Hodie cras

santo_expeditoIntéressant. C’était il y a de cela douze ans. Nous étions le 20 avril.  3 jours auparavant j’avais été  en contact sur msn et sur le défunt  orkut avec une internaute brésilienne qui avait  été basquetteuse professionnelle au Vasco. On avait rigolé pas mal ensemble et j’ai vu à un moment donné dans l’intitulé de son email Santo Expedito. Elle me dit que le 19 tous ses problèmes allaient se résoudre grâce à Saint Expédit.

Wanda (pour ne pas la nommer) lui dis-je, saint Expedit c’est moi, je peux tout résoudre.

Mais elle ne me croit pas. Comme j’avais sous les yeux une prière à Saint Expédit que m’avait donnée avant de quitter le Brésil lors de mon dernier voyage mon ex belle-mère Dora, voila qu’opinément je lui sors mon baratin. En trois mouvements la voila conquise et elle me dit

« tu connais bien ces choses-là à mon avis. »

Dare-dare je lui réponds :

« bien sûr puisque je suis Santo Expedito en personne.

D’ailleurs pour la tester je lui demande que veut dire Hodie qui figfure en haut et à gauche de l’image du saint. Ce à quoi elle me répond :

« Homens Oram. Deus Inteligentemente Escuta « ,

ce qui signifie « Les Hommes Prient, Dieu Intelligemment Ecoute ». Moi en cachette me souvenant de mes études classiques au lycée Lakanal à Sceaux, je ressors non pas mon Gaffiot mais ma bible Google et j’interroge Hodie qui, je le pressentais, voulait dire aujourd’hui. Et retournant à mon chat sur msn je lui assène la vérité suivante :

Hodie veut dire Hoje (aujourd’hui en portugais).

Ah oui, me susurre-t-elle, je crois bien en avoir entendu parler.

Je ne savais pas alors ce que voulait dire Cras (je sais désormais grâce à l’information ci-dessous (l’article de Monique Augras de l’Université Catholique de Rio de Janeiro) que cela veut dire demain. Et qu’il ne faut pas remettre à demain ce que l’on peut faire aujourd’hui. Merci Saint Expédit ! Pour info le 23 avril c’est la Saint Georges, un autre saint guerrier ! Pour que cette rencontre ait une suite je vous transmets l’article de Monique Augras, Université Catholique (PUC) de Rio de Janeiro intitulé :

 

Secours d’urgence : le « show » de saint Expédit

Les observations qui suivent m’ont été suggérées par un travail de recherche sur le terrain des cultes populaires brésiliens, qui s’étend déjà sur plus de deux décennies. La première partie de ces recherches a d’abord porté sur les modalités de construction de la personne dans les temples du candomblé, religion d’origine africaine qui jouit aujourd’hui d’une expansion et d’une reconnaissance certaines, à tous les niveaux de la société brésilienne (Augras, 1992). Mais le terrain brésilien est particulièrement riche, il n’y a souvent pas de nette démarcation entre les diverses pratiques cultuelles (sauf au niveau des groupes pentecostaux, qui tiennent à affirmer leur spécificité, en claire opposition à toutes les autres croyances), ce qui m’a finalement amenée à m’intéresser également au culte des saints catholiques, tel qu’on peut l’observer actuellement dans les églises de la ville de Rio de Janeiro, où je réside.

Commencée tout d’abord dans quelques églises appartenant à d’anciennes confréries remontant au temps de l’esclavage – qui n’a été aboli qu’en 1888 – et qui avaient alors été créées dans le double but d’encadrer rigoureusement esclaves et affranchis et d’assurer une sépulture chrétienne à leurs adhérents, cette recherche [1] a permis, entre autres observations (Augras, 2000), de mettre en évidence un type de dévotion tout particulier, dans lequel les saints sont priés de pourvoir aux demandes précises et concrètes des fidèles. En d’autres termes, le rapport entre le saint et le dévot semble dominé par une intention de type magique.

Que le culte des saints, au Brésil ou ailleurs, ait été de tous temps marqué par l’appui, souvent fort spécialisé [2], que chaque élu est censé apporter à chaque moment de la vie de son fidèle, cela est bien connu. Mais en cette époque-ci, où on nous parle de désaffection religieuse, ou de surgissement de nouvelles formes d’ésotérisme, il n’est pas moins intéressant de voir combien tiennent bon les pratiques traditionnelles. À dire vrai, non seulement elles résistent, mais – et cela sera un des aspects que nous prétendons développer ici – elles reçoivent actuellement, au Brésil du moins, un renfort dû au développement des ressources médiatiques.

De tous temps également, l’attitude de la hiérarchie catholique par rapport à cet aspect purement magique [3] a été fort ambigüe, et aujourd’hui encore, elle semble souvent osciller entre la condamnation de pratiques par trop éloignées des consignes du Vatican II, et la tolérance envers certains détails qui, si on y regardait de trop près, pourraient bien révéler une utilisation fort pragmatique des choses sacrées…

Dans la doctrine officielle, les saints, on le sait, représentent tout d’abord un modèle de comportement. En principe, ils ont été des gens comme nous, qui se sont montrés totalement disponibles à la grâce de Dieu et par là sont devenus des guides que tout bon catholique se doit de suivre. L’énorme quantité de canonisations et béatifications proclamées par le pape actuel, Jean-Paul II, a précisément pour but l’accroissement du nombre de ces exemples à suivre pour sauver un monde qui, convenons-en, en a bien besoin ! Mais, dans la perspective de la plus stricte orthodoxie, les saints n’ont aucun pouvoir. Proches de Dieu, ils peuvent lui transmettre les appels des fidèles. Mais c’est Dieu seul qui peut les exaucer. Autrement dit, les saints ont un simple rôle de médiateurs.

Au niveau quotidien des dévots, cependant, ils sont considérés comme étant les dépositaires d’un pouvoir qui peut aller de l’aide spirituelle à surmonter les diverses afflictions de cette vie, jusqu’à l’intervention très précise – ciblée, pour-rait-on dire – dans la résolution d’un problème concret. Chômage, accumulation de dettes, maladie ou conflits familiaux, l’éventail des problèmes à résoudre est assez ample. Mais, dans notre recherche du moins, la demande des dévots présente un caractère commun, quel que soit le but visé : c’est l’urgence. Et les saints qui reçoivent actuellement le plus grand nombre de sollicitations sont ceux dont la renommée assure la diligence.

Outre qu’il met en évidence le moment critique par lequel passe actuellement la société brésilienne, ce caractère d’urgence nous semble également correspondre à l’accélération qui, dès le début du XXe siècle, a été reconnue comme une des marques de notre culture. La civilisation de la jouissance immédiate exige que tout problème soit résolu à l’instant même. Dans ce sens, la dimension magique du recours aux saints, loin de constituer une survivance archaïque d’anciennes traditions – comme on a encore souvent tendance à le penser – paraît s’inscrire dans le droit fil de la société de consommation dont la devise implicite – tout avoir, tout de suite – implique, elle aussi, la croyance à la toute-puissance magique du désir. Ce sera là un autre aspect que nous essaierons de mettre ici en évidence.

Résolution immédiate d’un problème concret, disions-nous, la demande du dévot semble se réduire essentiellement à des pratiques de nature aussi concrète que la situation à laquelle le saint est prié de porter remède. Notre travail de terrain consiste en l’observation systématique du comportement des fidèles qui fréquentent les églises du centre de la ville de Rio de Janeiro. C’est une région de passage, surtout commerçante, et les gens entrent et sortent constamment de ces églises. À dire vrai, le point de départ de cette recherche fut la remarque, il y a bien longtemps, d’une sorte de juxtaposition – pour ne pas dire une coupure – entre la dévotion aux saints et le culte catholique «officiel». En effet, pendant une messe à laquelle nous avions eu l’occasion d’assister [4], nous avions pu voir des gens entrer, aller au pied d’une statue, la toucher, lui parler, et se retirer. Et ce, au moment même de l’élévation quand, selon le dogme catholique, se produit la transsubstantiation de l’hostie en corps du Christ, moment sacré entre tous. Le contraste entre le comportement attendu des fidèles pendant la messe et celui des dévots qui, au contraire de l’adage, aimaient moins s’adresser à Dieu qu’à ses saints, nous suggéra la présence d’un culte méritant une recherche spécifique.

Or, au long de ces observations systématiques, doublées d’entretiens avec les dévots qui veulent bien s’y prêter, ce même comportement s’est montré constant. Les gens entrent dans l’église, s’adressent à une statue, la touchent, lui parlent, parfois écrivent un billet sur un coin de l’autel – ou même écrivent directement sur le mur qui jouxte l’effigie – et, la plupart du temps, font ensuite la même chose auprès d’autres effigies.

Une de nos étudiantes a même noté qu’«il n’est pas rare que certains dévots fassent ainsi le tour de tous les saints représentés [5]. Ce qui suggère que loin d’une dévotion spécifique, le dévot cherche l’appui de tous ceux qui peuvent l’aider (Daniel, 1999). Mais ce qui nous a le plus impressionnés, c’est que beaucoup de dévots ignorent le nom du saint auquels ils s’adressent. Et, apparemment, cela n’a aucune importance [6]. Il ne s’agit donc pas de la dévotion à un saint spécifique, due à sa vie exemplaire, et encore moins – c’était là notre première hypothèse de travail – d’une possible identification à ce saint. Au niveau de ces pratiques quotidiennes, aucune trace d’aspiration à l’imitation de la vie dévote, mais une relation purement utilitaire avec l’image d’un pouvoir.

Car, on aura pu le noter, nous parlons ici constamment des rapports qui s’établissent entre le dévot et l’effigie du saint. Il se dirige vers elle, il la salue, il la touche, il lui parle, et souvent lui laisse un mot. Il lui arrive même parfois de prendre sa mesure avec l’aide d’un ruban.

La chose est assez compliquée, nous l’avons observé à propos de l’effigie de saint Balthazar [7] qui, souvent, se présente couverte de rubans. Quand on lui demande une « grâce », on retire un des rubans, qui doit être coupé à la taille exacte de la statue, et quand la demande a été exaucée, il faut revenir avec 7 rubans de même longueur, qu’on suspend au poignet de l’effigie. Cette coutume semble être d’origine ibérique. Il est d’ailleurs fréquent, dans certaines églises (et couvents…), de « prendre la mesure du Petit Jésus ». Saint Antoine de Padoue, très célèbre au Brésil à cause de son origine portugaise, fait aussi l’objet de ce genre de « mesure ».

C’est donc bien l’effigie qui est porteuse de pouvoir. Le signifié disparaît au seul profit du signifiant. Le sacré est réduit à un pouvoir magique, susceptible d’être manipulé selon les exigences de désirs particuliers. C’est de l’utilisation de ces images que nous allons maintenant parler.

La force des images

La représentation figurée de Dieu et des saints, on le sait, a donné lieu à bien des controverses tout au long de l’histoire du christianisme. La distinction entre idole et icône a souvent paru bien ténue. Il n’est pas dans notre propos de retracer ici les étapes qui, du second concile de Nicée, en 787, jusqu’à celui de Trente, en 1563, ont fini par assurer le triomphe de l’iconophilie dans les pays d’observance catholique. Il n’est cependant pas inutile de souligner que l’iconophobie exprime, sur le mode paradoxal, l’extrême valeur attribuée aux images. Si leur simple présence met en danger le culte de Dieu même, on peut en déduire que toute représentation, en tant qu’análogon de son référent, évoque le risque de se substituer à celui-ci et, par conséquent, de produire une sorte de dévoiement de l’image. Tout semble se passer comme si l’image risquait de «drainer », pour ainsi dire, la force sacrée inhérente à la divinité et de s’en investir. Problème que l’église orthodoxe a résolu d’une façon singulière, en créant la tradition des icônes acheiropoiétai, c’est-à-dire, des images qui passent pour ne pas avoir été faites de la main de l’homme, et donc émanent directement de la divinité.

Pour la théologie orthodoxe, il y aurait une espèce de continuum entre l’Incarnation du Christ et l’apparition de ces icônes miraculeuses: « L’Incarnation aussi est une image [le Fils est l’image du Père, l’Eucharistie l’image du Fils]; le Christ, image, a produit des images. Les images sont vraies : leur existence est une preuve de leur vérité, c’est-à-dire une preuve de la vérité qu’elles représentent » (Spieser, 1991 :124). Logique circulaire que celle-ci, ou plutôt en forme de spirale, qui va peu à peu se déployer pour englober tout le champ de la représentation. « La vérité des images les rend sacrées », dit encore Jean-Michel Spieser dans son beau texte sur les programmes iconographiques dans les églises byzantines, « mais en fait ces images, étant sacrées, ne peuvent qu’être vraies. » (ibid.:125). On comprend désormais l’importance de l’enjeu. La représentation, c’est-à-dire la production de figures qui ont pour fonction de traduire ce qui est invisible sur le plan du visible, est donc mise elle-même au niveau de la création. En faisant voir le sacré sous une forme humaine, l’icône est un opérateur qui, en retour, rappelle au fidèle que lui-même, créé par Dieu «à son image et à sa ressemblance » est promis à un avenir d’éternité. En d’autres termes, l’icône – support visible du sacré – fonctionne dans les deux sens. Elle assure la réalité du passage entre les divers niveaux d’existence, de la création à l’incarnation, et de la vie dévote à la rencontre de Dieu après la mort. D’où sa stéréotypie stylistique, car elle ne représente pas des êtres concrets, mais bien la possibilité qu’ont les hommes d’accéder eux-mêmes au plan de la divinité [8].

Mais le catholicisme romain, dans lequel se situe notre terrain, n’a guère exploité cette dimension. Il semble bien qu’actuellement le seul exemple d’image achiropite se réduise à celui du saint Suaire de Turin, qui fait toutefois l’objet de fortes polémiques. Tout au plus pourrions-nous ranger dans cette catégorie les statuettes – toutes miraculeuses – de Notre-Dame, trouvées dans les eaux [9] mais, à la rigueur, personne ne dit clairement quelle pourrait être leur origine. Le même flou artistique semble d’ailleurs envelopper toutes les effigies auxquelles la tradition attribue des pouvoirs particuliers. Jean Pirotte (1991), qui a étudié l’évolution de la valeur attribuée aux images saintes distribuées par les prêtres en Belgique, souligne combien les rapports de l’Église à l’imagerie sont marqués par l’ambiguïté. De nos jours, il est bien évident que le culte de certaines effigies ressortit surtout à d’anciennes traditions, qu’il ne serait peut-être pas très habile de dénoncer, mais qu’il vaut mieux laisser tomber tout doucettement en désuétude. D’autant plus que nous pouvons observer que le culte de saints purement légendaires, et déclarés officiellement ineptes, comme ce fut récemment le cas de saint Georges, n’en continue pas moins à être célébré. Il semble que l’imaginaire populaire suive son cours propre, sans prendre très au sérieux les recommandations de la hiérarchie ecclésiastique. Au Brésil du moins, et ce, malgré une tentative déjà ancienne d’encadrer le comportement des fidèles dans des modèles plus conformes aux désirs de Rome [10], saints historiquement situés et saints purement légendaires sont honorés dans les mêmes églises, et avec la même ferveur.

De même, à l’issue d’une recherche portant sur le culte des saints dans la province espagnole de Saragosse dans les années 80, Ana Maria Rivas Rivas (1997) met en relief cet enchevêtrement entre dévotions traditionnelles et pratiques contemporaines, et note que, la plupart du temps, le saint se confond avec son effigie qui, loin d’être considérée comme une simple représentation figurée, est vue comme la dépositaire du pouvoir attribué à ce saint: « Le symbole dominant des rituels décrits est la statue, l’effigie sacrée qui concentre sur elle la plus grande condensation de signifiés.» (1997 : 109).

Or, le travail sur le terrain des pratiques de dévotions à Rio de Janeiro permet de vérifier que non seulement l’effigie est le saint, mais qu’on trouve plusieurs cas dans lesquels c’est l’image qui semble créer le saint. Image au sens iconographique du terme, mais aussi image verbale : nous allons maintenant, à titre d’exemple, analyser le cas d’un personnage qui reçoit actuellement un culte fervent, marqué particulièrement par une dimension toute médiatique. Nous espérons montrer ici comment se mêlent inextricablement interêts spirituels et matériels, ferveur et manipulation, réponse à l’affliction et exaspération de la consommation, ainsi que les aspects politiques et institutionnels – qui sont toujours présent dans la gestion du sacré…

Du nom à l’image : la production du culte de saint Expédit

Dès le début de notre recherche, notre attention fut attirée par la soudaine visibilité du culte d’un saint jusque-là à peu près ignoré, celui de saint Expédit. Il n’était pas inconnu au Brésil, puisque des chapelles lui avaient même été dédiées: à São Paulo, qui en est la ville la plus importante, il était déjà l’objet d’un culte fervent parmi les soldats de la Police Militaire [11]. Près de la ville de Rio de Janeiro, à Niterói (ancienne capitale de l’État de Rio), il possède également sa chapelle, dont la fondation ne doit guère remonter au-delà du siècle dernier [1926 ?]. Mais la plupart des gens – et nous-mêmes, il faut bien le dire – n’en avaient pas entendu parler.

Or, tout à coup, lors du deuxième semestre de 1998, on trouve partout à Rio des images pieuses représentant St Expédit avec, à l’avers, un texte intitulé Prière de saint Expédit, introduit par ces mots :

« Si vous avez un PROBLÈME DIFFICILE À RÉSOUDRE, et si vous avez besoin d’une AIDE URGENTE, demandez l’aide de Saint Expédit, qui est le Saint des Affaires qui ont besoin d’une Solution Rapide et donc l’invocation ne Tarde Jamais. » [nous repectons les majuscules] Après le texte de la prière proprement dite à « Mon Saint Expédit des Causes Justes et Urgentes », vient la recommandation :

« En remerciement, j’ai [sic] fait imprimer et distribuer mille exemplaires de cette prière, pour diffuser les bienfaits du grand saint Expédit. Vous aussi, faites-les imprimer tout de suite après avoir fait votre demande [au saint].» En effet, il doit bien s’en imprimer des milliers, car on en est inondés. Ces images se retrouvent partout. Pas seulement dans les églises, où elles s’amoncellent souvent en piles plus ou moins discrètes, au coin des autels et même dans les bénitiers secs, mais dans la rue, collées ça et là, chez les commerçants, sur les étals des foires et marchés, dans les taxis et, évidemment, dans mon casier de professeur à l’université…

Bientôt la grande presse fait état de cette avalanche. Suivant la piste indiquée tout en bas de la prière [12], et qui suggère également l’achat d’un livre intitulé « Saint Expédit : Un show de grâces », il est facile de découvrir l’origine de ces images, d’autant plus que l’auteur du livre n’est autre que le propriétaire de l’imprimerie qui ne se fait vraiment pas prier pour raconter sa vie.

Né en 1952 dans l’État de Sta Catarina, élevé dans la foi catholique la plus fervente, il avait même pensé à entrer au séminaire, mais il se maria et fonda une imprimerie qui, par suite des problèmes économiques par lesquels passa le Brésil au début des années 90, fit faillite. Un jour de l’année 1996 qu’il déambulait dans les faubourgs de São Paulo à la recherche d’embauche, il fut abordé, dit-il, par une très vieille dame qui lui demanda à brûle-pourpoint s’il était catholique, et lui recommanda de lire la prière de St Expédit, dont la chapelle était toute proche. Il y trouva des tas d’exemplaires de la prière, « imprimée noir sur blanc», dit-il, et portant la recommandation d’en faire faire un millier en remerciement. Geraldes fit le vœu d’en imprimer dix mille, et sa vie s’améliora petit à petit. Il obtint d’un ami imprimeur le dessin d’un format réduit, « pour que les gens puissent mettre la prière de St Expédit dans leur portefeuille », et il avoue être l’auteur de l’avertissement reproduit ci-dessus. Les commandes affluèrent et, le 19 avril 1997 (jour de la fête du saint), lorsqu’il apporta dix mille affiches représentant l’image du saint à sa chapelle, les dévots se les arrachèrent.

Le succès fut tel que, peu après, le prêtre de la paroisse où habite l’imprimeur résolut de fonder une chapelle dédiée au saint, dans la même rue [13]. L’année suivante, en avril 1998, les personnes qui s’occupaient de la chapelle de Niterói entrèrent en contact avec l’imprimeur qui, évidemment, leur envoya force images, portant dans le fond, la photo de cette chapelle.

Depuis, les chapelles de St Expédit se multiplient au Brésil. Il va sans dire que l’imprimerie de notre héros s’appelle désormais « Éditions St Expédit». Outre le site déjà cité, d’autres ont été créés sur Internet, par d’autres dévots. Le journal Folha de São Paulo, en avril 2000, en signale plusieurs, qui ont pour objet de divulguer les grâces obtenues par l’intercession du saint. C’est plus pratique que les images, disent les créateurs des sites, et un très célèbre représentant de la « théologie de la libération », l’ex-franciscain Leonardo Boff, assure qu’il n’y voit aucun mal, sauf si les gens ont «un rapport mercantile avec la religion, exigeant une solution immédiate » de leurs problèmes [14]. Or c’est exactement ce que font les dévots :

« Répondez à ma demande – «Faites la demande » – Aidez-moi à surmonter ces Heures Difficiles, protégez-moi de tous ceux qui peuvent me porter préjudice. Protégez Ma Famille, et répondez à ma demande avec urgence » (Prière au dos de l’image).

« Ce Saint Martyr est toujours invoqué pour résoudre des affaires urgentes, auxquelles un retard pourra (sic) causer du tort. C’est le Saint de l’avant-dernière heure, celui dont la réponse est immédiate, mais qui exige que l’engagement pris soit également rempli, immédiatement, sans délai» [prière recueillie à São Paulo, d’un autre imprimeur, c’est nous qui soulignons].

Ici, on le voit, la logique qui prévaut est celle du «donnant, donnant». St Expédit exauce immédiatement ce qu’on lui demande, mais exige qu’on lui donne ce qu’on lui doit, de façon tout aussi immédiate… Il est vrai qu’au Brésil, accomplir un vœu se dit payer une promesse. En tout cas, ce niveau d’exigence de la part du saint nous semble chargé de fort relents magiques, car il suggère la possibilité d’un quelconque châtiment (tout au moins le refus de l’aide sollicitée), en cas de non-respect de l’engagement, tout comme les entités des cultes d’origine africaine sont censées le faire. Le style est le même.

En outre, Expédit est qualifié de « Saint des Causes Justes et Urgentes ». Est-ce à dire qu’on pourrait, imprudemment, le confondre avec d’autres protecteurs, bien peu catholiques ceux-là, capables d’exaucer des demandes injustes ? Les billets que nous avons trouvés dans maintes églises donnent à penser que les cultes populaires sont, à Rio du moins, plutôt poreux… Et que les divers « puissants de l’au-delà » (Daniel, 1999) ne sont, au niveau des dévots, pas toujours différenciés.

On aura pu remarquer que le culte lui-même de St Expédit est marqué par la rapidité galopante de son expansion. Peu divulgué jusqu’en 1997, il devient, grâce à la gratitude de l’imprimeur qui inonde São Paulo d’abord et Rio ensuite, de milliers d’images pieuses, le prototype de ce que nous avons appelé les «saints de la crise », catégorie qui groupe des intercesseurs plus traditionnels tels que Ste Edwiges, protectrice des endettés, St Jude Thaddée, patron des cas désespérés, et Ste Rita-des-impossibles, saints déjà bien connus auparavant, mais dont le culte a gagné une grande visibilité à la fin des années 90.

On peut se demander si le succès remporté par St Expédit n’est justement pas en proportion inverse de sa relative invisibilité antérieure. En d’autres termes, n’aurait-il pas pris tout ce relief en conséquence de son obscurité ? Lorsque les grands intercesseurs traditionnels sont assaillis par les demandes des fidèles, le recours à un saint seulement connu par son nom, qui a tout l’air d’être synonyme de rapidité, n’a-t-il pas plus de chance d’être exaucé ? Et, ce qui est important, tout de suite ?

En vérité, si on consulte les traités hagiographiques, on n’y trouve du saint que le nom. Les auteurs des Petits Bollandistes (Guérin, 1880) qui d’habitude ne se font pas faute de narrer maintes légendes fantastiques [15] signalent seulement que, le 19 avril, le Martyrologe Romain célèbre la mémoire des « saints martyrs Hermogène, Caius, Expédit, Aristonique, Rufus et Galatas», mis à mort à Mélitène, en Arménie. Parmi les diverses encyclopédies catholiques dont dispose la bibliothèque de notre université, seul le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques lui consacre un article, pour dire qu’on ignore tout de sa vie, et que son culte, inconnu du haut moyen âge, aurait été signalé au XVIe siècle, mais se serait surtout répandu vers le milieu du XIXe siècle, en France et en Italie, se revêtant dès lors de « formes superstitieuses » [déjà…]. L’opinion des auteurs de ce dictionnaire est qu’en fait, Expédit n’a jamais existé.

Il s’agirait, une fois de plus, de l’erreur d’un copiste qui, au lieu de transcrire correctement le nom de saint Elpidus, l’aurait remplacé par Expeditus, et l’ignorance du latin aurait fait le reste [16]: « Il a dû prendre naissance d’un véritable calembour qui a fait du saint le patron des causes pressantes. » (DHGE, vol.6 :257). Calembour, en effet, car en latin, expeditus ne veut pas dire « expéditif », mais bien « libre, dégagé », du verbe expedire, « dégager, débarasser, démêler ». Le Quicherat cite, en exemple, le corps de soldats romains dit « expeditus », c’est-à-dire, « armé à la légère ». Or c’est précisément ce corps d’armée qui, dûment exploité, va donner naissance à la légende de St Expédit. Celui-ci sera désormais un légionnaire romain et même, pourquoi pas ?, un « commandant-en-chef de la légion ». Le voici donc représenté vêtu de la cuirasse, de la jupette et des jambières du soldat romain, avec une grande cape rouge qui, à mesure que les images se multiplient, semble bien s’allonger un peu plus à chaque fois, de même que son casque, posé par terre, porte chaque jour plus de dorures. De la main gauche, il tient la palme du martyre et, de la droite, il brandit une croix qui porte l’inscription « hodie », tandis qu’il foule aux pieds un corbeau dont le bec émet l’adverbe latin «cras ».

Cette représentation n’est point brésilienne, elle est déjà signalée par Louis Réau dans son traité sur l’iconographie de l’art chrétien (1958), mais il ne la date malheureusement pas, si bien que nous ignorons jusqu’à présent quelle peut être l’ancienneté de ces attributs. On serait tenté d’y voir la main d’un religieux bien intentionné [et francophone !] qui, à partir d’une certaine ressemblance phonétique entre les mots cras et croasser, aurait introduit la légende selon laquelle :

« A l’instant même de sa conversion, apparut un corbeau qui, symbolisant l’Esprit du Mal, lui dit: “Cráss… Cráss… Cráss…” ce qui, en latin, veut dire : “Demain… Demain… Demain…” Cela signifie que l’Esprit du Mal, au moment même de la conversion de saint Expédit au christianisme, essaya de le convaincre de prendre son temps, en lui disant que rien ne pressait – attends demain pour te convertir ! Mais saint Expédit, en bon soldat, réagit énergiquement, en écrasant le corbeau de son pied droit, et cria “Hodie… Hodie… Hodie… je ne souffrirai aucun retard. Je n’attendrai pas demain, je veux être chrétien dès aujourd’hui.” » C’est pourquoi on le connaît comme un saint qui résout les problèmes avec rapidité, le Saint de la Dernière Heure » (Geraldes, 1999).

À dire vrai, cette fable n’est guère plus absurde que toutes celles qui abondent dans les pages des traités hagiographiques. D’ailleurs la vraisemblance n’est pas ce qui nous préoccupe ici. Ce qui nous intéresse, c’est la réinvention – au sens étymologique, de re-trouvaille – d’un saint taillé sur mesures pour répondre aux problèmes qui assaillent aujourd’hui les dévots. En fort contraste avec la réputation bien établie selon laquelle tous les habitants de l’Amérique Latine – et pas seulement les brésiliens – seraient généralement portés sur la procrastination, l’ajournement est désormais le fait du démon. Car il s’agit de résoudre, le plus vite possible, aujourd’hui même, le problème qui m’afflige. Ste Edwiges peut adoucir le cœur de mes créanciers, Ste Rita ou St Thadée peuvent m’aider à surmonter ce qui paraissait impossible à affronter, mais seul St Expédit m’assure une solution immédiate.

On aura remarqué le glissement sémantique : pour un chrétien, parler de la « dernière heure » semble faire allusion à l’heure de la mort, mais le contexte du culte de St Expédit montre que, s’il s’agit bien ici d’un dernier recours, il ne peut guère être entendu en tant que question spirituelle. C’est d’un secours de toute urgence dont le dévot a besoin, pour éviter, in extremis, la saisie de ses biens ou la perte de son emploi. De ce point de vue, toute heure est la dernière, car le dévot se trouve littéralement à toute extrémité. Angoisse due bien évidemment aux difficultés de l’heure, mais aussi exaspération de l’immédiatisme contemporain. Car si le discours des premiers dévots de St Expédit, comme c’est le cas de Renato Tadeu Geraldes que nous avons systématiquement cité ici (Geraldes, 1999), montre que le recours au saint s’est produit dans un moment objectivement désespéré, il n’en est pas moins vrai que celui-ci semble désormais invoqué à tout propos. Son succès est tel qu’il est devenu – qu’on nous passe l’expression – une sorte de « commis-voyageur » des autres saints.

Cela se vérifie au niveau des images. Les éditions St Expédit impriment à tour de bras, dans un style iconographique aisément identifiable, des images pieuses diffusées à des millions d’exemplaires, des saints les plus populaires [17]. D’autres imprimeurs lui emboîtent le pas. La distribution d’images à tous les coins de rue s’intensifie. La pratique de faire imprimer un millier en remerciement s’étend au culte d’autres saints. Si on lit attentivement la notice, on remarque qu’il y a des prix concurrentiels : des R$ 38,00, francs de port, on passe parfois à R$ 35,00, et même à R$ 20,00, mais avec une taxe postale de R$ 15,00… D’autres, par contre, n’affichent pas leurs prix. Nous sommes littéralement sur le terrain mercantile que dénonçait Leonardo Boff.

En outre, au niveau des images mêmes, nous voyons sur la couverture de publications religieuses de style traditionnel, la figure de St Expédit qui semble n’être là que pour attirer l’acheteur.

Le caractère spectaculaire du culte du saint – Geraldes intitule son opuscule « Saint Expédit : un show de grâces » – se situe, il faut bien le dire, dans la mouvance d’une nouvelle facette des pratiques catholiques, originaire encore de São Paulo, et qui est la transformation de la messe en un authentique happening de masse. Le mouvement de « rénovation charismatique » nous vient des USA et a été adopté au Brésil, il y a une bonne quinzaine d’années, dans le but assez évident de faire face à l’expansion des sectes pentecostales. Le mouvement charismatique met l’accent sur les aspects affectifs et émotionnels de la foi, et organise des messes chantées et dansées. D’abord limité aux jeunes des classes aisées et même très aisées, ce mouvement semble avoir misé sur ces nouveaux « prêtres danseurs » dont la star est incontestablement Marcelo Rossi, qui attire des centaines de milliers de participants à ses messes-spectacles, et dont les CD se vendent par millions. Il n’est pas possible de développer ici une analyse de ce phénomène, mais nous nous devons de le signaler, car il fait partie de la scène religieuse actuelle. En outre, le mouvement charismatique a remis les chapelets à la mode, il s’en fabrique désormais des milliers, et leur utilisation va de l’instrument traditionnel des prières à la Vierge à la transformation en colliers ou en bracelets de pierres précieuses…

Il s’agit donc bien d’une multiplication médiatique, dans laquelle chaque élément produit une chaîne qui se dédouble en divers niveaux de production, à un rythme chaque fois accéléré, et dont le résultat est cette véritable inflation d’images et de demandes, et de distribution d’images. Que la vieille foi catholique y trouve son compte, à quel point, et à quels risques, ce n’est point notre propos de l’estimer ici.

Ce qui attire notre attention, par contre, c’est ce glissement du rôle attribué aux saints, ce passage de la médiation à la médiatisation [18], dans lequel le champ du sacré semble se réduire à un marché magique où prime la satisfaction immédiate des besoins les plus concrets. Certes, et nous l’avons déjà souligné, le culte des saints s’est toujours accompagné, au cours de l’histoire, de pratiques plus ou moins magiques et «superstitieuses ». Mais maintenant, il semble que la scène soit dominée par cette prolifération de demandes et d’images qui, dans une progression géométrique, s’éloignent chaque fois plus de la perspective du salut. Salut qui, pour un chrétien, devrait être à l’horizon de son espérance.

Le culte de St Expédit, par la forme qu’il a actuellement pris au Brésil, nous offre le plus vif exemple de la voracité et de l’immédiatisme de la société de consommation. Son image illustre la perte de toute temporalité. Car, en foulant aux pieds l’oiseau qui parle du lendemain, Expédit anéantit l’idée même d’avenir…

Bibliographie

• AUGRAS, Monique, Le double et la métamorphose: L’identité mythique dans le candomblé brésilien, Paris, Méridiens Klincksieck, 1992.

• AUGRAS, Monique, Existências lendárias : hagiografia e subjetividade, Rapport de recherche pour le CNP Q, PUC-Rio, 2000, 182 p.

• BAKHTINE, Mikhail, Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, 1984.

• BRANDÃO, Carlos Rodrigues, Religião e catolicismo do povo, Curitiba, Univ. Catol. do Paraná, 1977.

• CASSAGNES-BROUQUET, Sophie, Vierges Noires, Rodez, Éditions du Rouergue, 2000.

• CERTEAU, Michel de, Uma variante : a edificação hagiográfica. In A escrita da história, Rio de Janeiro, Forense, 1982, 266-278.

• DANIEL, Renata Del C., Os poderosos do Além, monographie de conclusion du cours de formation en Psychologie, PUC-Rio, 1999.

• Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, Letouzey et An é, 1924/ 1963, 15 vol.

• GERALDES, Renato T., Santo Expedito : « Um show de graças », São Paulo, Edit. Santo Expedito Ltda, 1999.

• GUÉRIN, Paul, (org.), Les Petits Bollandistes, etc., Paris, Blond et Barral, 1880, 17 vol.

• MAUSS, Marcel, Œuvres – 1. Les fonctions sociales du sacré, Paris, Minuit, 1968.

• PIROTTE, Jean, L’imagerie de dévotion aux XIXe et XXe siècles et la société ecclésiale. In F. DUNAND et al., L’image et la production du sacré, Paris, Méridiens Klincksieck, 1991, 233-249.

• RÉAU, Louis, Iconographie de l’art chrétien, t.III – Iconograhie des saints, Paris, PUF, 1958, 3 vol.

• RIVAS RIVAS, Ana Maria, Le pouvoir symbolique des images religieuses. Bastidiana, 19/20 : 99-116, juil./déc.1997.

• SPIESER, Jean-Michel, Les programmes iconographiques des églises byzantines après l’iconoclasme. In F. DUNAND et al., L’image et la production du sacré, Paris, Méridiens Klincksieck, 1991, 121-138.

NOTES

[1] Réalisée grâce à l’appui du Centro Nacional de Pesquisa e Tecnologia (CNPq), l’équivalent brésilien du CNRS, avec une importante participation de nos étudiants.

[2] Il n’est que de compulser les listes établies par Louis Réau dans son Iconographie des saints (1958) pour le vérifier.

[3] Sans vouloir entrer dans une discussion d’ordre théorique, nous désignerons ici comme « magique » tout recours à l’utilisation de pouvoirs supra-naturels pour obtenir la réalisation concrète d’un désir.

[4] C’était, en 1986, une messe pour le repos de l’âme d’un haut dignitaire du temple de candomblé où nous menions alors nos recherches…

[5] Inspirée par les observations de Marcel Mauss (1968) sur le sens de la rotation des rondes, notre équipe a même cherché à vérifier si ce «tour des saints » suivait un sens constant, mais nous ne sommes arrivés à aucune conclusion.

[6] Lors de l’interview télévisée d’un des joueurs de l’équipe brésilienne pendant le Mon- dial de 1998, celui-ci déclare, en montrant la médaille que sa mère lui a donnée : « Je ne sais pas de quel saint il s’agit, mais j’y crois ! »

[7] Qui, comme on s’en doute, n’est autre que l’un des rois mages.

[8] Bakhtine (1984) établit une correspondance entre hagiographie et création d’icô- nes : dans les deux cas, la forme reste traditionnelle et conventionnelle, car la vie du saint est significative en Dieu, et non par elle-même. Il n’y donc pas de place (ou si peu…) dans la vie des saints, pour la variation individuelle, aspect que Certeau (1982) a également mis en évidence.

[9] C’est le cas de « Notre-Dame Apparue » [Nossa Senhora Aparecida], statue de N.-D. de la Conception, trouvée dans les filets de trois pêcheurs de l’État de São Paulo au XVIIIe siècle, et qui est aujourd’hui la sainte patronne du Brésil. Voir à ce sujet Cassagnes-Brouquet (2000:34-36).

[10] La seconde moitié du XIXe siècle y fut marquée par l’action énergique des « évêques réformateurs » mandatés par Rome pour en finir avec le culte des saints «populai- res », d’origine portugaise et le remplacer par des dévotions telles que celle du Sacré Cœur. Malgré les recommandations qui prônaient des interventions plutôt «mus- clées » – l’évêque de São Paulo en arrivant à ordonner, en cas de désobéissance, de « mettre à bas les chapelles des cultes populaires » (Brandão, 1977:156) – le fait est que ces cultes traditionnels continuèrent, aussi florissants que par le passé.

[11] À quelque chose près, l’équivalent de la Gendarmerie.

[12] Imprimerie Saint Expédit. R$ 38,00 le millier, franc de port, avril 1997. Demandez aussi le livre : « Saint Expédit, un show de grâces». Numero vert 0800.55.1904, ou à São Paulo, tel. 6951.2099. VISITEZ NOTRE PAGE SUR INTERNET : http.// www. santinho. com. br

[13] Geraldes (1999 :71) se demande si c’est une «simple coïncidence » (sic). On vient d’ailleurs de découvrir qu’il y a, dans l’État de São Paulo, un village qui s’appelle Santo Expedito et qui, tout comme celui de Saint-Valentin en Bas-Berry, semble promis à un bel avenir.

[14] Interview publiée par la Folha de São Paulo, cahier Cotidiano, p.3 «Rede cria pagador de promessa virtual», 9 de abril de 2000.

[15] Le titre exact du traité, qui se compose de 17 volumes, est le suivant: Les Petits Bollandistes – Vie des Saints de l’Ancien et du Nouveau Testaments, des Mar- tyrs, des Pères, des Auteurs sacrés et ecclésiastiques, des Vénérables et autres personnes mortes en odeur de sainteté – Notice sur les congrégations et les or- dres religieux – Histoire des Reliques, des Pélerinages, des Dévotions populaires (suite note 15) et des Monuments dûs à la piété depuis le commencement du monde et jusqu’à aujourd’hui.

[16] À dire vrai, je n’ai pas trouvé, non plus, trace d’un quelconque saint Elpidus…

[17] Suivant la revue Época (op.cit.), en 1998, l’éditeur en aurait imprimé 18,7 millions, et projetait d’en produire 76 millions dans l’année 2000.

[18] Cet aspect a été fort bien mis en relief par les commentaires qui ont suivi notre intervention, intitulée «Le sacré en miettes : fonction des images dans les cultes po- pulaires brésiliens », au séminaire du doctorat en sciences de l’éducation animé par nos éminents collègues Dany Dufour et Patrick Berthier à l’université de Paris-VIII, qui nous avaient permis d’exposer une première version de nos observations, en février 2001. Je remercie également le professeur Claúdia Garcia, ma collègue à la PUC, d’avoir attiré mon attention sur le fait qu’en tuant le corbeau, St Expédit détruit toute perspective temporelle.

Bouillabaisse, moqueca, chaudrée, chowder, blaff, calderada, bourride, seafood gumbo, ttoro, caldereta, waterzoï, cacciucco, fish broth, mariscada, kakavia…façon Wolfok

Moi j’aime tout ce qui s’apparente à un ragoût de poissons et fruits de mer et je suis toujours à l’affût d’une recette différente, d’un ingrédient différent. Vu le nombre de poissons et de fruits de mer qui existent de par la planète et le nombre de légumes, d’épices, d’alcools et autres ingrédients qui vont compléter la recette je sais que je pourrais à la limite manger tous les jours une recette de l’un de ces plats emblématiques qui font tous partie du patrimoine culinaire de l’humanité.

La base de toute cuisine c’est l’assaisonnement. Cet assaisonnement va dépendre pour une grande part des conditions climatiques de l’endroit et de ce que la nature propose en toutes saisons. Certaines régions vont ainsi privilégier le poisson fumé ou mariné et d’autres ne jureront que par le poisson frais. D’autres régions privilégieront l’huile d’olive d’autres encore l’huile de palme. D’autres feront même une bouillabaisse sans poisson appelée bouillabaisse borgne

Jean Baptiste Joseph Marius Reboul (1862-1926) dans l’ouvrage de référence La Cuisinière Provençale (1897) cite 40 poissons sur les 90 poissons qui peuplent la Méditerranée qui peuvent intégrer une bouillabaisse. Parmi ceux-ci: langouste, rascasse, rascasse blanche, rouget grondin ou galinette, vive ou araignée, crénilabre ou roucaou, saint-pierre, vaudreuil ou baudroie ou lotte, congre ou fielas, merlan, loup ou bar, vieille, petits crabes ou favouilles, maquereau, sardine, seiche,  cigale de mer, chapon ou grosse rascasse ou scorpène, murène, girelle, serran, sar, gobie, pataclet, etc.

Je viens de lire cet article de Henri Deluy de la revue La pensée du midi, 2004/3, n° 13, page 30-31 intitulé: La bouillabaisse, un grand combat. Selon l’auteur la bouillabaisse n’est pas un certain nombre d’autres préparations qu’il cite comme la zarzuela catalane, la calderada portugaise, le blaff antillais, la bourride sétoise, la cotriade bretonne, la chaudrée ou migourée charentaise, fourrassine, saintongeoise ou royannaise, le ttoro basque, le waterzoï flamand, la marmite dieppoise, voire la bouillinade ou bullinada roussillonnaise et catalane mais snobe un peu ou feint d’ignorer d’autres ragoûts de poissons et fruits de mer comme la cazuela de mariscos de l’Equateur, la caldereta manchega, asturiana, minorquina ou extremeña, la mariscada brésilienne, le seafood gumbo de Louisianne, le cacciucco toscan, le pyniata de Colioure , le fish broth de Trinidad & Tobago, le fis paprikas de Slavonie (Croatie), la mariscada brésilienne, la kakavia grecque mais le seul fait de les citer comme de ne pas les citer montre la proximité des autres plats, le cousinage avec la bouillabaisse. Il donne bien évidemment sa recette mythologique après avoir cité tous les ingrédients qui ne peuvent pas intégrer une bouillabaisse. Il cite aussi tous les dévoiements qu’on fait subir à son produit fétiche et emblématique. Il y aurait donc une bouillabaisse originale des calanques de Marseille faite avec les poissons de roche qui peuplent ces calanques. La preuve : Fernandel nous donne la recette en chanson pour faire une bonne bouillabaisse ::

 

« La bouillabaisse est un ragoût des calanques marseillaises. Elle se passe de vin blanc, de laurier, de fromage (quel qu’il soit), de basilic, de moules, de coquilles Saint-Jacques, de coques – de toutes les sortes de coquillages. Elle se passe de céleri, de farine, de jaune d’œufs, de pastis, de cognac. Elle se passe d’être riche. Elle se passe d’un bouillon qui serait une soupe de poissons préparée au préalable ou d’un fumet trop dense, trop compact. Elle peut se passer d’eau de mer, de marinade, de piment de Cayenne, de merlan, de langoustes, de pommes de terre, de crabes (ou de favouilles) et même de cigales de mer (d’ailleurs, on n’en trouve plus). Elle peut se passer de pain grillé ou frit.
Elle ne peut se passer d’eau, d’huile d’olive extra, d’oignons, de blancs de poireaux, d’ail, de tomates mondées, épépinées, concassées, de bulbes ou de fleurs ou de sommités de fenouil, de sel, de poivre en grains, de queues de persil, de safran, de sariette, d’écorce d’orange séchée, de pain rassis.
Elle ne peut se passer de poissons de roche (ou de fonds rocheux), de préférence pêchés à la ligne : la rascasse (qui, plus qu’un point d’appui – son parfum, sa substance gélatineuse – est l’essence même de la bouillabaisse) et sept ou huit des espèces ou sortes telles que le fielas (ou congre), la vive, le loup, le saint-pierre, le grondin, la baudroie, la galinette, le coq de mer (ou rouget), le sar, la murène, l’anguille, le labre, le garri, la bavarelle, la sole, le cavillon, le chapon, le pajot, le rouquier, la daurade, le scorpène, le sarran, le saurel…
Tous ces sujets marins peuvent se passer d’un écaillage prononcé. Ils peuvent se passer d’une découpe par tranches, même épaisses. La bouillabaisse ne peut se passer d’un chaudron. Ou d’une pignate (en terre). Ou d’une forte sauteuse, ou d’un fait-tout, ou d’une marmite. Ou, mieux, d’une casserole “garibaldi”, plus large à l’ouverture qu’au fond, pour bien tasser les poissons, éviter de trop les mouiller et atteindre rapidement l’ébullition. »
Il y a eu dès 1980 une charte de la bouillabaisse marseillaise. En voici les composants . En réalité  chaque cuisinier, chaque chef a sa véritable, vraie et unique recette de  bouillabaisse. Voici celle de Daniel (avec marinade, pomme de terre et crabes), celle de Maria (avec favouilles-petits crabes-, pastis, vin blanc Cassis), celle de Dédé (avec des moules, des crabes et de la seiche), celle de Christian (avec pastis), celle d’Honorine d’après le film Marius de Daniel Auteuil,  C’est une tentative de revendiquer un terroir, une culture et cette tentative est universelle. La pizza vraie de vraie italienne, la pissaladière vraie de vraie niçoise, la moqueca vraie de vraie bahianaise, l’espresso italien, le matété vrai de vrai Guadeloupéen, le gumbo vrai de vrai de Louisiane, les frites plus vraies que vraies de Belgique, les dombrés véritablement vrais de Guadeloupe, tous souhaitent se labelliser, se protéger, interdire aux autres d’utiliser l’appellation contrôlée. A chacun sa cuvée à chacun son AOC ou son IGP. Le champagne ne peut être que français le cava ne peut être qu’espagnol. Déja le rhum de Guadeloupe fronce les sourcils ainsi que le calalou. Et pourtant je vois ça et là des recettes de bouillabaisse créole à Maurice (avec crevettes , langouste et gingembre) ou en Guadeloupe (avec épices créoles, emmenthal, patates douces, langouste, ouassous, piment végétarien)  caribéenne  (avec oeil-de-boeuf, mahi mahi, vivaneau, céleri, pastis)  , de Turks & Caicos (thon, homard, gambas, echalottes, olives, purée d’anchois), caribbean (avec lait de coco, giraumon, dombrés au safran, gingembre)

 

William Makepeace Thackeray (1811-1867) a un jour écrit  The Ballad of Bouillabaisse:

A STREET there is in Paris famous,
  For which no rhyme our language yields,
Rue Neuve des Petits Champs its name is—
  The New Street of the Little Fields;
And there ’s an inn, not rich and splendid,         5
  But still in comfortable case—
The which in youth I oft attended,
  To eat a bowl of Bouillabaisse.
This Bouillabaisse a noble dish is—
  A sort of soup, or broth, or brew,         10
Or hotchpotch of all sorts of fishes,
  That Greenwich never could outdo;
Green herbs, red peppers, mussels, saffern,
  Soles, onions, garlic, roach, and dace;
All these you eat at Terrés tavern,         15
  In that one dish of Bouillabaisse.
Indeed, a rich and savory stew ’t is;
  And true philosophers, methinks,
Who love all sorts of natural beauties,
  Should love good victuals and good drinks.         20
And Cordelier or Benedictine
  Might gladly, sure, his lot embrace,
Nor find a fast-day too afflicting,
  Which served him up a Bouillabaisse.
I wonder if the house still there is?         25
  Yes, here the lamp is as before;
The smiling, red-cheeked écaillère is
  Still opening oysters at the door.
Is Terré still alive and able?
  I recollect his droll grimace;         30
He ’d come and smile before your table,
  And hop’d you lik’d your Bouillabaisse.
We enter; nothing’s changed or older.
  “How ’s Monsieur Terré, waiter, pray?”
The waiterstares and shrugs his shoulder;—         35
  “Monsieur is dead this many a day.”
“It is the lot of saint and sinner.
  So honest Terré ’s run his race!”
“What will Monsieur require for dinner?”
  “Say, do you still cook Bouillabaisse?”         40
“Oh, oui, Monsieur,” ’s the waiter’s answer;
  “Quel vin Monsieur désire-t-il?”
“Tell me a good one.” “That I can, sir;
  The Chambertin with yellow seal.”
“So Terré ’s gone,” I say and sink in         45
  My old accustom’d corner-place;
“He ’s done with feasting and with drinking,
  With Burgundy and Bouillabaisse.”
My old accustom’d corner here is—
  The table still is in the nook;         50
Ah! vanish’d many a busy year is,
  This well-known chair since last I took.
When first I saw ye, Cari luoghi,
  I ’d scarce a beard upon my face,
And now a grizzled, grim old fogy,         55
  I sit and wait for Bouillabaisse.
Where are you, old companions trusty
  Of early days, here met to dine?
Come, waiter! quick, a flagon crusty—
  I ’ll pledge them in the good old wine.         60
The kind old voices and old faces
  My memory can quick retrace;
Around the board they take their places,
  And share the wine and Bouillabaisse.
There ’s Jack has made a wondrous marriage;         65
  There ’s laughing Tom is laughing yet;
There ’s brave Augustus drives his carriage;
  There ’s poor old Fred in the Gazette;
On James’s head the grass is growing:
  Good Lord! the world has wagg’d apace         70
Since here we set the Claret flowing,
  And drank, and ate the Bouillabaisse.
Ah me! how quick the days are flitting!
  I mind me of a time that ’s gone,
When here I ’d sit, as now I ’m sitting,         75
  In this same place—but not alone.
A fair young form was nestled near me,
  A dear, dear face look’d fondly up,
And sweetly spoke and smil’d to cheer me.
  —There ’s no one now to share my cup.         80
I drink it as the Fates ordain it.
  Come, fill it, and have done with rhymes;
Fill up the lonely glass, and drain it
  In memory of dear old times.
Welcome the wine, whate’er the seal is;         85
  And sit you down and say your grace
With thankful heart, whate’er the meal is.
  —Here comes the smoking Bouillabaisse!

Quel serait mon ragoût de poissons et fruits de mer idéal façon bouillabaisse ? Eh bien moi, je suis radical j’y mettrais toutes les choses que j’aime dans la saison où je serais.

Je mettrais au fond des tranches de patates douces, igname,  dachine pour tapisser le fond de la marmite. Une couche d’oignons,  d ‘ail et de piment végétarien et d’huile d’olive.

Ensuite je brasserais le tout de mes mains pour bien imprégner le tout du colombo et du piment végétarien. Ensuite une couche de tomates, de poivron vert et rouge  et de gombos coupés finement

Puis j’ajouterais plusieurs types de poisson fumé : du thon fumé, de l’églefin fumé (du haddock), du marlin fumé, de l’espadon fumé ainsi que des crevettes séchées, du lambi, et des palourdes, ainsi que des dombrés de crevettes.

Ensuite j’ ajouterais un fumet de poisson élaboré à partir de quelques crabes de terre, des têtes de poisson, cuit dans le rhum, le vin blanc et le pastis, carotte et  feuilles de céleri, navet et poireaux. En fin de cuisson le lait de coco et une cuillère d’huile de palme, les feuilles de coriandre vertes ciselées et le persil. et un petit jus de citron vert. Appelez cette recette comme vous voulez ! Pour moi c’est  ma bouillabaisse, moqueca, chaudrée, chowder, blaff, calderada, bourride, seafood gumbo, ttoro, caldereta, waterzoï, cacciucco, fish broth, mariscada, kakavia façon Wolfok !

 

Bestiaires, encres flottantes, ours à lunettes et peintres de la nubeselva

 

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Au 31eme FILBO Feira Internacional de Livros de Bogota qui a lieu à Bogota du 17 avril au 2 mai on peut trouver parmi des milliers de livres de toute provenance Animalario. C‘est  un bestiaire, un volucraire, un lapidaire fantasmé par le binôme colombien composé de Blanca Moreno au dessin  et Roberto Triana Arenas à l’écriture qui répond à la double exigence latine du placere et docere. Il faut plaire et instruire. Ils ne sont ni théologue ni zoologue. Mais tout bestiaire ayant la prétention de servir une morale peut-être y a-t-il dans cet opus une morale écologique chrétienne !

Le livre est paru en 2014  aux éditions Taller Arte dos Grafico, de Bogota avec un tirage de 300 exemplaires numérotés  et signés des auteurs. Les auteurs ont créé un opéra à quatre mains: le langage poétique et artistique s’entremêlent  pour présenter des visions fulgurantes . En 1980 le même Triana avait publié un autre livre intitulé Bestiario avec des lithographies  de l’italien Sandro Chia.

Rien ne se crée, tout se recycle disait Lavoisier. En l’occurrence il y a une approche européenne des animaux qui va de Pline Le Vieux et passe entre autres par Linné, Cuvier et Buffon, une approche  qu’ont suivie zoologues, paléontologues et naturalistes du monde entier et qui se poursuit ici mais avec une vision non pas italo-colombienne  mais cette fois-ci autochtone colombo-colombienne sur les animaux. Bien avant les bestiaires Hérodote (-480/-425), Aristote (-384/-322) et son Historia Animalium , Pline l’ancien (23-79) et son Naturalis Historia ont tour à tour tenté de poser des jalons et es passerelles entre gente animée, entre gente animale et gente humaine.

Les bestiaires étaient censés à partir d’animaux réels ou imaginaires dresser des portraits moraux ou moqueurs des contemporains de leurs auteurs. C’étaient en fait des fables moralisantes peintes ou dessinées.

Bien avant ces bestiaires encore, la Bible dans le Nouveau et l’Ancien Testament fait apparaître des animaux qui servent de support textuel à des considérations religieuses et ou à l’enseignement de  valeurs morales. Parmi les animaux qui apparaissent le plus souvent dans la Bible on retrouve  8 de ces animaux représentés dans Animalario : l’ours, le loup, le renard, le chien, le sanglier, le vautour,  l’araignée, le caméléon

Le Phisiologus Physiologos. Le bestiaire des bestiaires. Texte traduit du grec, introduit et commenté par Arnaud Zucker, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2004, 325 p.
33 euros / ISBN : 2-84137-171-9. (le livre de bestiaire) est l’un des premiers ouvrages sérieux en latin sur l’histoire naturelle. Il est attribué par certains à saint Epiphane. C’est un mélange subtil d’allégorie chrétienne et de science mystique venu du plus profond des âges et relevant de traditions culturelles aussi diverses que la Grèce, l’Egypte qui prétend fournir des explications exégétiques.

Le Livre XII – Des Animaux, in Etymologies d’Isidore de Séville (entre 560 et 570 -636) interprétation scientifique

Le Bestiaire de Philippe de Thaon (le premier en langue vulgaire à avoir utilisé le mot bestiaire dont deux animaux sont communs à ceux de Moreno : renard (gupil) et salamandre (sylio) : interprétations moralisatrices

Le bestiaire divin de Guillaume, clerc de Normandie, trouvère du XIIEme siècle (deux animaux communs à Moreno renard (Goupil) et salamandre ):interprétations exégétiques

Richard de Fournival et son Bestiaire d’Amour ( bestiaire à visée courtoise : 4 animaux communs : loup, renard, chien, vautour)

Le_bestiaire_d'amour___par_[...]Richard_de_bpt6k1304386

Ana Maria Sybilla Merian (1647-1717)(Allemagne) artiste peintre florale et naturaliste et son Metamorphosis Insectorum Surinamensium de 1705 dans lequel elle croque des plantes hôtes avec es petits animaux qui peuplent ces plantes.,

Albert Eckhout (1610-1665),

Jean-Baptiste Debret, (1768-1848)

Cabocle Indian hunting birds with a bow and arrow, from 'Voyage Pittoresque et Historique au Bresil', published in 1839 (colour litho)

Friedrich Alexander von Humboldt (1769-1859)

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Johann Moritz Rugendas (1802-1858)

Estudo de pássaros na selva. Johann Moritz Rugendas (1802-1858)

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Jean-Jacques Audubon, (1785-1851), peintre naturaliste et son Birds of America (1838)

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Etienne Denisse (1785-1861), botaniste, auteur de Flore d’Amérique, (1843)

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Ernst Haeckl (1834-1919) et son Kunstformen der Natur publié en 1904

http://hdl.loc.gov/loc.pnp/ds.07627
http://hdl.loc.gov/loc.pnp/ds.07627

 

Autant pour comprendre les bestiaires médiévaux il faut se replonger dans le contexte de l’époque pour en avoir une lecture, autant pour comprendre ce bestiaire qui insiste sur sa colombianité il faut tenter de saisir la charge psychologique investie ans cahacun e ses animaux en Colombie. Il y a aussi la nécessité de lier le texte au contexte donc et le dessin à une proto-structure originale pour laquelle  la référence est la vision occidentale moyennâgeuse de l’animal. L’animal est ce qu’il est mais surtout ce que l’on y met. De la même façon que les peintres et plus spécifiquement les botanistes peintres s’attachent à peindre le plus fidèlement la flore ils traduisent aussi des mythes qui entourent ces fleurs ou plantes. De même les spécialistes de la faune  malgré leur regard scientifique tentent de donner une représentation qui leur est personnelle un peu anthropologique des animaux. qui est une sorte d’alter ego de l’homme et qui permet à travers lui de  moquer, ridiculiser, faire sourire ou pleurer ses contemporains.

Il n’est pas indifférent que dans ce bestiaire il n’y ait pas de lion et que le premier animal soit l’ours qui en fait la couverture. il n’est pas indifférent qu’outre les 19 animaux qui composent cette fresque il y  en a un vingtième qui porte le nom de la bête et qu’on imagine être un mélange d’aptalon, de serre, de caladre et nicorace. Il y aurait bel et bien donc une filiation assumée entre les auteurs des bestiaires de l’ère médiévale et nos deux sud-américains ancrés dans la post-modernité de ce premier quart de 21ème siècle..

Animalario Universal del Professor Revillod ,  Almanaque ilustrado de la fauna mundial de  Javier Saez Castan (illustrations) et Miguel Murugarren (texte) publié au Mexique en 2003 est composé de 21 planches  d’animaux divisés chacun en trois parties qui alternées peuvent donner pèle-mêle jusqu’à 4096 animaux différents. On a droit aux animaux familiers tels l’éléphant (elefante), le tatou (armadillo),  le rhinocéros (rinoceronte), le kangourou (canguru),  la vache (vaca), le coelacanthe (coelacanto), le chien (perro), le tigre (tigre) la puce (pulga), le casoar (casuario), le kiwi (kiwi) , le chameau (camello), le sibérien (siberiano), le poisson rouge (carpin dorado), la truie (cochina), le lapin (conejo), le corbeau (corvo), et par le truchement fantaisiste  et aléatoire d’une sorte de poésie combinatoire digne de l’oulipo et de Raymond Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes à des animaux fantastiques, du type cadavres exquis  tels le tasibegue, le rolaguro, la tacetuna, le cargante, l’elesibegre, le tawicanto, le pulpindorado.

L’idée de vouloir affirmer par l’art autochtone est ainsi reprise par un autre peintre animalier colombien de la région d’Antoquia Bryan Sanchez

Loin de moi l’idée de vouloir psychanalyser les auteurs mais ayant dans l’esprit l’ouvrage Bestiario de l’argentin Julio Cortazar je dois noter pourtant le fait que seuls deux animaux marins soient représentés (le poulpe et la méduse) soit deux sur 20 animaux ce qui caractérise un rapport de un sur 10. Ceci est compréhensible vue l’altitude de Bogota où les cris de la méduse et du poulpe ne parviennent pas à se hisser jusqu’aux nuages de la « nubeselva ».

Dans cette hypothèse de travail je dois dire que j’ai été un peu surpris par la première planche qui introduit ce bestiaire qui est un ours ! Un ours à lunettes, me semble-t-il (Tremarctos ornatus), animal vulnérable s’il en est et le seul représentant de la classe des ursidés en Amérique Latine.  Que veut-on exprimer de sa vision du monde quand on pose comme un préalable en page de couverture cet ours, sinon un regard écologique ? il y aurait donc bien une morale dans ce bestiaire même si les auteurs ne s’en vantent pas : une morale écologique ?

voyons tout ça de plus près ! Il y a dans ces vingt illustrations un ours (bear, oso, urso) donc, un tapir (tapir, tapir, anta), une araignée (spider, araña, aranha), un renard (fox, zorra, raposa), un colibri (humming bird, colibri, beija-flor), un faucon (falcon, halcon, falcão), une tortue terrestre (tortoise, tortuga, tartaruga), un caméleon (chameleon, cameleon, cameleao), un chien (perro, dog; cachorro) , un vautour (vulture, buitre, urubu), un poulpe (octopus, pulpo, povo), une mite (moth, polilla, traça), un tatou (armadillo, armadillo, tatu), une méduse (jellyfish, medusa, agua-viva), une salamandre (salamander, salamandra, salamandra), un iguane (iguana, iguana, iguana), un loup (wolf, lobo, lobo), un  sanglier (boar, jabali, javali), une bête (beast, bestia, besta) qui tentent d’entrer chacun en résonnance avec un court poéme.

El OSO

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Siempre fui agria

no para su lengua

fluia con recato

si de mi se alejaba

escondia mis néctares

Hasta que él no llegara

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J’ai autrefois connu personnellement dans sa période anglaise Blanca Moreno, il y a donc de cela une trentaine d’années et plus. Et elle s’est rapidement spécialisée dans l’art naturaliste. La nature morte. La nature vivante, peu importe. La nature pleine et entière dans un rapport presque ésotérique à l’eau. A l’instar de Gonzalo Ariza Velez (1912-1995) originaire lui aussi tout comme elle de Bogota elle s’est consacrée à ce que Ariza appelait « la nubeselva » la forêt entre 1400 et 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Comme Ariza    Moreno a emprunté à la tradition japonaise et s’inspire dans Animalario de Katsushica Hokusai (1760-1849), l’homme aux 120 noms, auteur prolifique. J’aime ses représentations de la nature vierge de toute figure humaine ou animale.

Mais il a eu aussi une production de shungas, des planches érotiques  dites images du printemps, des estampes qui mettent par exemple en scène comme ci dessous la célèbre  femme aux deux poulpes-pieuvres.

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Dans Animalia Blanca Moreno s’est inspirée notamment e 3 haikus érotiques dont les illustrations mettent en scène des animaux.

Mais elle compte parmi ses influences tout ce qui touche aussi à l’art islamique naturaliste mohgol et perse et en particulier  l’oeuvre d’  Ustad Mansur (17eème siècle).

J’ai toujours pensé que Blanca Moreno, bien qu’appartenant elle aussi à la sphère de la « nubeselva », avait en elle quelque chose de profond, une écheveau de racines rhizomiques la reliant de manière presque organique à ce que j’appelerais  pour paraphraser nubeselva « la selvarhizofora ». Il me semble qu’il y a un coeur de mangrove nocturne qui pulse en elle. L’élément eau lui est consubstantiel. Je la vois flotter comme un diablotin hybride entre les palétuviers  rouges, s’entremêler dans l’obscur humide aux pieuvres miaulantes dans les racines en échasses où pullule la vie. Les moustiques, les crabes, les palourdes, les huîtres, les hérons !  Sanctuaires de faune et de flore où les fleuves se faufilent comme des papillons-deuil dans la vase dessinant leur souffle à la surface des nuages .

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Et je lui ai fait un jour la remarque qu’on ne voyait jamais apparaître d’animaux dans ses tableaux. Ce à quoi elle m’ a répondu en janvier 2007:

« Sabes?? los animalitos andan metidos detras de las hojas…(de los arboles). Tambien las montañas y bosques viven flotando dentro de mi .. It is always that way that I paint…When I do, I feel boundaries do not exist any more. »

Thus spoke Blanca Moreno, en réponse à mon interrogation sur l’absence étrange d’animaux dans ses tableaux exposés en ce moment à la galerie .

« Les animaux vont et viennent bien installés à l’abri des feuilles… (des arbres). Par ailleurs les montagnes et les bois vivent en flotaison en mon for intérieur… C’est toujours ainsi que je peins… C’est alors que je ressens que les frontières n’existent plus. »

Suite à cette réponse  j’étais écrivait alors ceci :
« Voici Blanca Moreno, que je proclame dès à présent chef de file de l’infra-réalisme merveilleux. Car maintenant tout est fantamagoriquement clair. Son merveilleux ne saurait être accessible qu’à travers l’utilisation de rayonnements infrarouges, ultraviolets et x . Au-delà de l’observation à l’oeil nu qui vous montrera une couche picturale tout à fait normale (si ce n’est quelques craquelures, témoins de l’ancienneté du tableau), je vous invite d’ores et déjà à l’examen de l’un de ses tableaux au microscope binoculaire. Il s’agit du célèbre « Platanillos » (Balisiers) .
Ce dernier montre que la plupart des motifs végétaux du tableau (feuilles, troncs, branches, bractées) du tableau ont été retravaillés ou ajoutés par l’artiste. La réflectographie par infrarouge permet de pénétrer plus en avant dans la couche picturale. L’analyse par cette technique fait apparaître le dessin préparatoire qui se trouve sous la couche de peinture. Par exemple ici on constate que c’est la fin de la saison de pluies, nous sommes entre Pâques et juin, sous chaque feuille s’ébat une colonie de fourmis coupeuses de feuilles rouge orangé en plein vol nuptial par un lendemain de carnaval. L’analyse fait aussi apparaître quelques surpeints au niveau des troncs d’arbres (en fait à l’origine des palétuviers à échasses). On aperçoit aussi des milliers de trous de crabes et des fourmis à gros cul qui s’y aventurent désorientées à la recherche de leur reine. La radiographie révèle une foule de détails : grain, fissures, défauts, vides, joints, ailes, repentirs, ajouts, retouches, mandibules, insectes à l’état de nymphes ou d’imago, etc
Grâce aux rayons X on se rend compte que la tache rouge (la bractée de balisier bordée de poupre et de vert) correspond à une tête de troglodyte siffleur masquée par un surpeint. Si on observe attentivement on découvre qu’elle a été modifiée : elle était au départ peinte de profil.
Oui, bien installée à l’abri des feuilles de balisier c’est une vraie ménagerie de troglodytes qui est ainsi exposée au-delà de la paix apparente de ce paysage tropical de zingibérales idéales : à calotte noire, à gorge brune, à face pale, à long bec, à miroir, à nuque rousse, à poitrine grise, à poitine tachetée, à ailes blanches, à bec court, à bec fin, à tête blanche, à ventre blanc, à ventre noir, arada, austral, barré, bicolore, chanteur, d’Apolinar, de Bewick, de Boucard, de Caroline, de Cobb, de Socorro, de Zapata, des cactus, des canyons, des marais, des rochers, des ruisseaux, des volcans, du Merida, du Sinaloa, du Yucatan, familier, fascié, flûtiste, géant, gris, grivelé, mignon, modeste, montagnanrd, rayé, roux, rufalbin, tacheté, zoné, à favoris, à moustaches, à sourcils roux, à ventre fauve, balafré, bridé, brun, coraya, de Branicki, de Clarion, de Cozumel, de Nava, de Niceforo, de Sclater, denté, des Antilles, des Guarayos, des halliers, des Santa Marta, des tépuis, fauve, ferrugineux, inca, joyeux, maculé, moine, ocre, olivâtre, philimèle, rossignol, zébré.
C’est une vraie explosion de cris et de chants, de queues qui remuent et de couleur qui tente de s’affranchir des bleus et verts et bleus et verts et bruns d’une mangrove décidément indomptable. Puis tout à coup s’impose le silence. Et si l’on prête l’oreille au delà des inflorescences, on entend par delà les mousses et les lichens le chant parfait des troglodytes siffleurs : twit twit twit !!!! Also sprach Blanca Moreno, grande amatrice devant l’éternel de caviar de Santander. »

Du 27 février 2007 au 27 mars 2007 Blanca Moreno exposait à Bogota à la Galeria de Arte Fenalco. L’exposition avait pour titre : Memorias de Lugar. Mémoires de lieu. Elle ajoute alors en préambule à l’exposition :

« Il y a un endroit qui bouge en moi. Parfois c’est le vent qui remue les feuilles vertes de la forêt qui vit dans mes poumons. Parfois encore ce sont des milliers de lumières qui parcourent mon torrent sanguin, frénétiques et délicates comme un roucoulement. Je m’assieds sur une rive ou l’autre et j’observe le va-et-vient. Alors celui qui peint disparaît. Le jeu mystérieux commence et nous sommes plus débordants de vitalité, plus libres et plus vulnérables.
De cette vraie dynamique, vestiges silencieux, surgissent, les peintures. »

Blanca Moreno, 2007

 

Dans Animalia elle utilise la technique ebru  (art des nuages), technique turque de peindre sur l’eau, appelée aussi papier marbré. Cette technique vient elle aussi du Japon  où elle est apparue au XIème siècle sous le nom de suminagashi (encres flottantes) puis s’est répandue à travers l’Asie Centrale à partir de l’Inde pour arriver en Turquie vers le XVIème siècle. Pour réaliser cette technique il faut de l’eau distillée à laquelle on ajoute de la gomme adragante et du fiel de boeuf. Le liquide devient visqueux  (certains préfèrent la poudre d’algues, moi j’imagine bien des gombos, des mucilages).

Les animaux représentés par Blanca Moreno en 2014  dans Animalario forment un bestiaire où chacun des auteurs arrive à cloche-pied pour ne pas emprunter le nuage de l’autre. Il s’agit de ne pas réveiller les animaux, « los animalitos », mais aussi les fieras. La bestia montre les crocs telle une hyène qui ne dit pas son nom. Peut-être cette bestia voudrait-elle simplement elle aussi  à l’heure des grillons (« la hora de los grillos« ), à cette heure si paisible, se retrouver sous les racines en échasses d’un palétuvier rouge à souffler sur l’eau pour simplement faire des vagues d’encre qui feront elles aussi un tableau aléatoire dans la mer des Caraïbes. Mais la question continue, lancinante : les ours à lunettes peuvent-ils décemment surfer sur  les vagues dans la mangrove ?

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la meilleure façon de vagabonder

La meilleure façon de vagabonder c’est comme la meilleure façon de marcher c’est de mettre un pied devant l’autre et de recommencer ! Ou peut-être encore bien respirer non par ses branchies, mais par ses yeux, par ses oreilles. Et garder le nez, les mains et la bouche pour voir.

Depuis plus de 65 ans que je transite comme la truite de Schubart et Schubert dans ce vaste colombier j’ai tout fait sauf plonger et nager pour vagabonder ! J’ai volé, j’ai sauté, j’ai franchi, j’ai parcouru, j’ai longé, j’ai roulé, j’ai glissé, j’ai flotté, j’ai navigué, j’ai divagué, je suis allé à droite, à gauche, et même si je n’ai ni plongé ni nagé dans un univers liquide je me suis plongé corps et âme dans des univers autres, j’ai nagé dans des réalités diverses, j’ai escaladé des parois linguistiques, j’ai franchi des fleuves abrupts des traditions. Pas à pas. Nez à nez, bouche à bouche, coeur à coeur !

A pied, à cheval, en voiture disait-on autrefois. Je n’ai pas connu les diligences ni les chaises à porteur ni les fiacres ni les jambes-de-bois. Je n’ai jamais connu les va et vient des vagues en palanquin à dos de requin ou de dauphin;  je n’ai connu que le train, l’avion, le bus, le car, le bac, le ferry-boat, le bateau, la barque, le paquebot, le tram, le ballon, le vélo, le stop, le taxi, le hors-bord et depuis deux jours Blablacar.

Finalement je suis assez conservateur. Je n’ai par exemple jamais fait de tourisme experimental tel que le prône Lonely Planet ici avec ses 40 façons insolites de voyager et je n’ai pas lu les 500 façons de voyager dans son canapé de Gilles Dusouchet.

Chaque vagabond a ses lieux-dits. En fait on ne vagabonde pas vers ces lieux-dits, ce sont ces lieux-dits qui nous font vagabonder, qui nous font changer de perspective. Ils se constituent au fur à mesure de nos pas, un centimètre de déviation à droite ou à gauche et c’est un autre microclimat, un autre hameau, une autre frontière que l’on franchit au détriment d’un autre angle encore, qui sait encore plus enchanteur et qu’on aura par le choix conscient ou inconscient de suivre son intuition vadrouilleuse, forcément méprisée. Un autre vagabondage !

Le vagabond par essence erre de ruisseau en ruisseau, de vagabondage en vagabondage! Le mot est devenu péjoratif et c’est dommage. Un vagabond au féminin vagabonde donne, comme dans la Truite de Schubert réinventée et revisitée en complexe par Francis Blanche et les Frères Jacques mais dont les paroles originales sont de Christian Friedrich Daniel Schubart [poète allemand du 18ème siècle (1739-1791)] que Schubert [compositeur Autrichien (1797-1828)] a mis en musique sous forme de lied puis sous forme de quintette (pour piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse).

In einem Bächlein helle, da schoß in froher Eil
Die launische Forelle vorüber wie ein Pfeil.
Ich stand an dem Gestade und sah in süßer Ruh
Des muntern Fischleins Bade im klaren Bächlein zu

Ein Fischer mit der Rute wohl an dem Ufer stand,
Und sah’s mit kaltem Blute, wie sich das Fischlein wand.
So lang’ dem Wasser Helle, so dacht ich, nicht gebricht,
So fängt er die Forelle mit seiner Angel nicht.

Doch endlich ward dem Diebe die Zeit zulang.
Er macht das Bächlein tückish trübe
Und eh ich es gedacht, so zuckte seine Rute,
Das Fischlein, das Fischlein, zappelt dran,
Und ich mit regem Blute Sah die Betrog’ne an.

Die ihr am goldnen Quelle
Der sichern Jugend weilt,
Denkt doch an die Forelle;
Seht ihr Gefahr, so eilt!
Meist fehlt ihr nur aus Mangel
Der Klugheit. Mädchen seht
Verführer mit der Angel! –
Sonst blutet ihr zu spät.

In a clear stream in happy haste
The impulsive trout darted by like an arrow.
I stood on the bank and watch in sweet quiet
The bath of the lively fish in the clear stream.

A fisherman with his rod stood on the bank
And saw cold-bloodedly how the fish moved about
So long as the water stays clear, I thought,
He won’t catch the trout with his fishing rod.

At last the thief became impatient.
He maliciously made the stream opaque
And I thought, his rod quaked
The fish, the fish was writhing on it,
And I, filled with rage within, looked at the deceived.

You who linger at the Golden Spring
Of a safe youth,
Contemplate the trout;
Recognize her danger, and hurry!
Generally she is missing only
Wisdom. Maidens, keep an eye on
That seducer with the rod! –
Lest you bleed too late.

Christian Friedrich Daniel Schubart, “Die Forelle” in Gedichte (1782)

 

Paroles françaises de la Truite: André van Hasselt (1806-1874) et Jean-Baptiste Rongé (1825-1882)(version chantée par Tino Rossi dans La Belle Meunière de Marcel Pagnol 1948)

Au fond d’une eau limpide

La truite allait, nageant

Au cours du flot rapide

Ainsi qu’un trait d’argent

Du bord de la rivière

Je suis longtemps des yeux

La truite aventurière

Si vive en tous ses jeux

La truite aventurière

Si vive en tous ses jeux.

 

Sa ligne en main, perfide,

Plus loin un vieux pêcheur

La suit d’un oeil avide

Avec l’appât trompeur

Si l’onde reste claire

Comme un ciel de printemps

Ainsi que je l’espère

Pêcheur tu perds ton temps

Ainsi que je l’espère

Pêcheur tu perds ton temps.

 

Mais on connaît les ruses

D’un vieux pêcheur

On sait de quels moyens il use

Pour prendre qui lui plaît

Le mien troubla l’eau pure

La truite mordit l’hameçon

Que sa triste aventure

Vous serve de leçon

Que sa triste aventure

Vous serve de leçon.

 

Autre version que j’ai mémorisée plus que les autres, peut être à cause du mot vagabonde :

Voyez au sein de l’onde

Ainsi qu’un trait d’argent

La truite vagabonde,

Braver le flot changeant.

Légère, gracieuse

Bien loin de ses abris

La truite va joyeuse

Le long des bords fleuris (bis)

Un homme la regarde

Tenant l’appât trompeur

Ô truite prends bien garde

Voici l’adroit pêcheur

Sa mouche beau mensonge

Est là pour t’attraper

Crois moi bien vite plonge

Et crains de la happer (bis)

La mouche brille et passe

La truite peut la voir

 Brillante à la surface

De l’onde au bleu miroir

Soudaine vive et maligne

La truite au loin s’enfuit

Pêcheur en vain ta ligne

S’agite et la poursuit (bis)

Le Complexe de la Truite de Schubert

Elle était jeune fille
Sortait tout droit de son couvent
Innocente et gentille
Qui n’avait pas seize ans.
Le jeudi, jour de visite,
Elle venait chez ma mère
Et elle nous jouait la Truite
La Truite de Schubert

Un soir de grand orage
Elle dut coucher à la maison
Or malgré son jeune âge
Elle avait de l’obstination.
Et pendant trois heures de suite
Au milieu des éclairs
Elle nous a joué la Truite
La Truite de Schubert

On lui donna ma chambre
Moi je couchai dans le salon
Mais je crus bien comprendre
Que ça ne serait pas long.
En effet elle revint bien vite
Pieds nus, dans les courants d’air
Pour me chanter la Truite
La Truite de Schubert

Ce fut un beau solfège
Pizzicattis coquins
Accords, trémolos et arpèges
Fantaisie à quatre mains.
Mais à l’instant tout s’agite
Sous l’ardent aiguillon de la chair
Elle, elle fredonnait la Truite
La Truite de Schubert

Je lui dis : Gabrielle
Voyons, comprenez mon émoi
Il faut être fidèle
Ce sera Schubert ou moi.
C’est alors que je compris bien vite
En lisant dans ses yeux pervers
Qu’elle me réclamait la suite
La suite du concert

Six mois après l’orage
Nous fûmes dans une situation
Telle que le mariage
Etait la seule solution.
Mais avec un air insolite
Au lieu de dire oui au maire
Elle lui a chanté la Truite
La Truite de Schubert

C’est fou ce que nous fîmes
Contre cette obsession
On mit Gabrielle au régime
Lui supprimant le poisson.
Mais par une journée maudite
Dans le vent, l’orage et les éclairs
Elle mit au monde une truite
Qu’elle baptisa Schubert.

A présent je vis seul
Tout seul dans ma demeure
Gabrielle est partie et n’a plus sa raison.
Dans sa chambre au Touquet elle reste des heures
Auprès d’un grand bocal où frétille un poisson.
Et moi j’ai dit à Marguerite
Qui est ma vieille cuisinière
Ne me faites plus jamais de truite
Ça me donne de l’urticaire.

Mais revenons à notre truite après ce vagabondage poétique et musical, juste pour vous faire sentir dans la chair et l’âme que toute digression est vagabondage et est prolifique. On a l’impression quand on dit je suis un vagabond qu’on est un criminel, un être asocial alors qu’un vagabond c’est quelqu’un qui cherche à voir au-delà des certitudes établies. Vagabonder est accepté pour la jeunesse. Les voyages forment la jeunesse, n’est ce pas ! Tout le monde le sait ! Dans les colombiers et les ruisseaux  se forment les alevins et pigeonneaux au contact des vieux briscards. Les vagabondages aussi sont faits de fugues, d’escapades, d’écoles buissonnières, de chemins et de sentiers pas encore battus. Ma position c’est que loin de limiter le vagabondage à la jeunesse je l’étends à tous les âges. Du premier au dernier âge c’est le seul et même biberonnage. Car vagabondage à mon sens ne veut pas dire seulement vie de bohème, vie de clochard, existence marginale, vie ‘insouciance au jour le jour. Il aurait comme synonymes pour moi papillonnement, butinage, expérimentation, vérification d’hypothèses, curiosité. Il n’y a pas de curiosité malsaine. Toutes les curiosités sont saines. Vagabonder c’est être truite-voyageuse, c’est comme tous les animaux migrateurs savoir s’adapter au rythme des saisons, remonter le courant, mais c’est plus encore car les migrateurs dépendent de la meute, du troupeau, de la horde, de la bande, du banc. La truite voyageuse s’extirpe du banc quand le coeur ou la raison ou l’inconscience le lui dicte. Ell s’extrait ainsi d’un courant d’eau claire stagnante d’habitudes et vérités établies pour se confronter aux remous inconfortables et délicieux du vagabondage, élixir de jouvence.

Truite ou saumon, la seule vision de l’arc en ciel est une promesse de voyage interminable qui génère en chacun des envies de vagabondage et peut importe qu’on soit dans le processus décu ou déshonoré, qu’on soit une truite déshonorée et qu’on finisse comme toutes les truites en papillote. Comme faisait dire à un pêcheur lors ‘une pêche de nuit Alexandre Dumas dans Impressions de Voyage, La Revue des Deux Mondes T 1, 1833  :

Sans doute, il n’y a pas que vous qui aimez les truites. — Je ne sais pas pourquoi même, mais tous les voyageurs aiment les truites, — un mauvais poisson plein d’arêtes ! enfin il ne faut pas disputer des goûts. — 

Et comme chantait Mireille Darc on peut être « déshonorée mais si contente »;

C’était un grand soudard de Flandre
Il sentait le cuir et le vin
Il n’a pas demandé ma main
Il s’est contenté de me prendre
Il n’avait pas ôté son sabre
Ni ses pistolets d’assassin
Qu’il embrassait déjà mon sein
Comme un ogre qui se met à table

[Refrain] :
Ma mère surtout n’attendez
Que je me repente c’est vrai
Je suis déshonorée
Déshonorée mais si contente

Bien sûr il m’est venu des larmes
Et du refus et du dégoût
Mais très doucement tout à coup
Je me mis à rendre les armes
Etait-ce la mort ou la gloire
Etait-ce l’homme était-ce Dieu
Mais je n’ai pas baissé les yeux
Quand la Flandre a chanté victoire

[Refrain]

Il faudrait bien qu’on le punisse
Mais allez donc le rattraper
C’est un merveilleux cavalier
Et c’est pour ça que je suis triste
Car depuis ce jour-là je pense
Aux autres qu’il va honorer
Et qui seront déshonorées
Déshonorées mais si contentes

[Refrain]

 

Jambes croisées

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Sur la rangée 10 de l’avion Hop qui me mène de Nice à Bordeaux je viens de faire l’amère constatation que seul moi suis assis les jambes ouvertes. Au siège 10 A et 10 B il y a un couple dans la quarantaine: les deux ont les jambes croisées. Moi je suis au 10 c. Au 10 d une jeune fille . Le siège 10 e est vide le siège 10 f est occupé par une dame âgée de la soixantaine. Tous les jambes croisées. En picroix comme on dit la-bas aux Antilles. Je ne peux pas voir tous les sièges de là où je suis mais je vois bien qu’en 9 d elle a aussi les jambes croisées. En 9 c itou. Par contre en 9 a et 9 b un couple de personnes âgées de 70 ans et plus: ils sont assis jambes ouvertes comme moi

Position de confort donc à priori pour ces dames et même ces messieurs. Pour les dames elles sont toutes en jeans. C’est peut être un réflexe qui date du temps où elles portaient des jupes. Mais les messieurs? Je vois un peu plus devant au 8 d un brother à casquette aux cuisses d’éléphant. A côté de lui ses deux enfants d’une dizaine d’années, un garçon et une fille mais je ne vois pas comment ils sont assis. Lui, le brother a les jambes ouvertes comme moi. Quel réconfort. Un autre au 12 d sourit avec ses lunettes de soleil. Les jambes normales, ouvertes quoi. Je regarde ma DIGNISSIME épouse et suis rassuré : jambes fermées et non croisées. Elle est derrière moi au 11 c . Au 11 d une petite fille jambe ouverte. Au 11 d sa mamie jambes ouvertes et en jeans. Quant au 12 c est une autre petite fille plus âgée elle a les jambes carrément sur le siège.

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Ne croisez pas les jambes ! On vous le déconseille de partout. Ici, encore ici, et là et encore là

Décroisez, décroisez et évitez sciatique, douleurs lombaires, périnée insensible,

Voici ce que vous devez faire ici ou encore en anglais

Moi je ne me pose pas trop de question. Je pense que pour épargner ses bijoux de famille il vaut mieux ne pas trop les compresser donc éviter de croiser les jambes. C’est juste du bon sens ! Ensuite mon ventre rebondi m’empêche de croiser les jambes depuis belle lurette. Donc de ce côté-là aucun risque.  Ma position c’est jambes bien ouvertes, les pieds posés par terre, ancrés au sol. La colonne droite. Les jambes en équerre c’est pas top !

Depuis tout petit je n’ai jamais trouvé la position assise en tailleur confortable. J’ai compris très tôt  que j’avais des difficultés à réaliser cette position. Je me suis dit que j’avais des cuisses et des genoux trop imposants.

Pour cette raison je n’aime pas trop manger par terre, pique-niquer. A moins d’avoir à disposition une chaise, un banc, un tabouret, une grosse roche je me sens inconfortable. J’ai essayé le yoga mais la position du lotus m’incommode. Dommage car je la trouve belle et elle semble reposante et naturelle pour beaucoup. Pour regarder la télé il est vrai que je croise au niveau des  chevilles pour varier.

La vraie position de repos c’est celle allongée. Elle est primitive et naturelle. La chaise n’est apparue que bien plus tard ans les civilisations modernes.Souvenons-nous-en !

TOUT EN PORCELAINE BLANCHE.

Je suis devenu un spécialiste des urinoirs et des vases sanitaires d’aéroport et d’aéronefs. Tout en porcelaine blanche. Des Porcher, des Duravit (Nice pissotieres homme au niveau du check in), des Allia Paris (Nice aeroport sanitaires hommes et femmes au niveau de l’embarquement), des Galla, des Laufen, des Villeroy et Boch, des Aubagne, des Selles, des Idéal Standard, des Jacob Delafon, des Roca. J’y laisse ma trace de pourriture noble régulièrement, presque religieusement. Je crois voir sortir de mon moi surmûri des semences par tonneaux de vin de paille. Je pense alors au geste auguste du semeur.

Je sème à tout vent

voit-on une semeuse déclarer au frontispice de tous les Larousse.

Moi ma devise c’est: « je sème mon ADN à toutes eaux dans les urinoirs, pissotières et autres cuvettes sanitaires. » Je ne sais pas si dans cet ADN on retrouve des traces d’aigrettes de pissenlit ou de botrytis cinerea. CE QUE JE SAIS C’EST QUE J’AI MOI AUSSI DES AKENES VOLATILS.

En 1952 Pierre Kast a produit un court métrage intitulé « Je sème à tout vent ». Jean Vilar participait a l’aventure EN TANT QUE RECITANT. Grosso modo voici le synopsis. Un extraterrestre arrive sur Terre après une explosion nucléaire et ne peut comprendre l’ organisation du monde que grâce au dictionnaire Larousse. Moi je caresse l’idée qu’ un extra terrestre voyant pour la première fois des toilettes d’aéroport puisse se poser la question sur leur utilité.

Kiss and Fly

Kiss and Fly c’est la zone où on peut déposer rapidement bagages et passagers à l’aéroport Nice Côte d’Azur. En d’autres mots c’est un dépose -minute. Nous avions loué un T2 via Airbnb et la proprio nous a gentiment proposé de nous déposer de bonne heure à l’aéroport. Elle est divorcée depuis 10 ans. A 58 ans. Et fait de la danse tous les mardi et mercredi soir. Elle travaille à l’aéroport. Elle va devoir payer les traites de l’appartement jusqu’à 70 ans. Plus que 12 ans donc. Elle a racheté l’appartement qui était assez délabré mais qui jouxtait le sien d’une vieille dame qui venait de mourir ( bon elle a dû l’acheter des descendants d’icelle). Elle a fait appel à des professionnels pour le refaire complètement et le meubler comme s’il était pour elle. Avec goût, sans regarder à la dépense et en primant la qualité. Elle nous demande ce qui pourrait été fait pour améliorer. Je suggère qu’elle dépose dans l’appartement des brochures et autres dépliants touristiques de la région disponibles par ailleurs gratuitement dans n’importe quel office du tourisme. Certes on a internet mais j’aime bien les bonnes vieilles cartes imprimées. Elle retient l’idée. Je lui soumets l’idée aussi de mettre à la place du coca zéro une bouteille de rosé dans le frigo en surplus de la bouteille de San Pellegrino qui s’y trouvait à notre arrivée. Elle nous parle de son fils qui habite Paris et chez qui elle se rendra ce week-end pour 4 petits jours. Elle a une nièce mariée avec un brésilien qui vit à Sao Paulo. Nous parlons de nos projets de voyage, de vie. Elle nous parle de danse, de running. De sa difficulté de se réengager avec quelqu’un. De faire confiance. Et me donne sa recette de fleurs de courgettes. En beignets elle trouve gras. Elle préfère les faire au four en les farcissant de crème de fromage à l’ail, le tout arrosé d’un filet d’huile d’olive. C’EST NOTÉ. TERMINAL 2. TOUT LE MONDE DESCEND. BYE BYE. ON SE FAIT LA BISE. KISS AND FLY.

Le Siècle

Rendez-vous vers 12h30 au Siècle. C’est un restaurant au 31 promenade des Anglais. Le restaurant fait partie de l’hôtel West End, un hôtel belle Époque 4 étoiles construit en 1842 qui s’appelait alors hôtel de Rome. De l’autre côté de la promenade des Anglais il y a aussi le restaurant de plage privée the Blue Beach qui fait partie de la même entreprise. Nous y sommes invités par le couple brésilo-americain James and Julia Rosenfeld.

Nous avons connu Julia en septembre 2014 à Montpellier. Nous étions voisins. Et nous avons sympathisé immédiatement. Elle était présente à notre mariage. Nous avons préparé ensemble une feijoada. Elle vivait alors avec Thomas. Ils sont ensuite partis vivre au Portugal, à Porto. Ils se sont séparés et depuis octobre 2016 elle s’est mariée à James, un millionaire texan qu’elle a connu à travers internet. Depuis nous avons gardé le contact. Elle est cearense, BENA est bahianaise. Julia habite désormais au Texas. Le courant est passé. Nous nous sommes revus en 2017. A Saintes. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de James. James a mon âge et Julia quinze ans de moins. Mais depuis peu ils sont tous les deux à la retraite. La compagnie dont James était le propriétaire était présente worldwide. Elle travaillait de Guam à Puerto Rico. Nous venons aujourd’hui de nous rencontrer par hasard . Ils sont venus en France pour passer trois mois à Vence dans une propriété qu’ils ont louée à prix d’or. Nous étions ici pour passer une semaine à Nice. Nous nous sommes donnés rendez-vous au Siècle pour sabler nos retrouvailles.

Apéritif Pouilly Fuisse pour nous trois, et pour James un cocktail dont je n’ai jamais entendu parler à base de bourbon: un Manhattan.

Il s’agit d’un cocktail à base de bourbon (4cl), vermouth rouge (Martini ou Cinzano) (2cl), 4 gouttes d’angostura bitters, 1 cerise au marasquin, 5 glacons. JAMES ADORE CA ! Il m’a avoué ne jamais s’en préparer un chez lui. Il n’en boit qu’en dehors de chez lui . Quel esthète ! Moi je ferai pareil avec le rhum et la caipirinha.

Entrée : foie gras pour James, saumon pour Julia, mesclun pour moi et rien pour BENA. Nous piochons à droite et à gauche. Puis vient un autre vin que nous recommande le garçon. Un Sancerre rouge qu’on met à glacer dans le seau à glace. Puis viennent les plats principaux : 2 cassoulet rascasse (James et moi), un risotto (Julia), un saumon brocolis ( pour Bena).

POUR FINIR 3 CAFÉS GOURMANDS PLUS UN TIRAMISU (James).

Je n’ai pas vu la note finale car James est un homme généreux, un véritable mécène . Il a fait un don de un million de $ à une université locale. Un philanthrope. Avant que je puisse dégainer ma carte James the Kid a sorti son lasso et m’a désarmé . La carte a chauffé, j’imagine. L’addition a dû dépasser les 200 €. Je sais en tout cas qu’il y a eu 40 € de pourboire en liquide. On nous a offert un ballon de Montbazillac avec le café et les gourmandises.

J’ai du mal à jauger le Siècle. J’ai été quelque peu déçu par l’assaisonnement . Il manquait au minimum de sel et d’ail. MAIS L’EMPRESSEMENT ET L’ATTENTION DES GARÇONS, LE SERVICE SONT DE PREMIER ORDRE. JE DOIS AVOUER QUE CE FUT MA PREMIÈRE EXPÉRIENCE DANS CE TYPE DE RESTAURANT D’HÔTEL 4 ETOILES. NOUS ÉTIONS HIER AU BISTRO BOBO DE CANNES QUI LUI NOUS A VRAIMENT PLU. L’AMBIANCE Y EST MOINS FORMELLE MAIS LA QUALITÉ DE MON PLAT M’A SEMBLÉ NETTEMENT SUPÉRIEURE. ÉTONNANT. LE SIÈCLE EST SOUS LA BAGUETTE DU CHEF TANGUY L’YVONNET.

James ne parlant pas français nous avons communiqué en anglais. Nous nous retrouverons peut-être en Guadeloupe vers octobre-novembre.

Pour l’instant le couple est installé à Vence dans une grande villa équivalente à ce qu’ils possèdent au Texas. Cette villa leur coûte la peccadille de 20000 € par mois. Il me demande combien je vais payer ma location en Guadeloupe. 900 par mois, lui dis je. Plus de 20 siècles de revenus nous séparent. Il me demande comment je vais bouger là-bas . Je lui réponds que je vais peut-être louer un véhicule. Il me répond que lui préfère acheter le véhicule et ensuite le revendre.

C’est un bon vivant. On rit beaucoup. Il aime pêcher dans le lac qui borde sa propriété au Texas.

Tu ne t’ennuies pas trop,

lui fais-je.

Oh mais j’ai toujours le vin et le tire-bouchon sur moi pour accompagner la canne à pêche.

Il me dit prendre un verre de vin tous les matins depuis qu’il est parti à la retraite en février . Première chose au réveil. Je le vois et je pense à feu mon ami brésilien Jaldo qui lui ne s’autorisait le premier verre de bière qu’à 10 heures.

C’est un bon rituel de passage. Moi je me suis habitué à boire de l’eau puis un café. Il va falloir se décarcasser. Et si je faisais comme James à partir du 1er août? Chiche. Pour 3 mois. Changer de rituel. Me lever, boire un verre de Manhattan. Chausser mes baskets et faire une petite marche d’une demi heure. Et alors au retour seulement le petit noir. A défaut de canne à pêche . A chacun ses hameçons!

Après les avoir quittés nous sommes allés faire un tour à Vence. Histoire de respirer l’odeur des pins sylvestres.nous étions tellement absorbés par nos pensées que nous nous sommes endormis et avons laissé passer Saint-Paul de Vence Village pour nous retrouver à Vence tout court.

Véhicule 100 pour cent musculaire.

J’attends patiemment depuis plus d’une demi-heure le bus 112 ou 82 à Nice pour me rendre au village d’Eze, un village médiéval haut perché des environs, quand tout à coup à hauteur de l’arrêt Boyer sur la rue Barda surgit du diable vauvert un bolide jaune au fuselage élégant. Une Porsche 908? Non! Une Maserati MvC12 ? Que nenni ! Une voiture à propulsion humaine si l’on en croit cette inscription :

véhicule cent pour cent musculaire.

Je veux bien qu’il montre ses muscles mais il roulait bien à 50 km/h quand même, le prototype. Et pas sur les côtés tel un escargot timide craignant de se faire écraser par les géants, mais non surtout pas: en pleine piste, fier de lui. Il en faut quand même du courage pour se frayer un chemin à hauteur de pare-chocs, pensai – je dubitatif.

Véhicule 100% musculaire. Ça donne à réfléchir. Sans énergie fossile donc. Ni pétrole ni gaz ni uranium ni alcool. Une voiture propre. C’est un raccourci car pour se mouvoir tout véhicule a besoin que je sache d’énergie. L’énergie musculaire a besoin de conbustible. Son fuel c’est l’eau, l’huile, le yaourt, les pâtes le camembert, le citron, etc. Et qui dit combustible dit résidu de combustion, n’est-ce pas.

On peut penser qu’il n’y a qu’un conducteur pour piloter ce VPH véhicule à propulsion humaine qu’on pourrait appeler vélomobile.

Renseignement pris il y a un résident Monégasque, un certain Igor Paliouk, un russe infirmier de profession qui se déplace dans la région avec un véhicule de ce type. Il en possède 4 de ces vélomobiles. Très écologique. C’est peut être lui.

On pourrait imaginer aussi qu’il y ait plusieurs personnes dans le bolide. Je ne le pense pas. Je pense plutôt à une solution hybride comme un mix muscles – énergie solaire. Car je ne me vois pas grimper en danseuse les routes vallonnées de Haute Basse-Terre dans un cockpit sans assistance électrique.

Ils pourraient aussi avoir réussi à stocker dans une batterie de l’énergie musculaire. Mais alors il faudrait savoir l’autonomie en km d’un tel engin.

Quoi qu’il en soit c’est dans le Nord de l’Europe en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Autriche, en Suisse qu’ on fabrique ces bolides.

Il faut quand même une bonne condition physique pour pratiquer l’exercice. Mais la communauté HPV/VPH existe bel et bien avec ses rencontres, ses championnats, son association française HPV. Ses constructeurs aussi: Strada (6450€)- LeitraAlleweder – Quest (6550€) – QuestXS (6550€)- Quattrovelo (7700€)- Go-One – Waw – Mango – (ça c’est pour les VÉLOMOBILES.

Mais il y aussi les vélos couchés, les VC. On les appelle aussi vélos horizontaux par comparaison aux vélos traditionnels dits eux vélos droits, les VD, ceux par exemple qui participent au tour de France. Il y en a de toutes sortes avec carénage, sans carénage, semi-carénage. Et là les constructeurs sont légions: Nazca – M5 – Optima – Velotechnik – Rainbow – Sinner – Flevobike – Fuenda – Zephyr – KMX – Burley – Ice – Catrike – Azub – Challenge – Hase – Alligt

Cette technologie est assez ancienne. Elle date de 1894 et a été proposée par l’ingenieur suisse Challand.

Revenons à EZE. Il y a un hôtel de la Chèvre d’Or. Les plats sont à 98€. Il y a un hôtel EZA où aurait habité son Altesse Royale de Suède le prince Guillaume. Les sites vont de 300 à 800 € selon la saison. Je vous recommande la suite médiévale. Mais blague à part c’est un joli village médiéval qui vaut bien le détour et pourquoi pas en vélomobile. Il me rappelle un peu Saint-Paul-de-Vence. Nous sommes venus par le bus 83. Simple comme bonjour. Beaucoup de touristes. Les vieilles pierres fascinent. A chaque escalier, chaque devanture, chaque portail les flash crépitent. Il y a un jardin exotique dont l’entrée est facturée 6€. Je n’y suis pas entré. Cela donne accès semble-t-il à une tour. Allez repos. Une petite 1664. Je préfère rêver à ces bolides musculaires si vous permettez.

En route avec Jean-Baptiste Grenouille et Caco Antibes vers la CROIX DE LUMIÈRE

Drôle de nom me direz vous. Oui Grenouille, Frog. Il aurait peut-être préféré Rainette, mon guide. MAIS QUE FAIRE? Je suis à Grasse, capitale de la parfumerie. Jibé aurait pu s’appeler tout aussi bien Molinard, Fragonard, Galimard, Dior. Mais non il répond au joli nom de Grenouille. C’est tout de même mieux que Gribouille ou Crapaud, non! Oh vous n’avez pas lu le bouquin de Patrick Suskind, Le Parfum (1985). Vous n’avez pas vu le film homonyme de Tom Tykmer non plus de 2006 avec Ben Whishaw, Rachel Hurd-Wood, Dustin Hoffman, Alan Ruckman ? Le heros c’est lui. Et c’est lui mon guide. Chic, vous ne trouvez pas? Vous n’avez pas vu non plus sans doute comme mon épouse le film de 2016 Meurtres à Grasse de Karim Ouaret avec Lorie Pester, Annie Gregorio, Samy Gharbi et Éric Viellard. Eh bien vous êtes exactement comme moi. Elle veut retrouver le parfum du film. C’est ce qui l’a motivée à se rendre dans cette ville qu’on dit un peu décrépite à 16 km de Cannes. Vous savez, lui dit Grenouille, qu’il y a le Musée International de la Parfumerie. Vous savez que tout tourne autour des fleurs à Grasse et en particulier la rose et le jasmin. Elle sait mais ce qu’elle veut c’est parcourir les ruelles, les placettes, les escaliers du Vieux Grasse. Entendre résonner ses pas sous les voûtes et les portails de la Ville médiévale. Grenouille saisit la balle au bond.

Vous avez entendu parler d’une série télé qui racontait la vie des travailleurs italiens qui venaient dans la région cultiver les fleurs à la fin du XIXeme siècle. Ça s’appelait Dans un grand vent de fleurs, tire du roman homonyme de Jeanine Montupet, une saga de Gérard Vergez autour de la lavande, du jasmin et des secrets de famille dont l’action se passe à Grasse et dans ses environs. C’est vrai, je l’avais oublié, j’ai vu la série en 1996 et aujourd’hui encore est imprimée au laser dans ce qui me reste de cerveau la beauté des environs de Grasse.

JE ME SOUVIENS MÊME DU NOM DONNÉ PAR L’HÉROÏNE AU CHAMP DE JASMIN QU’ELLE CULTIVAIT TOUTE PETITE: la Croix de Lumière.

Avec Rosemarie La Vaullee (Sorenza Salvoni), Bruno Wolkowitch (Guillaume Garlande), Marina Vlady (Alexandrine Garlande), Charles Schneider (Felix), Agnese Nano (Louise di Luca), Orso-Maria Guerrini.

Je précise à Jibé quand même que je souhaite voir le marché et que je m’intéresse à la cuisine des fleurs.

Bien c’est noté , ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout. Je vous attends à la gare routière de Grasse vers 10 heures.

Vous arriverez probablement par le bus 500 qui vous mènera de Nice à Grasse, n’est-ce pas?

Oui nous disposerons alors de 3 heures. Ça nous donnera suffisamment de temps pour visiter la Croix de Lumière, j’espère !

Première déception: nous sommes lundi et pas de marché. La plupart des magasins sont fermés. Sur les conseils de Jibé on a commencé d’abord par un petit tour à la boutique Fragonard. On est transporté par la magie des effluves. Frivole, Éclat, Fragonard, Belle de nuit, Ile d’amour. Tous des parfums Fragonard: les cinq miniatures de parfums de collection 35 €. Les mouillettes blanches volètent de nez en nez.

Bref nous avons reniflé les parfums mais pas trouvé la Croix de Lumière. Jibé avait tout simplement omis de nous signaler que la saison des fleurs commence en mai. Pour se faire pardonner Jibé nous conseilla d’aller manger au restaurant Bobo à Cannes à deux pas de la Croisette.

Une pizza formaggio à la pâte bio pour madame et un magret de canard avec gratin de riz et courgettes pour monsieur. Pour boire deux ballons de rosé. Comme d’hab. 45€ l’addition. C’est l’extase. LE Graal.

MAIS SOUDAIN est-ce le vin, est ce l’air iodé du large, mais voilà que Bena se transforme devant le Carlton, puis le Martinez puis le Splendid en Magda, alias Marisa Orth, glorieuse épouse de Caco Antibes, le personnage de Miguel Falabella dans Sai de Baixo.

Devant le Palais des Festivals elle s’exclame:

não vou sair daqui sem colocar minha mão na mão de Pedro.(je ne vais pas sortir d’ici sans mettre ma main dans celle de Pedro)

Et moi ignare je cherche qui bien peut être ce Pedro.

Pedro Almodôvar, claro, CAQUINHO

Comme s’ils étaient amis intimes.

QUOI? MA TRES DIGNISSIME EPOUSE SE PRENANT POUR MADAME MAGDA, PROTOTYPE DE LA FEMME FUTILE EMERGENTE. DÉBORDANTE DE FINESSE ET DE NOBLESSE. PUISQUE C’EST AINSI JE VAIS ME TRANSFORMER EN CACO. DESCENDANT DU PRINCE VIKING AFRICAIN WAISSE FUDER. HEUREUSEMENT LA BELLE-MÈRE CASSANDRA (Araci Balabanian), CETTE CASCACU, EST RESTÉE AU BRÉSIL DANS L’APPARTEMENT DU AROUCHE TOWERS.

JE VAIS GUIDER MA DOUDOU MAGDA EUGENIA SAYAO ANTIBES À ANTIBES, VILLE QUI PORTE MON NOM DE FAMILLE. ANTIBES JUAN LES PINS.

ANTIBIS,

me corrige Magda. Moi je lui réponds au tac au tac dans la langue de Camões:

Cala essa boca Magda. Nada de Antibis, aqui nesse coracao das Zoropas se fala Antibes querida. E só fazer biquinho que você consegue.

C’est ainsi que transformé à Cannes en Caco Antibes j’ai pris le bus 200 pour me retrouver à Antibes où je comptais prendre un café bio dans mon restaurant de plage préféré depuis plus de 25 ans, le Bijou Plage sur la plage des milliardaires.

Malheureusement sur la porte d’entrée on pouvait lire : fermeture définitive suite application loi littoral.

Nous avons parcouru toutes les plages et tous les ports entre VALLAURIS GOLFE JUAN et ANTIBES JUAN LES PINS. Plage du midi, plage de l’ouest, plage de l’est, port Camille Rayon. Port Vallauris GOLFE JUAN.

La croix de lumière court toujours. Mais merci pour tout Jibé et Caco. AVEC DES GUIDES COMME VOUS ON PEUT VOYAGER LES YEUX FERMÉS.