Voulez-vous du ghee?

Le ghee c’est du beurre clarifié. Clarified butter. Fait donc à base de lait de vache (Cow ghee) ou de  chèvre (goat ghee). Au Brésil cela existe sous le nom de manteiga de garrafa même si le processus de fabrication est légèrement différent ce qui fait que les arômes different. J’ai à Mayotte découvert du ghee végétal, végétable ghee, bien pratique pour les végétariens. C’est du palm ghee, du ghee clarifie à base d’huile de palme raffinee. Marque Spoons Brand originaire de Malaisie. Comme beaucoup de ghee végétaux il est coloré au bêta-carotène qui est un produit dérivé d’un champignon (fungus). D’autres sont colorés au curcuma.
Le ghee pour moi évoque l’Inde. On va mettre une couche de ghee sur les naam, les chapati, les rôtis, par exemple. On va en mettre dans les curries, le riz, le dhal aussi.

Mais c’est quoi exactement. Faites fondre votre beurre à feu doux, vont apparaître tour à tour la caséine ( la protéine) puis le petit lait. Vous vous débarrassez de ces impuretés et vous avez du ghee. Le ghee a une durée de vie supérieure au beurre et un temps de fumee lui aussi largement supérieur. 

Le ghee, le desi ghee, le vrai de vrai, c’est le ghee animal à base de lait animal. Depuis quelques années on voit apparaître le ghee vegetal sans cholestérol sans acides trans. On suspecte le ghee d’huile de palme d’être cancérigène. Je me méfie un peu. Mais je viens d’acheter. On verra bien. Je me documente. Les vegan, les végétariens ne jurent que par lui. Mais tout est question de chapelle et de goût. J’ai par exemple essayé de remplacer le lait de vache par des laits de substitutions végétaux comme le soja, l’amande, le coco, la noisette, le riz, le quinoa. Aucun ne m’a semblé satisfaisant. Je tolère plus facilement l’huile d’olive, de colza, de cacahuete, de tournesol, de soja, de coprah, de pépins de raisin, peu importe. Ou alors une bonne margarine végétale. Je n’ai rien contre le lait ni contre le miel. Ce sont des produits animaux certes mais je ne crois pas agresser la gente animale en les consommant.

On peut utiliser de l’huile de coprah et rajouter de la poudre de curcuma (turmeric) ,  des feuilles de curry et des feuilles de goyave (guava leaves) pour donner à ce ghee l’aspect, la consistance et le goût du Desi ghee.

On peut aussi utiliser d’autres huiles vegetales comme l’huile d’olive , l’huile de colza. Ou mieux encore faire un desi ghee vegan à partir de noix de cajou, d’amandes.

Comme je le disais en préambule mon premier thème était brésilien, une spécialité du Nordeste qu’on appelle, manteiga de garrafa. C’est un beurre qui est présente dans une bouteille, d’où son nom « de garrafa »! Je savais que ce beurre était artisanal mais je ne savais pas que c’était du beurre clarifié. Je savais seulement que c’était délicieux étalé sur une « carne do sol » merveilleusement grillée accompagnée de aipim (manioc), feijão fradinho ( haricots Cornille). Le bode da brasa (viande de chèvre ou cabri au feu de bois), le baião de dois, le pirão de leite exigente de lá manteiga de garrafa.

Le ghee est un aliment lié aux croyances hindoues. Il provient de la vache, animal sacré en Inde, et est utilisé à tous les moments de la vie de la naissance à la mort. Il sert de libations aux deva, les divinités. C’est un mets fortement empreint d’ayurvedisme. Sans lactose, sans cholestérol, sans acides trans.

Et si on baptisait les cyclones autrement

Maria, Irma, Jose sont de bien jolis prénoms. Moi, je demande qu’au nom des célébrités et anonymes qui ont porté ces prénoms on débaptise les ouragans. Appelez-les Zananas, Fouyapen, Monben, Zikak, Poyo, Planten, Koko, Dachine, Dombré, je n’y vois aucun problème mais pourquoi traumatiser des centaines de milliers sinon des millions d’humains. Moi par exemple, Jean-Marie de prénom, j’ai subi un traumatisme que je ne saurai pour l’instant évaluer par la faute des spécialistes des ouragans qui ont baptisé le forcené de Maria. Un force 5. Imaginez. Mon prénom lié à jamais intimement au sifflement de tôles, au hululement des vents et au mugissement des flots. Un peu plus et je frôlais la crise cardiaque.

J’ai même un créneau porteur. On pourrait faire comme au PMU prix de Diane Hermès et faire d’une pierre deux coups avec les sponsors qui pourraient ainsi entamer la reconstruction au plus vite. Je vois bien un cyclone Mango Tattinger, ou Dombré CK, ou Dachine YSL, ou Zananas Fanta. Chiche.

En attendant que les réunions au sommet se tiennent je viens de venger la Guadeloupe et tous les Basse-Terriens en engloutissant force 5 le cyclone Zananas en attendant demain de faire le même sort au cyclone Fouyapen. Ah mais quoi ! Vous imaginez qu’on va se laisser tondre comme ça comme des agnelets ? De partout on me demande si ma famille n’a pas trop souffert. Je remercie tous de l’intérêt soudain qu’ils ont pour mon île et j’ai presque envie de leur chanter « Dans mon île » de Henri Salvador. Mais je me ravise. Je leur réponds que j’ai effectivement des gens en Guadeloupe qui font partie de ma généalogie mais plus personne qui fasse vraiment partie de ma famille. J’ai pourtant une demi-soeur de ma mère qui doit frôler les 80 ans que j’ai vue pour la dernière fois il y a 10 ans  pendant au maximum 5 minutes au détour d’une rue de Saint-Claude et trois  demi-sœurs de mon père qui doivent être dans les mêmes eaux mais que je n’ai plus vues pour deux d’entre elles depuis au moins trente ans. Ma grand-mère était le dernier lien fort que j’avais avec la Guadeloupe. Avec son décès il ne reste que des souvenirs d’enfance. Avec le temps les liens se sont distendus, les cousins se sont éloignés, ont eu des enfants que je n’ai jamais vus, se sont mariés, moi même j’ai vécu à travers le monde. La mort en a aussi fauché de nombreux en route et en fauchera encore. Ce n’est pas de l’indifférence mais une preuve supplémentaire que mon pays c’est Wolfok. Je pourrais, il est vrai, vivre sur le mythe de la terre bénie de mes ancêtres où mon dernier souffle retentira mais ma Guadeloupe des années 50 je la vis au quotidien à Mayotte, dans l’Océan Indien.

Et pourtant je ne parle pas plus de dix mots de shimaoré. Un pays c’est un tissage. Sans tissage, sans maillage, la coquille est vide, inerte comme un coco sec sans chair et sans eau. 56 ans d’ailleurs ce n’est pas rien. Je garde mes souvenirs bien au chaud mais j’avance sereinement vers de nouveaux cyclones. Car je n’oublie pas que même s’ils peuvent paraître à priori calamiteux les cyclones n’en sont pas moins une promesse. Promesse de renouvellement, de renaissance tel le phœnix ou le jeune pied de banane qui renaît des cendres.

Certes il me reste ma mère, le dernier pilier de la maison. Mais depuis qu’elle s’est retirée des affaires familiales pour se plonger dans l’amour de Dieu et des enterrements, depuis qu’elle a même choisi de se faire enterrer à Gagnac-sur-Garonne derrière l’église, depuis qu’elle a quitté la métropole pour la Guadeloupe, puis au bout de si peu d’années la Guadeloupe pour la banlieue toulousaine car sans doute elle s’y ennuyait, depuis qu’elle a abandonné ses rêves de mangue et de corossol pour d’autres de raisin et de mûres, je sais que tout ce qui brille n’est pas d’or. Elle se dit prête pour le grand départ. Tout est organisé dans les moindres détails. Elle a même payé pour qu’on fleurisse sa tombe pour un certain nombre d’années. C’est une guadeloupéenne comme les autres. A Noël il y a du boudin et des accras, et toutes les spécialités locales. Elle a plus de 30 petits enfants. Combien seront là pour la porter le jour de son départ ? Je ne parle même pas de moi. Je sais qu’elle n’est pas allée à l’enterrement de sa mère, geste que je n’ai jamais compris, mais que je respecte. Chacun a ses réactions parfois incompréhensibles devant la mort d’un proche. Je laisserai sans doute vu ma présence à es milliers de kilomètres de la Garonne à mes frères et soeurs le soin de l’accompagner dans sa dernière demeure même si je sais que rien ne dit que je ne partirai pas avant elle. Étrange on commence à parler de cyclone Maria et on finit justement sur Marie Thérèse !

C’est la saison du belembe

Je  sais comment on dit belembe en shimaore. Ourajou. j’ai en vain tente de tirer les vers du nez de la revendeuse. Mais un collègue m’a documente.  Piment se dit  putu. Bonda Man  Jacques c’est beberu. Et piman zwazo c’est mgoa. Mais on a bien affaire au même belembe creole et le biri biri ou bilimbi brésilien.  C’est une Panc (planta alimentícia não convencional), une plante alimentaire non conventionnelle, qui rentre désormais en grâce chez les cuisiniers brésiliens après avoir été presque abandonnée. Le belembe est de la même famille que le carambole et à la particularité de pousser directement sur le tronc des arbres.

 Je ne crois pas en avoir acheté auparavant. Je suis certain de l’avoir vu au Brésil sur les marchés mais je n’ai aucun souvenir lié à ce légume. Parmi l’avalanche de mots qu’il me fut donne en réponse à ma question. Comment on le cuisine? J’ai entendu citron, poisson. Il suffit de peu pour le cuisinier amateur. Le prix bas m’a aidé largement à prendre le risque. Avec un € j’ai eu droit à une éternité de belimbi. De quoi remplir une bouteille Fanta d’un litre pour en faire des pickles. Je les lave, élimine les trop jaunes, coupe les parties flasques abimées et les enfile par le goulot de la bouteille. Ensuite je ciselé un demi oignon et deux ou trois gousses d’ail, une cuillère de curcuma en poudre, une cuillère de gros sel, deux cuillères de sucre blanc quoi que si j’en avais sous la main j’aurais pris du sucre de canne roux, un piment Bonda Man Jacques dont j’ai prélevé auparavant les graines hot hot hot. Puis j’ai rempli aux trois quarts de vinaigre blanc et complété par de l’huile d’olive. Et voilà on appellera ça achards de belembe à la mode Wolfok.

Avec quelques autres belembe j’ai fait un rougail viande assaisonnee. Viande assaisonnée c’est en fait du corned beef. En fait je voulais au départ faire un rougail avec du thon mais je n’avais ni thon ni ouvre boîte de boîtes de thon. Par contre la boîte de viande assaisonnée s’ouvrait sans effort par simple traction de l’index et du poignet. J’ai opté pour la facilité. Mais croyez moi les deux sont bons. Moi qui suis pesco végétarien de coeur je dois avouer que j’ai un faible pour le thon et la sardine en boîte. J’en ai toujours un stock. À l’huile, au naturel pour le thon, au piment et à l’huile pour la sardine. Et bien sur car je ne suis pas seulement de fer un peu de corned beef pour se souvenir du bon vieux temps de carnivore.

Mais revenons à mon colombo de corned beef aux belembe, feuilles de bok choi ou pak choi, aubergines, tomates. Je fais revenir dans l’huile d’olive l’ail, l’oignon, le colombo, les feuilles de bok choi. J’ajoute une boîte de concassée de tomates (400g), une boîte de lentilles (400g), un peu de sauce de soja, puis mes 270 g de boeuf assaisonné. Deux petites tomates. Du sel. Un piment entier bonda Man Jacques pour parfumer et la touche finale trois quatre belimbi coupes en rondelles. On laisse mijoter à feu doux. Je ne vous dis pas combien de temps et de fois vous allez dire miam miam. It’s la tuerie !

Pour accompagner ça du riz blanc cuit dans de l’eau et une cuillère d’huile.

Et pour terminer une salade composee de belembe, tomates, bon choix, oignons, ail.

Je coupe les belembe en quatre et je les recouvre d’eau salée pendant dix minutes. Puis je les prépare comme n’importe quelle salade.et les accompagne de bok choi tomates, ail, oignon, huile d’olive et sauce soja. Comme j’ai déjà du piment dans le colombo je n’en ai pas rajouté ici.

Eh oui pour certains c’est bientôt l’automne la saison des marrons et des noix, des girolles et autres champignon. Pour moi dans l’océan Indien c’est la saison du belembe. Les Mahorais ne consomment que la peau du belembe qu’ils prélèvent, jetant aux razye la chair et les graines. Cette peau est mise à griller rapidement sur les braises pour qu’elle prenne une couleur noire, puis pilée au mortier-pilon avec le piment, on rajoute alors du citron, des oignons hachés et du sel et voilà. Delicious.

Vive la banana


Chaque fois que je mange une banane qu’elle soit verte, plantain, pomme, figue ou dessert ou Cavendish il me revient en mémoire le spectacle que proposait un amuseur public africain en face du centre Pompidou à Paris. Il jouait de la batterie sur des poubelles et toutes sortes d’objets étranges mais le clou du spectacle c’est quand il donnait un coup de baguette sur une banane attachée à une corde au climax d’un solo de batterie. Parfois il faisait mine de frapper puis se ravisait avant de désintégrer 5 minutes après la pauvre banane.

Ici à Mayotte on mange beaucoup de banane verte, cuite, comme dans le mutsuhola ou rôtie la plupart du temps en duo avec le manioc ou le fruit à pain. C’est actuellement la haute saison de la banane verte et du manioc, ainsi que du taro. Le fruit à pain se fait discret. J’imagine que bientôt ce sera lui qui fera l’objet de toutes les convoitises. Et toujours pas de gombos en vue à l’horizon.
J’aimais autrefois les poyos avec le fruit à pain et la queue de cochon.

Maintenant j’essaie les poyos rôtis avec le thon. Une tuerie. Ne pas exagérer sur le piment. Délicieux avec des achards de mangue.

Bon il n’y a pas que le macaque singe qui aime les bananes. Les guenons aussi, les ouistitis et les orang-outangs.

Par contre après Irma et Maria les bananes deviendront une denrée rare aux Antilles. Les bananeraies ont été rasées, les pieds arrachés ou sectionnés par les ventouses suceuses de la cannibale. On oublie souvent que la bananier n’est qu’une herbe, une herbe volumineuse mais une herbe quand même. Mais je me demande parfois si au lieu d’avoir à planter, à replanter des bananes après chaque déflagration cyclonique il ne faudrait pas revoir une politique agraire trop intéressée à l’exportation de biens agricoles et trop peu amène à produire localement biologiquement respectueusement des rythmes de la nature. Planteurs e banane reconvertissez vous à l’agriculture biologique. Regardez ce qui a résisté aux balafres du cyclone et prenez-en de la graine. Le chemin de l’autosuffisance alimentaire antillaise passe par une remise en question de l’intérêt bien compris des uns et des autres

M’rengue à ne pas confondre avec merengue

Journée du patrimoine à M’Tsapere, faubourg de Mamoudzou, Mayotte. Au programme selon une affiche de 15 heures 30 à 18 heures ngoma y a gnombe avec le torero Koungue. Ce sera la corrida.

De 18 heures à 21 heures combat de rue à mains nues. Venez encourager vos champions. Ce sera l’occasion heure du mrengue. Renseignements pris le m’rengue c’est la boxe mahoraise. Rien à voir avec le merengue, la danse latino de Santo Domingo au rythme entraînant et hyper rapide. Renseignements pris il y a des tambours qui battent tout au cours des combats. Le sang va couler, c’est sûr. Mais coupe-t-on les oreilles des mrenguerriers vaincus, ou leur rabote-t-on la queue ? Qui donne le coup de grâce? Au bout de combien de banderilles plantées dans l’échine du mrenguerrier peut-on le percer entre les deux yeux de son glaive ? Sert-on dans les restaurants du ragoût de m’renguerrier? Voici les questions que je me pose avant de visionner cette vidéo.

En voilà du patrimoine immatériel à vendre et revendre.

Les salouvas parlent autant sinon plus que les madras

Tout le monde sait que la façon de porter un madras sur sa tête en fonction de petits détails imperceptibles pour qui ne sait pas les décoder en dit beaucoup sur la personne porteuse. Selon le nombre de pointes, de bouts, le coeur est pris, n’insistez pas ( tête à deux bouts), le coeur hésite, il est engagé mais tentez votre chance, qui ne tente rien n’a rien ( tête à trois bouts), mon coeur est libre, donc à prendre, venez à la roue libre les bras croisés ( tête à quatre bouts).

Les salouvas qui se portent dans toute l’Afrique de l’Est de la Tanzanie au Kenya, au nord du Mozambique en passant par les Comores, Mayotte et Madagascar participent de la même volonté de transmettre par le vêtement des messages. Les salouvas sont constituées de deux pièces de coton colore fabriquées traditionnellement en Tanzanie et plus particulièrement Dar es Salaam, en Inde, aux Comores ou à Madagascar.

Les messages véhicules sont de toutes sortes mais privilégient les adages, les dictons, une certaine morale mais aussi des avertissements comme  » Touchez pas à mon mari ».

La plupart des salouvas sont en swahili, mais on en trouve aussi en comorien, en Mahorais, en malgache et même en français.

Usipomjua  nani atakuhifadhi?
Twama de ilo mhononi
Mungu anapenda haki Dieu aime ce qui est juste

Mon premier mazaraka

Un mazaraka c’est à Mayotte un mariage. Sur l’île de la Grande Comore cela s’appelle un yada. C’est un mariage simple juste pour dire, pour faire savoir, pour officialiser les épousailles. Mais ce n’est qu’un échelon, une toute petite marche, par rapport à l’apothéose, le grand mariage, qui lui rime avec extravagance, richesse. On va à la mosquée, on prie puis tout le monde est convié à manger et boire. Au menu du jour du riz, du lait caillé, du kandé (de la viande de boeuf), des tripes de boeuf en sauce, un rougail et du mataba. 

C’est tout à fait par hasard que j’ai été invité. Je me baladais comme d’habitude et je vois dans une ruelle à huit heures du matin quatre ou cinq feux de bois. Sur l’un d’eux une marmite bout déjà. Ce sont des brèdes. Je vois aussi une vingtaine de boîtes de lait de coco, des ambrevades encore dans leur sac plastique, les tripes de boeuf. Je pense. Il doit y avoir une brochetterie en plein air le samedi midi. Je m’approche de celui qui semble être le propriétaire. Vous allez faire des brochettes? Oui me répond-il. De poulet, de poisson, de viande? Seulement de poulet et de viande. Et des plats, je vois un sac de 20 kilos de riz, vous devez faire des plats. Sa femme approche, souriante. Oui on va faire du mataba, des brèdes, du riz et du kangué. Super, ce sera prêt pour quelle heure? Treize heures. Et vous faites le plat à combien? C’est gratuit. C’est gratuit? Mais pour quelle raison? C’est une fête religieuse. Quelle fête religieuse? C’est le mariage de notre fille. Ooh excusez moi, j’ai cru que vous étiez une brochetterie au grand air. Mais il n’y a pas de problème. Venez à 13 heures manger avec nous. Oui ce sera avec plaisir mais laissez moi vous donner au moins un coup de main. Mais non cuisiner c’est le travail des femmes. Je lui demande si je peux venir comme je suis là en short, en tunique indienne et en sandales. Non, vous mettez un pantalon et une chemise. Je dois amener quelque chose, une boisson ? Non, vous êtes invité.

Je rentre chez moi, je me pomponne, me mets sur mon 31 avec mon vieux pantalon de shingteng. Ma belle chemise mauve et mes souliers de cuir marron achetés en promotion à Montpellier. J’arrive à 13 heures pile. Les hommes sont déjà là assis par terre en cercles comptant sept ou huit personnes. Je dois ôter mes chaussures pour m’asseoir sur les nattes. 90 pour cent des hommes portent koffyah et boubou. Le père de la mariée m’installe à une table où se trouvent les plus anciens et remet à tous ces seniors un sac jaune contenant 3 boissons (une bouteille d’eau, un Coca, et une Oasis Tropical) et 3 morceaux de gâteau enveloppés dans du papier alu. Mon guide est un professeur d’arabe et anglais à la retraite. Il m’explique un peu les plats. Surtout le lait caillé qu’on peut mélanger au riz et manger salé ou sucré. C’est délicieux. On m’offre aussi une sorte de coca à base de fraise. Pas d’alcool. Pas de fourchette, pas de couteau. Juste une grande cuillère. Et on me dit que si je veux je peux manger à la main. Très rapidement tout le monde s’éclipse. Je prends moi aussi congé. Je remercie le père de la mariée. Mais c’est lui qui me remercie. On m’explique que j’ai mangé et que manger c’est un travail. J’ai donc travaillé pour lui même si je n’ai pas prié. Je leur demande de m’appeler pour travailler à nouveau e cette façon  dès qu’ils en auront besoin, que je veux bien faire cet effort… je récupère mes chaussures. Je pars avec mon sac de victuailles. Je n’ai vu ni le marié ni la mariée mais j’ai bien mangé.

À la sortie les femmes cuisinent. Les cuisinières n’ont toujours pas mangé, me disent-elles. Mais je suis sûr que vous avez goûté. Bien sûr, me répondent-elles en riant. Elles sont en train de concocter dans un énorme faitout des brèdes mourongues. Le mariage ne fait que commencer. J’ai fait ma part de travail. Je me suis fait de nouvelles connaissances. Vivent les mariés. Le mois d’août s’achève.

 Je n’ai rien vu, il n’y a eu ni chants ni  danses mais en rentrant chez moi j’entends les échos des femmes d’Anjouan qui chantent leur mélopée. Je les ai souvent entendues mais jamais  vues. Je sais où elles sont. Je vais au spectacle. Là encore c’est gratuit. La cérémonie s’appelle Tahri. C’est une répétition. Il n’y a que des femmes si on omet les 3 hommes de la sono, un caméraman et un photographe. Et un homme âgé portant koffiah et boubou que je décide être le père de la mariée. Au centre dix-sept instrumentistes tambourinaires vêtues de jaune et blanc et parmi elles une ou deux solistes au chant assises sur des chaises vertes. Oui aussi douze femmes qui  portent des couleurs différentes, le meme imprime. Aux cheveux toutes ont un diadème de fleurs blanches. Je remarque aussi ds colliers de fleurs blanches et rouges. Il y encore 6 jeunes filles arborant des salouvas imprimés de rouge. J’essaie d’identifier la mariée. Tout le monde chante. Tout le monde danse. Il y a aussi l’assistance, le troisième cercle. Je ne rentre pas, je reste une heure debout. Espace de femmes et enfants ce soir. Je suis pour ainsi dire le seul homme extérieur qui regarde le spectacle.

Comme ce midi était l’espace des hommes. Le rythme est torride mais où est donc la mariée? Je cours sur internet pour retrouver un article sur Plaisirs d’Anjouan.

Brochettes, piment, banane ou manioc grille 

Les brochettes sont une institution ici à Mayotte. Il y a des lieux de plaisir appelés brochetteries. Elles peuvent être de viande de boeuf, de poulet ou de poisson. Boeuf et poisson coûtent normalement un euro les trois unités. Le poulet coûte un peu plus cher deux euros les trois. Ces brochettes sont servies à même les broches, longues et effilées. Pas de fourchette, pas de couteau. On vous sert dans une assiette vos brochettes. Dans un autre assiette deux trois cuillères de sauce piment. Un verre et une bouteille d’eau. Vous avez le tableau. Un bon mangeur prendra pour trois euros de brochettes et recevra donc neuf broches au fil desquelles sont embroches cinq morceaux de viande. Ce n’est pas la viande la plus tendre mais d’astucieux assaisonnements vous en font oublier la durete de la chair. Moi j’ai pour habitude, je le dis assez et je le redis encore, d’aller là où je vois ou des seniors ou des mères de famille accompagnées de leurs enfants. C’est pour moi un gage de qualité. 

Or aujourd’hui je me baladais dans M’Tsapere en cette fin d’après midi quand mes narines frémissent d’aise. Je renifle profondément. Ah je les connais mes narines, je les ai larges et profondes, ce n’est pas deep throat c’est deep nose. Franchement c’est de la maltraitance d’exciter ainsi les narines des gens. Harcelement de tous les sens. Mes décodeurs olfactifs ont fonctionné au quart de tour. Brochettes, brochettes, on entend au fond de moi retentir des sirenes. Les lumières rouges clignotent. La pompe, ban nou le ! 

Je presse le pas pour fuir de cette pollution mais j’ai eu le temps de voir que l’antre de perdition était plein de  personnes de tous âges. Je continue ma promenade. Discute avec un bonhomme à tête de rasta ne en 1950 qui me dit vouloir travailler la terre et distiller de l’ylang ylang. Je lui dis que ce serait plus rentable de distiller du rhum Mahorais. C’est la faute à la France si on n’a pas de rhum me dit notre homme. Il me dit qu’en me voyant arriver dans sa direction il a cru que j’étais d’Anjouan. Puis il me demande une cigarette. Je ne fume pas. Désolé. Alors tu peux me donner 5€ pour acheter un paquet. Ah mais je viens d’arriver. Grosses dépenses pour le billet d’avion. D’ailleurs je cherche un appart. Vous en connaissez un à louer dans les 300€ ? Je continue la route. Je comptais aller à une brochetterie près du port mais les odeurs de viande grillée de brochettes Kinaza m’ont brouille la vue et je me retrouve l’air de rien devant le premier brochettis. On me sert une assiette de piment, une assiette de manioc grille et une assiette avec trois brochettes . Car je ne fais jamais confiance absolue en matière de mangeaille. Je suis comme Thomas je veux goûter pour croire. Hummmmmmmm la viande fond dans ma bouche et pourtant elle n’est pas fondante. Le piment me fait sauter, mais bon sang d’Anjouanais ne saurait mentir. Heureusement qu’une bouteille d’eau m’a été servie. Je remarque des mots en arabe écrits sur la bouteille. Mon verre est ciselé d’arabesques. Je n’ose demander une bière. D’ailleurs je doute qu’on en serve. J’ai appliqué conscencieusement toute la force de mes machoires sur ces morceaux de viande. Il n’y a rien à dire, ils sont goûteux, on pourrait meme se passer de piment, ça n’a pas duré cinq minutes. J’appelle la serveuse. S’il vous plaît je voudrais encore 2 euros de brochettes.

Après cela je paie mes 4 euros. Je reviendrai demain pour goûter les bananes.

Entre Inde et Afrique

Entre Inde et Afrique la jeunesse de Mayotte danse le mgodro, le coupé decale, la danse indienne. Ici c’est Sheryl Isako et son Come  and Dance, featuring Clinton Hamerton, la c’est Watch out for this de Bumaye featuring Busy Signal, the Flexican et FS  O Green sur une chorégraphie  de Hangar Dancefloor. C’est encore Amitabh Bachchan et Shah Rukh Khan dans Say Shava Shava . 

Bollywood et Nollywood s’entrechevetrent, c’est un eternel cinema ou s’affrontent tradition et modernité, enracinement et allophonie.

Entre le film une famille indienne aux choreographies lechees et la danse dite coupe décalé aux choreographies osees on a deux versions d’une même volonte de s’ancrer dans un univers de couleurs chatoyantes, de sensualité et de rythmes assourdissants

Que faire à Mayotte à part manger, s’interroge une compatriote de Haute-Basse-Terre


La question n’est pas innocente. On a coutume de nos jours de considerer la mangeaille comme un bas plaisir. Manger, boire, danser, parler seraient des plaisirs primitifs. Eh bien je réponds. Tout est découverte. Par la gastronomie, par la danse, par la boisson, par la langue  j’entre dans la culture de l’autre, ses croyances, ses tabous, ses totems.  J’entre en contact, j’entre en langue, je me mets en phase, j’entre en transe. Ce ne sont que des portes d’entrée minimales, des ppcd et des ppcm (du plus petit commun denominateur au plus petit commun multiple, il  a ne sera pas dit que je nai rien retenu de mes annees de cancre en mathématiques) qui ouvrent une infinité d’autres. Certains font contact par le sport, d’autres par le sexe, d’autres encore par la prière ou par l’art, la musique, la peinture, le théâtre, que sais-je. Chacun possede ses propres codes d’entree. J’ai les miens, comme tout un chacun, rien de plus. Je n’en connais pas d’autres meilleurs quand les codes linguistiques ne sont pas partages. Je vais vous donner deux exemples de ma maniere de proceder.

Aujourd’hui j’ai décidé enfin de visiter la capitale Mamoudzou. Un dimanche quand presque tout est fermé, sauf justement quelques supermarchés, les églises et les mosquées. Je portais mon chapeau mon Stetson, histoire de protéger ma tête des rayons ardents du soleil de 10 h du mat. Ce n’est pas très commun de porter un Stetson ici. La norme c’est de porter un bonnet, un kofiah musulman. Il y en a de très beaux et je vais un de ces jours m’en procurer un, peut être aussi un boubou. Histoire de me tirer un portrait Mahorais. Sans que je le veuille ce chapeau me signale comme quelqu’un d’étrange. Je passe devant un revendeur de dachine. Comme j’adore les dachines il a du voir une flamme dans mes yeux. Je lui demande le prix juste pour info. Je sais que le prix normal est 2,5 € le kilo. Il me dit effectivement ce prix mais ajoute je les achète 2€ et je les revends, je ne fais que 50 cts de bénéfice. J’aime sa franchise. Il me demande si je vais partir de Mayotte si c’est bientôt la fin de mes vacances. Je dis non que je viens d’arriver et que je  travaille ici. Que je suis de Guadeloupe. Il me dit qu’il est d’Afrique du Sud et qu’il est ici depuis deux ans qu’il a ses papiers. South Africa ?! J’embraie en  anglais. Je lui dis que je recherche un nouveau logement à partir du 29 août. Il me dit qu’il paye 60 € de loyer plus les charges en eau et électricité. Il vend des légumes tous les jours à la sortie de Sodifram. Et il peint. Mais son véritable métier c’est la cuisine. Il me montre des copeaux de manioc sèches au soleil qu’il veut me vendre 6 € . C’est la première fois que je vois ces copeaux de manioc. Je lui en montre certains qui me semblent moisis. Il me répond que ce sont les meilleurs et que plus ces copeaux deviennent noirs plus ils sont appréciés des Mahorais. Il me donne en 5 minutes au moins 5 plats qu’il sait faire à base de poisson, de langouste, de poulpe. Je lui dis que bien que je sois enseignant j’ai déjà eu moi aussi deux aventures comme propriétaire de restau, une à Nîmes en France et l’autre à Feira de Santana au Brésil. Il évoque la possibilité d’un partenariat. Je lui dis que je ne suis pas contre, que c’est une idée à creuser. Ce serait un à côté mais il faut qu’il assume l’intendance mais que tout cela ne sera possible que quand j’aurai trouve un studio ou un deux pièces sur MTsapere où il me dit habiter lui aussi. Je lui dis en vouloir un aux alentours de 200 €. Nous échangeons nos numeros de téléphones. Et voilà grâce à ce regard de vorace je trouverai peut être un appart, un associé, et peut être un futur ami. 
30 minutes plus tard, je suis à Mgombani et je vois un homme d’age certain comme moi même au crâne brillant en train d’essayer de faire tomber avec une sorte de gaule en fer quelque chose d’un arbre. Je m’approche et je lui demande ce qu’il essaie de faire tomber. Il essaie de faire tomber des citrons de son arbre. Il me raconte que les gens lui volent ces citrons qui ont pignon sur rue pour les revendre sur le marché. Il était en vacances en métropole et ils en ont profité. Malheureusement en cette saison les citrons sont tout petits et n’ont aucune valeur marchande car ils n’ont aucune eau. Cela explique pourquoi je n’en voyais pas sur les marches ou je ne vois que deux fruits : oranges et ananas. Il ne comprend pas pourquoi on s’acharne sur son arbre, on lui arrache les feuilles car les feuilles de citronnier sont bonnes pour faire des tisanes. Il comprend qu’on puisse prélever quelques feuilles mais casser des branches pour essayer de faire des plants , ça non. Et voilà qu’il me montre un autre arbre que je ne connaissais pas. Il me dit que même les fruits de cet arbre ne peuvent pas dormir tranquille. Pour moi cet arbre n’avait rien de particulier. Il me dit c’est du tamarin. Je dis non, je connais le tamarin. Il me confirme c’est du tamarin d’Inde. On l’utilise pour faire des achards. C’est très bon pour accompagner le poisson. Il me parle d’un endroit pour acheter le poisson fumé. Et me fait gouter un de ces tamarins d’Inde. C’est très rafraichissant. Il me dit venir d’Anjouan, me raconte qu’il a vécu à Madagascar, qu’il y a travaille dans l’industrie du textile. A quelques mois près nous avons le même âge. Ses enfants habitent en France. Sa femme est assise sur le perron de la porte. Il me montre son pied d’ylang ylang, son pied de jasmin dont on lui préleve régulièrement des gerbes qu’on revend au marché. Il n’a en lui aucune colère. Je dirai même qu’il a une bonne bouille de bon vivant. Nous avons parle entre 20 minutes et une demi heure. Nous nous serrons la main. Je me présente, lui aussi. Je sais que nous nous reverrons car non loin de chez lui j’ai remarque un endroit où je sais par intuition que les brochettes sont de première qualité.

Voilà deux scènes représentatives de la façon dont j’envisage mes voyages. Ils se basent sur la rencontre. 

Je peux donc répondre enfin à ma compatriote des hauts plateaux de Guadeloupe. Je me place dans une globalité qui se nomme Tout Monde. Mayotte est l’une des rhizomes multiples de ce Tout Monde.C’est une île et comme toutes les îles on peut s’y adonner à la plongée sous marine, à l’observation des baleines, des tortues de mer ou a la recherche des coelacanthes ou des maki. On peut s’y adonner au trekking puisque c’est une île volcanique. On peut aussi s’adonner au farniente sur des plages paradisiaques. Mais la vocation de toute île est une incitation permanente à l’envol vers le large. De la meme façon qu’on peut de la Guadeloupe visiter Marie Galante, les Saintes, Desirade, qu’on peut aller sur Martinique, Sainte Lucie, Porto Rico, Saint Martin, Saint Barthelemy, Cuba, Panama, le sud des États Unis et l’Amerique du Sud on peut de Mayotte visiter les Comores, Madagascar, le Mozambique, l’Afrique du Sud, la Tanzanie, le Kenya, Maurice, Rodrigues, la Réunion puis s’enfoncer si on le desire dans l’Afrique profonde. On peut aussi tourner son regard vers l’Inde. Il est très symptomatique qu’on trouve ici deux chaînes communautaires spécialisées, une indienne et une autre africaine. Mayotte est en océan Indien, ce n’est pas pour rien donc on peut aussi aller un peu plus loin vers le Sri Lanka, l’Inde, l’Australie, la Nouvelle Zélande, la Nouvelle Calédonie, Wallis et Futuna… mon rêve à moi c’est après avoir visite Comores, Madagascar, Mozambique, Afrique du Sud, Tanzanie, Kenya, Maurice, Réunion, Seychelles, Rodrigues c’est de connaître le Sri Lanka et la Papouasie Nouvelle Guinée. Mais je garde les pieds sur terre. Je suis à Mayotte. Il y a toute une île à découvrir et des milliers de vies de chats à neuf vies n’y suffiront pas