma la Douce.

Que ce soit en comédie musicale française sur une musique de Marguerite Monnot et sur un livret de Alexandre Breffort en 1956, que ce soit en comédie musicale version anglaise en 1958 dans l’East End ou en 1960 à Broadway j’étais éperdument amoureux de cette prostituée au grand coeur. Je me souviens encore de la chanson d’Irma.

« Y a rien à dire

Y a qu’a s’aimer

Y a plus qu’à se taire

Qu’à la fermer

Parce qu’,au fond les phrases

Ça fait tort à l’extase »

Ainsi chantait Colette Renard.

En 1963 Billy Wilder fit son remake cinématographique. Irma la Douce prit ainsi les traits de Shirley MacLaine qui remporta alors un Golden Globe de la meilleure actrice pour son rôle tandis qu’Andre Prévin remportait quant à lui l’Oscar 1964 de la meilleure adaptation musicale.

Dans le film de Wilder Jack Lemmon joue le rôle de Nestor Patou, un ancien policier, et de Oscar alias Lord X, son double qui, déguisé, tombe amoureux d’Irma qu’il doit disputer à son souteneur Hippolyte. Irma, bourreau des coeurs mythique, que tous achètent mais qui ne se vend à personne, bourreau doux, mais bourreau quand même qui souffle comme Irma la Hurricane 60 ans plus tard le chaud et le froid sauf que le décor n’est plus celui de la rue Casanova d’un Paris de carton pâte mais les environs du triangle des Bermudes. Les clients d’Irma 2017 ont pour nom Saint-Martin, Barbuda, Cuba, Florida. On est loin de la môme Irma ! Irma a pris du grade, est devenue mère maquerelle, mais les dégâts occasionnés sont identiques en 144 minutes. On est loin de Moustache et de Nestor le Fripé, ce dernier qualifié de « wreck of a mec ». Mais c’est le même langage, the language of love, the language of nature, ces forces irrésistibles qui nous tenaillent.

Aucune morale à en tirer si ce n’est celle-ci en franglais de 1963 :

Le grisbi is le root of  le evil in man.

Alors de là à analyser les responsabilités de l’Etat dans ce désastre force 5 exceptionnel vous comprendrez bien que je ne pourrai répondre comme Moustache (Lou Jacobi) que par la fameuse réplique: « But that’s another story. » Oui c’est une toute autre histoire. La suite au prochain épisode….cyclonique.

Entre Inde et Afrique

Entre Inde et Afrique la jeunesse de Mayotte danse le mgodro, le coupé decale, la danse indienne. Ici c’est Sheryl Isako et son Come  and Dance, featuring Clinton Hamerton, la c’est Watch out for this de Bumaye featuring Busy Signal, the Flexican et FS  O Green sur une chorégraphie  de Hangar Dancefloor. C’est encore Amitabh Bachchan et Shah Rukh Khan dans Say Shava Shava . 

Bollywood et Nollywood s’entrechevetrent, c’est un eternel cinema ou s’affrontent tradition et modernité, enracinement et allophonie.

Entre le film une famille indienne aux choreographies lechees et la danse dite coupe décalé aux choreographies osees on a deux versions d’une même volonte de s’ancrer dans un univers de couleurs chatoyantes, de sensualité et de rythmes assourdissants

Janique Aimée, les Saintes Chéries, le boeuf miroton et les draps de pissat

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Il suffit que j’écoute l’indicatif ou le générique (comme on disait avant, maintenant on irait la B.O.) de Janique Aimée et des Saintes Chéries pour me replonger dans un monde que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Les feuilletons télévisés de l’ORTF. Moi j’arrivais de ma brousse et de ma savane et j’étais plongé dans des histoires complètement absurdes mais palpitantes. Je ne sais plus qui était qui. Je me souviens seulement qu’ il y avait Daniel Ceccaldi Daniel Gélin et Micheline Presle dans les Saintes Chéries. (Mais non Jean-Marie, les Saintes chéries c’est plus tard entre 1965 et 1970, tu avais déjà plus de 12 ans) Quant à Janique Aimée j’ai complètement zappé le nom de l’actrice (Janine Vila, merci Google) qui jouait le rôle de Janique. Je lis après avoir fait des recherches que la série a été diffusée pour la première fois du 4 février 1963 au 12 avril 1963. J’y étais ! I was there, tous les soirs à 19H40., 52 soirs pendant 13 minutes, on y avait droit en noir et blanc! J’avais 10 ans ! Mais je ne me souviens que du générique !

On parle souvent de mémoire à long terme qui ne bouge pas et c’est vrai que je me souviens du nom de Ceccaldi  raté, lui c’est Gélin) et de Presle et pourquoi donc ai-je zappé Janique. Peut-être parce que Janique était devenue l’actrice et que son prénom et celui de Janique ne faisaient qu’un. Alors que Daniel Ceccaldi  (mais non, Gélin) et Micheline Presle formaient un couple bourgeois  (euh, français moyen, me dit-on) si je me souviens bien avec des enfants qui devaient avoir mon âge à qui il arrivait toutes sortes d’aventures. Le nom de la famille n’était sans doute pas important. Par contre pourquoi avoir appelé le feuilleton les Saintes chéries (je ne sais pourquoi mais tout à coup j’ai un flash : Nicole de Buron). Si je me souviens de cette Nicole de Buron (yes, quelle mémoire, mon cher ! Alzheimer ne m’aura pas !). Peut-être la réalisatrice ou l’auteure du livre (mais oui; j’ai tout juste !) sur lequel était basée ces Saintes Chéries. Je pense aussi tout à coup à Henri Tissot mais là je ne garantis plus rien ! je dois me tromper de feuilleton.

Pourtant Saintes chéries ou pas ces aventures se passaient à Saintes en Charente Maritime ? Car je suis sûr que ça ne se passait pas aux Saintes, en Guadeloupe. Ni à Terre-de-Haut ni à Terre-de-Bas! L’aventure se passait loin à plus de 10000 km de la baie des Saintes ! Alors d’où vient ce nom : les Saintes Chéries ? J’essaie de faire une régression vers mes 10 ans.

« bon sang mais c’est bien sûr » comme aurait dit l’inspecteur ou le commissaire Bourrel joué par Raymond Souplex  dans les 5 dernières minutes : je faisais pipi au lit. Quelle honte ! Mon frère cadet et moi nous dormions dans le même lit et tous les matins on se réveillait trempés jusqu’aux os. Je n’ai jamais su qui était le premier à mouiller le lit mais le matin en tout cas nos pyjamas étaient trempés ! ca puait la pisse ! en hiver on ne pouvait pas grand-chose. Au départ ma mère essayait d’être compréhensible, relativisait, lavait à la machine puis elle a abandonné ! « a lajaw ou ka pisé an kabannn anko ! man pa sav ola zot pran sa mé apa an koté mwen », disait mon père, d’un air dégoûté ! Eh oui à 10 ans je faisais pipi au lit. J’avais pourtant une énorme alèse en plastique blanc qui séparait le drap du matelas, maman nous réveillait avant qu’elle aille se coucher puis chaque fois qu’elle se réveillait pour nous obliger à pisser mais ça n’y faisait rien car on trouvait toujours un créneau pour mouiller la cabane. Et quand par miracle l’un ne pissait pas l’autre se chargeait de répéter le rituel de sorte qu’immanquablement on était tous les deux sauf exceptions trempés jusqu’aux os ! et nous on passait vite tout ça sous un robinet d’eau chaude pour faire partir l’odeur du pissat et on mettait ça à sécher sur le radiateur pour pouvoir récupérer tout cela tout propret le soir. Et le soir on se replongeait dans les draps de pissat. c’était notre punition. J’ai arrêté de pisser au lit en colonie de vacances. Ne me demandez pas à quel âge ! Secret d’Etat !

Mais tout à coup je me souviens que je ne faisais pas pipi au lit aux Antilles. Ou bien si je pissais au lit ça ne prêtait pas à conséquences comme en banlieue parisienne ! Là-bas si je faisais pipi il aurait suffi d’étendre mon linge sur une ligne et cela aurait suffi. La chambre il aurait suffi de l’aérer mais en banlieue parisienne avec le froid, comment faire ! Je pissais au lit à cause du froid. C’était mon excuse ! Quand on allait chez le docteur et que ce dernier évoquait des problèmes psychologiques ma mère niait en bloc ! d’ailleurs à quoi cela aurait il servi de dire que je voulais retourner au pays quand tous autour de moi me disaient ma chance de vivre à deux pas de la ville lumière !

Heureusement il y avait la télévision. Nous avions notre télé noir et blanc : une télé Radiola et c’est là que je découvrais le monde : Nounours, Le Marchand de Sable, Nicolas et Pimprenelle,   Bonne nuit les Petits qui marquaient l’heure ultime pour aller se coucher, Rin-tin-tin et le Caporal Rusty, Zorro et tous les dessins animés Mickey, Popeye et consorts le mercredi ou le week-end. J’étais persuadé que si je pissais c’était à cause du marchand de sable et de son foutu pipeau !  Sa mélodie était si belle qu’elle faisait s’envoler à tire d’aile mon zizi qui perdait chaque soir irrémédiablement son chemin  et qui de rage se vengeait sur moi. J’était innocent, le coupable c’était le pipeau du marchand de sable. Alors comme à cette époque-la encore je disais ma prière avant d’aller me coucher je priais aussi Gros-Nounours pour qu’il m’aide à franchir la nuit sans encombres !

Les feuilletons étaient à une heure de grande écoute, vers 19 h 40, juste avant le journal télévisé du soir, je suppose. Dès que retentissait le générique du feuilleton c’était branle-bas de combat. J’avais déjà eu le temps de lire les bd du journal l’Aurore que mon père ramenait tous les jours du boulot ! C’étaient des bd américaines traduites en français. J’aimais tout particulièrement Dennis la Menace, Blondie, La famille Illico, Rip Kirby, Modesty Blaise. Blondie et la famille Illico étaient mes favoris.

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J’allais au lit bien fatigué par toutes ces aventures livresques et télévisuelles et j’imaginais le jour où je deviendrais, comme Nicolas et Pimprenelle, un gentil petit enfant sage, mignon tout plein qui ne ferait pas pipi au lit et qui adorerait manger du boeuf miroton, un petit enfant qui ne rêverait pas de boudin, accras, dombrés pois rouges et lambi et jus de canne, un petit garçon dont le papa serait Monsieur Illico et la maman Madame Maggie  Illico et où au lieu de mon frère Toto, ce grand incontinent devant l’Eternel, j’aurais un frère tout à fait continent qui ne ferait pas pipi au lit et qui s’appellerait Dennis la Menace ! (ou Max la Menace !) . Mais j’y pense jusqu’à aujourd’hui je n’ai toujours pas goûté une seule fois de ma vie au boeuf miroton , ce Graal de la gastronomie française d’autrefois!

 

Carmen et les matadors antillaises

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 https://youtu.be/bjYJZNI6pP0

Dans Carmen de Bizet on voit les amours d’une bohémienne cigarière et d’un brigadier Don José, qui devient contrebandier par amour pour elle et qui finit par la poignarder dans une crise de jalousie quand elle apparaît aux arènes en compagnie de son nouvel amant le torero Escamillo.

 

J’aime surtout quand elle chante ceci ; « j’irai danser la séguedille et boire du manzanilla. » Je n’ai jamais dansé la séguedille ni bu la manzanilla.  Manzanilla évoque manzana, la pomme, donc j’imagine que manzanilla c’est un type de Calvados. Quant à séguedille il évoque pour moi Séga, les rythmes réunionnais. Je suis certain d’être à côté de la plaque. Eh oui justement ce n’est pas un alcool de pomme mais un vin. Je ne suis pas spécialiste en touradas ni en corridas. Je n’en ai vu que deux dans ma vie, une à Nîmes et l’autre à Cascais au Portugal. Et encore à Nîmes c’était ce qu’on appelle un toro-piscine pour rigoler. Au Portugal ça rigolait moins mais il n’y eut pas de sang versé. Par contre aux

Antilles on ne compte pas les femmes matador. Les matadors tombent en pâmoison comme  Carmen pour les toréadors. Et les hommes de pouvoir comme les militaires sauf qu’aux Antilles il n’y a pas de praza de los toros , pas d’arènes mais des pitts où se défient à coups d’ergots des coqs de combat nourris au bon grain de maïs, au rhum blanc et au miel, massés, choyés, vitaminés , huilés, shampooinés. Plus le coq est vaillant et plus il est adoré, plus il est dorlotté. Coq game, matador même combat. Pas besoin d’être bohémienne pour être matador. Les premières matadors étaient des femmes libres, des affranchies. Des femmes qui tenaient tête aux hommes. Différentes des favorites et des potomitan. Les matadors représentent les femmes fatales, les fanm grenn, comme on dit, des femmes couillues, si vous voulez, des maîtresses femmes. Il suffit encore de nos jours de voir leur tenue d’apparat. Jupon blanc sous jupe, fichu, coiffe madras, bijoux, rouge à lèvres prononcé.

Pas besoin d’être andalou pour comprendre la fascination que ce genre de femme exerce aussi bien sûr la gentillesse masculine que la gente féminine. Prosper Mérimée et Georges Bizet n’y ont pas été insensibles en tout cas. Ni les diva en nombre qui ont depuis 1875 représenté Carmen, l’héroïne de cet opéra comique, l’un des opéras-comiques les plus joués au monde. Maria Ewing, Maria Callas, Léontine Price, Jessye Norman, Marylin Horne, Grâce Bumbry pour ne citer qu’elles ont fait trembler leur corps de mezzo soprano devant les ardeurs du ténor don José et du baryton Escamillo. Et moi comme spectateur combien de fois ai-je rêvé être parmi les banderillos, les picadors et les chulos de cette corrida sensuelle. Pour être aux pieds de cette Carmencita on imagine que tout homme peut se damner et se perdre en éventails, lorgnettes, oranges et cigarettes. Depuis Carmen on sait que « l’amour est un enfant de Bohême qui n’a jamais connu de loi » mais bien avant aux Antilles on savait. Le problème dans Carmen c’est que Carmen meurt poignardée.

J’ai vu en son temps le film Carmen de Carlos Saura et celui de Francesco Rosi et l’atmosphère y est également torride. J’ai aussi vu la Carmen Cubana. Imaginons une Guadeloupe andalouse. Imaginons seulement. Une Carmen Gwadada rôdant autour du Pitt, regardant les coqs se becqueter à qui mieux mieux. J’ai du mal. Par contre une Carmen défiant des hommes en plein gwoka, choisissant son partenaire, le jetant si nécessaire sans aucun doigté, aucune élégance, je le sens bien. Nos matadors américaines, nos matadors créoles sont un peu comme les cartes maîtresses d’un jeu de cartes nommé l’hombre. Les deux premiers matadors sont spadille et baste, l’épée et le bâton. On les appelle aussi les atouts permanents, les triomphes. Ce sont les deux as noirs l’as de pique (spadille) et l’as de trèfle (baste). Les deux as noirs. Il y a aussi d’autres atouts : la manille ( un 2 d’atout noir ou le 7 d’atout rouge) et le ponte (l’as d’atout).

Mais les vraies matadors ont l’atout primordial : elles sont nées sous le signe du désir et du pouvoir ! C’est ainsi que fonctionne l’Hombre, ce jeu espagnol qui a donné des jeux comme le boston, la manille, le tarot, la belote. De la même façon la matador à travers les pointes de sa coiffe madras annonce la couleur. De deux à quatre pointes. Comme les quatre couleurs espagnoles les noires, espadas et bastos, les rouges copos et oros. Cœur pris, cœur à prendre, faites vos jeux !Misez ! Les paris sont ouverts. Coiffes suprêmes calendées, chaudières, avec éventail, viva españa, olé, que les taureaux mugissent, que virevoltent les banderilles, que coule la manzana, fini le zouk love, fini le ti punch pour séduire les matadors prenez vite quelques cours de séguedille et trinquez au manzanilla, sinon vous risquez l’estocade.


Le perroquet au nid de Lune

Aux funérailles du perroquet au nid de lune le 1er avril 2014 l’assistance a chanté en dansant dans le cimetière Montparnasse dans ce quartier qu’elle et sa mère avaient essaimé une grande partie de leur existence. L’assistance a chanté en guise de poisson d’avril les chansons épitaphes des deux femmes musiciennes et de leurs Horizons créoles, une chanson qui synthétise bien un peu ce qu’est le patrimoine créole qui inclut Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Maurice, Haïti, Sainte-Lucie, Dominique, etc.

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il était une fois un petit perroquet Cécile Aimée Henriette Jean-Louis née à Bordeaux en 1918. C’est une bordelaise donc ! Ses deux parents Jean Symphorien Henri Jean-Louis (Sainte-Anne 1874-Saint-Claude 1958) et Fernande Luce Blanche de Virel (Pointe-à-Pitre 1881-Paris 1953) sont guadeloupéens, elle est guadeloupéenne alors.

Papa , fils de Louis Joseph Jean-Louis (1821-1896) et de Laetitia Lantin ont des terres à Sainte-Anne. Il se fait appeler au choix Bag, Jilili, le Juge, Baghio’o, Jean-Louis le Jeune . Il étudie à l’Ecole des frères de la Doctrine Chrétienne, puis au lycée de Pointe-à-Pitre. Il devient bachelier en lettres en 1894. Il  part vivre en France à 22 ans  et s’engage en 1896 dans le 15eme régiment des Dragons à Libourne, près de Bordeaux . Pour payer son voyage il vend, à l’insu de ce son père  30 boeufs sur le marché de Pointe-à-Pitre. Il rentre en Guadeloupe en 1897 après la mort de son père. Il y rencontre sa future femme avec qui il vit maritalement jusqu’en 1903, date de leur mariage à Pointe-à-Pitre. De 1898 à 1902 ils partent tous deux en France où ils mêlent vie studieuse et bohême. Lui prépare une licence de lettres à Paris, elle étudie au conservatoire  national de Musique. il repart avec une licence de lettres et elle avec un  1er prix de violon et un deuxième prix de piano. ils rentrent à nouveau en Guadeloupe et Fernande commence à enseigner la musque alors que lui entre aux Contributions.  Ils se marient en 1903 à Pointe-à-Pitre..  Edward naît en septembre 1906 à Sainte-Rose, Henriette  à Pointe-à-Pitre en avril 1908 et meurt de noyade en 1915. Entre 1909 et 1911 ils sont à Fort-de-France suite à une mise en disponibilité d’Henri pour étudier l’agriculture pendant 3 ans à Saint-Pierre en Martinique. Victor naît ainsi à Fort-de-France en décembre 1910. Le couple retourne en Guadeloupe en 1912. Henriette naît en 1912 à Pointe-à-Pitre. En juillet 1913 nouveau congé administratif en France pour terminer ses études universitaires. En 1916 il est licencié en droit à la Sorbonne. L’année où Cécile naît en janvier il devient donc juriste en novembre  après avoir travaillé pendant 20 ans  au service des contributions. C’est le premier magistrat noir des Antilles. Il est nommé en Martinique de 1918 à 1921. En 1923 il est nommé président du tribunal de 1ere instance de Brazzaville et substitut du procureur. C’est une mutation qui lui permet de s’échapper de sa famille  car il a alors des disputes depuis plusieurs années avec sa femme (il est volage et s’énerve facilement). Le 21 octobre 1923 il part de Fort de France pour Le Havre. Edward et Victor rentrent avec lui en France pour étudier au collège  Sainte-Barbe à Paris, rue Valette où ils sont mis en pension. Ensuite le père part de Bordeaux pour le Congo en bateau où il arrive le 15 décembre 1923 par le paquebot Europe. Parallèlement Fernande part en octobre 1924 pour Saint-Nazaire avec ses deux filles Jane et Moune et s’installe à Paris.  De mai 1925 à janvier 1926 Henri est en congé administratif en France. Apprenant qu’il est muté à Madagascar il démissionne et s’inscrit au barreau de Brazzaville comme avocat tout en résidant à Port Gentil au Gabon où il a une maîtresse, une seconde épouse à vrai dire  Marianne Ankombié Rapontchombo (Pointe-Denis, Gabon 1886-Pointe-Denis, Gabon 1951) troisième enfant du deuxième roi du Gabon Jean Félix Marie Adande Rapontchombo (1844-1911) et petite-fille d’Antchouwe Kowe Rapotchombo dit le roi Denis (1780), chef de la tribu Mpongwé, un chef pacifique et vénéré, celui-là même qui a signé  le traité de protectorat  franco-gabonais par lequel la France de Louis-Philippe le 9 février 1839 met le premier pied dans la colonisation du Gabon en obtenant l’autorisation   de créer un établissement sur la rive gauche de l’estuaire et lui cède une partie de la Pointe qui fait face à Libreville.. Denis obtint même la Légion d’Honneur et fut décoré par le Vatican. Cette Marianne est une grande prêtresse du rite Niembé, un rite initiatique réservé uniquement aux femmes en opposition avec le rite Bwiti .

Henri se passionne pour toute cette culture africaine et pour le panafricanisme , la décolonisation, l’autonomie et l’indépendance des peuples noirs. c’est cela qui le met en délicatesse perpétuelle avec les autorités coloniales de l’époque. Les sociétés créoles sont corsetées, bloquées et hiérarchisées par le système esclavagiste. Il déconce les abus les plus révoltants mais ce faisant il est victime de rétorsions, et le sera toute sa vie. C’est un rebelle, un esprit contestataire qui refuse l’ordre établi. il refuse de se mettre au service de l’oligarchie coloniale ! Avec Marianne il apprend les vertus des plantes médicinales et magiques comme l’iboga (Tabernanthe iboga), il s’exerce au déchiffrage du langage tambourinaire. Il a une activité débordante et va exercer sa profession d’avocat en défense des causes qu’il défend mais aussi car il faut vivre pour des compagnies dont les intérêts divergent de ses intérêts de février 1926 à septembre 1931. Puis il est journaliste. Il est alors radié car condamné dans un procès à verser à son client des sommes exorbitantes en dommages et intérêts. 17 ans après le conseil d’Etat annulera cette sentence et il pourra recommencer la pratique du métier d’avocat , ce qu’il fera à Basse-Terre à l’âge de 76 ans.  il fait des aller retour sur Paris et se mêle au monde politique et musical des Afro-antillais de Paris . Il devient journaliste à Paris. En 1933 il retourne en Guadeloupe à Sainte-Anne. En 1936 il est en Martinique où il publie un journal le Progrès colonial de Saint-Pierre.  1936-1939 il est interdit de séjour aux Antilles pour atteinte à la sûreté e l’Etat et doit s’exiler à Trinidad où il va ouvrir une école de français et latin . il rencontre Marcus Garvey en 1937. Quand vient la guerre il rentre aux Antilles il participe à la  2ème conférence des Indes Occidentales  à Saint-Thomas en 1946. Et il représente la Guadeloupe en 1948 à la 3ème conférence des Indes Occidentales de Basse-Terre. C’est depuis des années, un poète, un essayiste, un dramaturge, il écrit des tonnes. Il s’est donné le nom de Baghio’o en honneur à son ancêtre  Jean-Louis Baghio’o, charpentier, à Pointe-à-Pitre qui était témoin dans l’affaire Bissette en 1849 dont les archives du procès figurent à la BNF. en 1958 il meurt à Sainte-Anne. Ses ancêtres seraient issus du Mali, de Tombouctou, fils de sultan.  A la fin de sa vie il tentera de traduire l’Odyssée ! Elle est donc africaine aussi, un peu congolaise, un peu gabonaise, un peu malienne, une Baghio’o ! C’ets aussi un peu une martiniquaise et une trinidadienne.

Sa mère Fernande Lucie Blanche de Virel est une musicienne accomplie qui est diplômée au Conservatoire National de Musique de Paris en 1902 comme pianiste (2eme prix) et violon (1er prix). Compositrice, parolière, chanteuse, violoniste, pianiste et pédagogue. Selon le magazine Life de 1947 sa mère est une sorte de Stephen Foster de Guadeloupe. Sa grand-mère Marie de Virel était une grande chanteuse violoniste et a été lauréate en composition de l’exposition universelle de 1893. Son arrière-grand-père Cyr Baltazar dit Achille de Rivel était musicien né à Gustavia,   Saint Barthélémy. ! Son arrière-arrière-grand-mère Ursule Bigard (dcd 1827 à Gustavia)  était originaire de Saint-Barth  était musicienne et  a eu 3 enfants naturels avec un béké de Saint-Barth Louis Philippe Hercule Fresne  de Virel, comte  de Virel qui avait récemment fui la France à cause de ses idées politiques lors de la Révolution française. il faut se rappeler que même si St Barth a été française bien avant, à l’époque Saint Barth était suédoise et le restera jusqu’en 1877. Les origines des de Virel sont bretonnes, du Morbihan.. Cécile est bretonne donc et de sang bleu de surcroit  ! Et musicienne comme maman puisque apprendra le piano, le violon, le chant et la guitare ! elle deviendra artiste lyrique et sera décorée de la Légion d’honneur. Elle sera aussi suédoise puisque son arrière-arrière-grand-mère l’était et bien sûr saint-barthélémienne.

La famille habite Paris . maman donne des cours et joue dans les cabarets et dès l’âge de 7 ans  Moune chante  dans le salon littéraire de Germaine Casse, une peintre tropicaliste d’origine guadeloupéenne dont le père avait été député de Guadeloupe. Elle prend des cours de chant ! Sa mère joue au piano avec Alexandre Stellio dans son cabaret Tagada Biguine.  à 16 ans  Moumoune dite Moune  de Virel se produit à Montparnasse dans un restau russe le Cabaret des Fleurs au 47 rue du Montparnasse. Puis à 17 ans c’est au tour de la Boule Blanche  33 rue Vavin, où elle devient Moune de Rivel ! Nous sommes en 1934. Moune de Rivel tombe amoureuse d’un libraire de Cologne, un allemand, Hermann Bröders. De leurs oeuvres naîtra le 19 juin 1934 son fils Alban JEAN-LOUIS alors qu’elle n’a que 16 ans. Quelque part elle est allemande aussi !

Elle écume les cabarets de Montparnasse: la Tomate, la Canne à Sucre. Chez ses parents ou sur scène elle croise des artistes de premier plan comme Léona Gabriel (1891-1971), René Maran (qui a gagné le Prix Goncourt de 1921), Marie Madeleine Carbet, Alexandre Stellio,  Archange Saint-hilaire ! Dans ce Montparnasse des années folles et ‘avant-guerre elle croisera Fujica, Brassens, Kiki e Montparnasse mais aussi Maïotte Almaby, Albert Lirvat, Stella Félix, Martine Allais, et Jenny Alpha.

Pendant la guerre elle se réfugie en Bretagne pour se rapprocher de ces origines bretonnes avec son fils, sa mère et sa soeur et les 4 enfants de cette dernière . Il faut savoir que les DE RIVEL qui étaient devenus une famille d’industriels avaient un château, le château de Trédion qui a appartenu à la famille de 1834 à 1978.

Apres guerre elle joue à Paris à la Canne à sucre puis part aux States et joue à New York au Café Society. Elle restera là-bas 2 ans. On la compare à Lena Horne et  Hazel Scott ! Alors qu’en France on la compare à Joséphine Baker ! A Baltimore elle se marie le 31 juillet 1946 avec le pianiste de jazz américain Ellis Larkins (1923-2002) qui enregistrera deux disques avec Ella Fitzgerald et qui est connu pour être le premier Noir à être entré dans la prestigieuse Peabody Conservatory of Music de Baltimore. Elle même va en profiter pour prendre des cours de composition et d’harmonie moderne à la Julliard School of Music. Elle divorcera à Paris  deux ans après le 5 juillet 1949  et puisque son premier mari sur papier  est l’américain Ellis elle est donc quelque part aussi américaine.

Avant son divorce elle ouvre peu de temps avant un restaurant « Chez Moune » à deux adresses différentes puis loue une cave aux Champs-Elysées qu’elle baptise  « Le Perroquet au Nid »  au 49 rue de Ponthieu qu’elle inaugure le 8 juillet 1949. Elle fermera au bout d’un an ne voulait pas céder au chantage de la pègre locale qui voulait qu’elle les paie pour sa protection. Mais le temps que cela dura cet endroit fut un festival de swing antillais et de bonne humeur !

Elle est morte à Paris en 2014, elle est parisienne.

 

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Moune de Rivel a bercé les oreilles de ma mère. Moune est le iminutif e Moumoune mais moi j’y vois une francisation de Moon c’est à dire Lune !  parfois encore je pense que moune veut dire « Moun de Rivel, moune pris dans le sens de ti moun ou gran moun! Alors Rivel devient un pays ! un pays imaginaire, un tout-Monde ! Je suis donc rivélien autant qu’on puisse l’être !

Et pourtant ! Longtemps moi j’ai considéré ce qu’elle faisait comme de la musique doudouiste. Du type « adieu foulard, adieu madras. » J’entendais ma mère chanter comme un pinson tous les tubes du hit-parade de celle que les Américains appelaient après-guerre « the parisian chanteuse »:

« si ni on bagay ki cho, sé bigin/Si ni on bagay ki ou sé bigin/sin ni on bagay ki bon sé bigin »,

« Mwen pa ni papa mwen pa ni manman pou véyé ko mwen, an pa ni ti sè an pa ni ti frè pou konseyé mwen » ou bien

« pa lévé lan men si krapo », ou surtout

« fanm ki dou fanm ki agasan, fanm ki dou mari yo pa ka lagé yo » ou encore

« bay koko pou chabon a ka monsieur blandin » et enfin

« Amédé ka travay /lendi mawdi jédi, mé los sanmdi rivé/ i vlé soulyé vèwni »

Je trouvais tout ça un peu suranné, folkorique sympa, mais suranné. Même si je participais comme danseur lors des carnavals dans l’association antillaise le « Rayon de Soleil » de Bagneux où c’était le règne de la biguine et du boléro ou du gwoka, pour moi ce n’était qu’un passe-temps, la biguine c’était la chose des anciens. Moi j’étais funk,  rythm and blues à bloc :      James Brown, Arthur Conley, Wilson Pickett, Jackson Five, Aretha Franklin , Otis Reeding, Diana Ross and the Supremes, Smokey Robinson, Stevie Wonder, Ike and Tina Turner, Dionne Warwick  et consorts. Et c’est vrai que pour un jeune ti boug comme moi dans les années 60 disons que j’avais d’autres intérêts. Je considérais alors que Moune de Rivel c’était de la musique pour les vieilles dames ! D’ailleurs mon père n’écoutait pas Moune de Rivel. Il n’y avait que ma mère qui achetait ses disques 33 tours. Ensuite qu’elle idée que d’aller se faire appeler Moune quand on a un aussi joli prénom que Cécile Jean-Louis. Pour de Rivel j’ai compris depuis que je sais le nom de sa mère Fernande de Virel que c’est un jeu de mots sur le nom. Ce  « de » aussi, cette particule me gênait.  Moi qui à cette époque croyait en l’indépendance tout ce qui semblait rattaché à la bourgeoisie créole m’horripilait. Et quoi qu’on en dise Moune de Rivel descendait de cette bourgeoisie créole. Pour être diplômée du conservatoire de Paris  en piano et violon en 1903 comme sa mère il fallait l’argent pour prendre le bateau, se loger, se nourrir, survivre, venir étudier à Paris. Son père Henri Jean-Louis Baghio’o,  idem, fils de propriétaires terriens, noir et riche ! tout cela je ne le savais pas mais je le pressentais ! car la Martinique et la Guadeloupe qu’on me chantait étaient des îles trop idylliques pour être honnêtes. Par contre j’appréciais que les chansons soient chantées en créole et quand je m’en donnais parfois la peine je voyais qu’il y avait beaucoup d’humour dans les textes et que le rythme finalement tournait bien. Mais ce n’était plus mon époque, je n’y pouvais rien ! Mais avec l’âge je me suis surpris l’air de rien petit à petit à reconsidérer, à resignifier Moune de Rivel et à la replacer dans son temps, dans son univers colonial et poost-colonial  il faut maintenant que je reconnaisse mes erreurs de perception.

Même si les descendants de  DE   VIREL et de JEAN-LOUIS eurent la vie belle, des berceaux dorés, il surent tirer parti des possibilités que leur proposait le système éducatif, le système administratif pour trouver des solutions certes individuelles mais néanmoins courageuses dans un cadre colonial anxiogène, ne l’oublions pas, pour réaliser leurs rêves. C’étaient tous des  originaux, dans le sens noble du mot, un peu loufoques parfois, un peu lunatiques, un peu troublants, désaxés en quelque sorte, des misfits, des illuminés et en même temps tout le monde a le droit d’avoir des années folles !  Quand je vois ces destins exceptionnels, car ils le sont au moins à 20 titres, quand je vois par exemple Henri  JEAN-LOUIS remporter sa lutte contre l’administration au bout de 17 ans par une décision de la  Cour d’Etat, je ne peux que rester bouche bée, ababa ! quand je vois le nombre d’ouvrages de tous types qu’Henri a écrits, que son fils Victor (1910-1994) plus connu sous le nom de Jean-Louis Baghio’o a écrits, le nombre  de chansons qu’ont écrites Moune de Rivel et sa mère, quand je vois cette lignée mirobolante et fantasmagorique de musiciens qui de génération en génération ont vécu la musique à son plus haut niveau, quand je pense au mariage d’Henri le bigame avec la fille du roi du Gabon, l’exil à Trinidad, quand je vois que Moune a élevé toute seule (avec l’aide probablement de sa mère et de sa soeur)  son fils dès l’âge de 16 ans et a pu mener de front cette carrière fabuleuse de chanteuse, compositrice, actrice, fondatrice du Conservatoire des Musiques Créoles,  productrice de programmes de radio, peintre, quand je vois ce que cette famille de Sainte-Anne et Gosier pour faire simple ont réalisé de leur vivant , quand je vois tout ça et tout ce que je ne sais pas, que je ne vois pas, qui n’est pas dit et ne le sera jamais, alors je pense que l’excellent court métrage de Barcha Bauer « La lune Lévé » réalisé en 2011 soit 3 ans avant le décès de Moune qui était atteinte depuis 2004 par la maladie d’Alzheimer est un amuse-gueules, un apéritif, un titillement de neurones avant ce que leur histoire, qui pour moi est de la grande Histoire, une épopée, une fresque de nos sociétés créoles ancrées ans le Tout-Monde. Quel sera le metteur en scène qui aura la sensibilité pour traduire cette grande fresque, cette grande mosaïque humaine, je ne sais pas, quels seront les acteurs, je ne me risquerai pas à un casting mais je le dis haut et fort : Les créoles le méritent ! C’est une histoire créole qui sous-tend une histoire noire, une histoire amérindienne, une histoire française, une histoire africaine, une histoire américaine, une histoire européenne, une histoire caribéenne ! c’est aussi une histoire littéraire, une histoire judiciaire, une histoire d’amour, de combats et de haine, de rancoeur et de désir de liberté, un rêve, une histoire politique, généalogique tourmentée : c’est une histoire créole dans la veine du réalisme magique et merveilleux faite de mille horizons créoles insoupçonnables

 

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Welcome to your home from home

Parmi tous mes souvenirs télévisuels de mon enfance et adolescence il y a deux  séries qui retiennent jusqu’à aujourd’hui mon attention. Le Fugitif que j’ai pu voir à partir de septembre 1967,  et Le Prisonnier que j’ai vu entre février et mai 1968. J’avais entre 15 ans et 15 ans et demi donc !

Il s’agit de Le  Fugitif (The Fugitive) de Roy Huggins qui est passé en France à partir de 1967 où un homme joué par David Janssen passe 120 épisodes à fuir la police pour un crime qu’il n’a pas connu. Puis est sorti aussi vers la même époque Le Prisonnier (The Prisoner) où un agent secret britannique se trouve prisonnier dans un village  quelque part où des forces ennemies essaient de savoir les raisons pour lesquelles il vient de démissionner des services de contre espionnage. Il essaie par tous les moyens de s’enfuir. Mais il est toujours rattrapé au dernier moment par une boule gélatineuse blanche et implacable. Bonjour chez vous ! « Welcome to your home from home ! » est un refrain qui revient à tout bout de champ pour le persuader qu’il est bien chez lui, ans un paradis idyllique ou même les chauffeurs de taxi lui demandent en français  « Où désirez-vous aller? ». Alors que Le Fugitif évoque la fuite de l’enfermement à venir, voire de la peine de mort, Le Prisonnier c’est la fuite d’un enfermement doré ! Il s’appelle numéro 6 ! il est joué par Patrick Mc Goohan. Mais où sommes nous ? On ne le sait vraiment qu’au dernier épisode. On se trouve au nord du Pays de Galles dans le petit village de Portmeirion pas trop loin de Penrhyndeuddraeth.

qui ne pense qu’à s’évader, s’échapper. il se retrouve dans une société où il ne comprend pas qui commence, qui contrôle. Il n’est qu’un numéro ! « Je ne suis pas un numéro ! je suis un homme » en anglais « I am not a number, I am a person » crie-t-il à qui veut bien l’entendre mais dans cette société là contrôlée par caméra (déjà)il n’y a pas d’échappatoire, on n’est qu’un numéro, un number 6  (« six of one, a half a dozen of another ») . Quand je regardais autrefois cette série j’étais complètement effrayé par la boule blanche contre laquelle on ne pouvait rien. Et maintenant je la vois, elle me semble tout à-coup ridicule, elle ne me fait plus rien ! Pourtant cette série était prémonitoire. Nous sommes bien après Aldous Huxley et  Le Meilleur des Mondes et 1984 d’Orwell. Mais désormais il semble possible ce monde du prisonnier où nous sommes contrôlés  par es caméras, des portables, des ordinateurs, des cartes de crédit qui nous suivent partout, qui  nous géolocalisent avec souvent  notre consentement. Je n’ai plus peur de la grosse boule blanche nommée Rover (un ballon météo appelé en français le Rôdeur), mais justement il faudrait que je retrouve cette peur salutaire.

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Et enfin pour terminer le thème original de la bande son de Ron Graner, un peu jazz, un peu pop, un peu psychélique , parfait pour cette allégorie surréaliste avec des côtés à la Kafka, qui a par la suite été diversement repris!