Voulez-vous du ghee?

Le ghee c’est du beurre clarifié. Clarified butter. Fait donc à base de lait de vache (Cow ghee) ou de  chèvre (goat ghee). Au Brésil cela existe sous le nom de manteiga de garrafa même si le processus de fabrication est légèrement différent ce qui fait que les arômes different. J’ai à Mayotte découvert du ghee végétal, végétable ghee, bien pratique pour les végétariens. C’est du palm ghee, du ghee clarifie à base d’huile de palme raffinee. Marque Spoons Brand originaire de Malaisie. Comme beaucoup de ghee végétaux il est coloré au bêta-carotène qui est un produit dérivé d’un champignon (fungus). D’autres sont colorés au curcuma.
Le ghee pour moi évoque l’Inde. On va mettre une couche de ghee sur les naam, les chapati, les rôtis, par exemple. On va en mettre dans les curries, le riz, le dhal aussi.

Mais c’est quoi exactement. Faites fondre votre beurre à feu doux, vont apparaître tour à tour la caséine ( la protéine) puis le petit lait. Vous vous débarrassez de ces impuretés et vous avez du ghee. Le ghee a une durée de vie supérieure au beurre et un temps de fumee lui aussi largement supérieur. 

Le ghee, le desi ghee, le vrai de vrai, c’est le ghee animal à base de lait animal. Depuis quelques années on voit apparaître le ghee vegetal sans cholestérol sans acides trans. On suspecte le ghee d’huile de palme d’être cancérigène. Je me méfie un peu. Mais je viens d’acheter. On verra bien. Je me documente. Les vegan, les végétariens ne jurent que par lui. Mais tout est question de chapelle et de goût. J’ai par exemple essayé de remplacer le lait de vache par des laits de substitutions végétaux comme le soja, l’amande, le coco, la noisette, le riz, le quinoa. Aucun ne m’a semblé satisfaisant. Je tolère plus facilement l’huile d’olive, de colza, de cacahuete, de tournesol, de soja, de coprah, de pépins de raisin, peu importe. Ou alors une bonne margarine végétale. Je n’ai rien contre le lait ni contre le miel. Ce sont des produits animaux certes mais je ne crois pas agresser la gente animale en les consommant.

On peut utiliser de l’huile de coprah et rajouter de la poudre de curcuma (turmeric) ,  des feuilles de curry et des feuilles de goyave (guava leaves) pour donner à ce ghee l’aspect, la consistance et le goût du Desi ghee.

On peut aussi utiliser d’autres huiles vegetales comme l’huile d’olive , l’huile de colza. Ou mieux encore faire un desi ghee vegan à partir de noix de cajou, d’amandes.

Comme je le disais en préambule mon premier thème était brésilien, une spécialité du Nordeste qu’on appelle, manteiga de garrafa. C’est un beurre qui est présente dans une bouteille, d’où son nom « de garrafa »! Je savais que ce beurre était artisanal mais je ne savais pas que c’était du beurre clarifié. Je savais seulement que c’était délicieux étalé sur une « carne do sol » merveilleusement grillée accompagnée de aipim (manioc), feijão fradinho ( haricots Cornille). Le bode da brasa (viande de chèvre ou cabri au feu de bois), le baião de dois, le pirão de leite exigente de lá manteiga de garrafa.

Le ghee est un aliment lié aux croyances hindoues. Il provient de la vache, animal sacré en Inde, et est utilisé à tous les moments de la vie de la naissance à la mort. Il sert de libations aux deva, les divinités. C’est un mets fortement empreint d’ayurvedisme. Sans lactose, sans cholestérol, sans acides trans.

Et si on baptisait les cyclones autrement

Maria, Irma, Jose sont de bien jolis prénoms. Moi, je demande qu’au nom des célébrités et anonymes qui ont porté ces prénoms on débaptise les ouragans. Appelez-les Zananas, Fouyapen, Monben, Zikak, Poyo, Planten, Koko, Dachine, Dombré, je n’y vois aucun problème mais pourquoi traumatiser des centaines de milliers sinon des millions d’humains. Moi par exemple, Jean-Marie de prénom, j’ai subi un traumatisme que je ne saurai pour l’instant évaluer par la faute des spécialistes des ouragans qui ont baptisé le forcené de Maria. Un force 5. Imaginez. Mon prénom lié à jamais intimement au sifflement de tôles, au hululement des vents et au mugissement des flots. Un peu plus et je frôlais la crise cardiaque.

J’ai même un créneau porteur. On pourrait faire comme au PMU prix de Diane Hermès et faire d’une pierre deux coups avec les sponsors qui pourraient ainsi entamer la reconstruction au plus vite. Je vois bien un cyclone Mango Tattinger, ou Dombré CK, ou Dachine YSL, ou Zananas Fanta. Chiche.

En attendant que les réunions au sommet se tiennent je viens de venger la Guadeloupe et tous les Basse-Terriens en engloutissant force 5 le cyclone Zananas en attendant demain de faire le même sort au cyclone Fouyapen. Ah mais quoi ! Vous imaginez qu’on va se laisser tondre comme ça comme des agnelets ? De partout on me demande si ma famille n’a pas trop souffert. Je remercie tous de l’intérêt soudain qu’ils ont pour mon île et j’ai presque envie de leur chanter « Dans mon île » de Henri Salvador. Mais je me ravise. Je leur réponds que j’ai effectivement des gens en Guadeloupe qui font partie de ma généalogie mais plus personne qui fasse vraiment partie de ma famille. J’ai pourtant une demi-soeur de ma mère qui doit frôler les 80 ans que j’ai vue pour la dernière fois il y a 10 ans  pendant au maximum 5 minutes au détour d’une rue de Saint-Claude et trois  demi-sœurs de mon père qui doivent être dans les mêmes eaux mais que je n’ai plus vues pour deux d’entre elles depuis au moins trente ans. Ma grand-mère était le dernier lien fort que j’avais avec la Guadeloupe. Avec son décès il ne reste que des souvenirs d’enfance. Avec le temps les liens se sont distendus, les cousins se sont éloignés, ont eu des enfants que je n’ai jamais vus, se sont mariés, moi même j’ai vécu à travers le monde. La mort en a aussi fauché de nombreux en route et en fauchera encore. Ce n’est pas de l’indifférence mais une preuve supplémentaire que mon pays c’est Wolfok. Je pourrais, il est vrai, vivre sur le mythe de la terre bénie de mes ancêtres où mon dernier souffle retentira mais ma Guadeloupe des années 50 je la vis au quotidien à Mayotte, dans l’Océan Indien.

Et pourtant je ne parle pas plus de dix mots de shimaoré. Un pays c’est un tissage. Sans tissage, sans maillage, la coquille est vide, inerte comme un coco sec sans chair et sans eau. 56 ans d’ailleurs ce n’est pas rien. Je garde mes souvenirs bien au chaud mais j’avance sereinement vers de nouveaux cyclones. Car je n’oublie pas que même s’ils peuvent paraître à priori calamiteux les cyclones n’en sont pas moins une promesse. Promesse de renouvellement, de renaissance tel le phœnix ou le jeune pied de banane qui renaît des cendres.

Certes il me reste ma mère, le dernier pilier de la maison. Mais depuis qu’elle s’est retirée des affaires familiales pour se plonger dans l’amour de Dieu et des enterrements, depuis qu’elle a même choisi de se faire enterrer à Gagnac-sur-Garonne derrière l’église, depuis qu’elle a quitté la métropole pour la Guadeloupe, puis au bout de si peu d’années la Guadeloupe pour la banlieue toulousaine car sans doute elle s’y ennuyait, depuis qu’elle a abandonné ses rêves de mangue et de corossol pour d’autres de raisin et de mûres, je sais que tout ce qui brille n’est pas d’or. Elle se dit prête pour le grand départ. Tout est organisé dans les moindres détails. Elle a même payé pour qu’on fleurisse sa tombe pour un certain nombre d’années. C’est une guadeloupéenne comme les autres. A Noël il y a du boudin et des accras, et toutes les spécialités locales. Elle a plus de 30 petits enfants. Combien seront là pour la porter le jour de son départ ? Je ne parle même pas de moi. Je sais qu’elle n’est pas allée à l’enterrement de sa mère, geste que je n’ai jamais compris, mais que je respecte. Chacun a ses réactions parfois incompréhensibles devant la mort d’un proche. Je laisserai sans doute vu ma présence à es milliers de kilomètres de la Garonne à mes frères et soeurs le soin de l’accompagner dans sa dernière demeure même si je sais que rien ne dit que je ne partirai pas avant elle. Étrange on commence à parler de cyclone Maria et on finit justement sur Marie Thérèse !

C’est la saison du belembe

Je  sais comment on dit belembe en shimaore. Ourajou. j’ai en vain tente de tirer les vers du nez de la revendeuse. Mais un collègue m’a documente.  Piment se dit  putu. Bonda Man  Jacques c’est beberu. Et piman zwazo c’est mgoa. Mais on a bien affaire au même belembe creole et le biri biri ou bilimbi brésilien.  C’est une Panc (planta alimentícia não convencional), une plante alimentaire non conventionnelle, qui rentre désormais en grâce chez les cuisiniers brésiliens après avoir été presque abandonnée. Le belembe est de la même famille que le carambole et à la particularité de pousser directement sur le tronc des arbres.

 Je ne crois pas en avoir acheté auparavant. Je suis certain de l’avoir vu au Brésil sur les marchés mais je n’ai aucun souvenir lié à ce légume. Parmi l’avalanche de mots qu’il me fut donne en réponse à ma question. Comment on le cuisine? J’ai entendu citron, poisson. Il suffit de peu pour le cuisinier amateur. Le prix bas m’a aidé largement à prendre le risque. Avec un € j’ai eu droit à une éternité de belimbi. De quoi remplir une bouteille Fanta d’un litre pour en faire des pickles. Je les lave, élimine les trop jaunes, coupe les parties flasques abimées et les enfile par le goulot de la bouteille. Ensuite je ciselé un demi oignon et deux ou trois gousses d’ail, une cuillère de curcuma en poudre, une cuillère de gros sel, deux cuillères de sucre blanc quoi que si j’en avais sous la main j’aurais pris du sucre de canne roux, un piment Bonda Man Jacques dont j’ai prélevé auparavant les graines hot hot hot. Puis j’ai rempli aux trois quarts de vinaigre blanc et complété par de l’huile d’olive. Et voilà on appellera ça achards de belembe à la mode Wolfok.

Avec quelques autres belembe j’ai fait un rougail viande assaisonnee. Viande assaisonnée c’est en fait du corned beef. En fait je voulais au départ faire un rougail avec du thon mais je n’avais ni thon ni ouvre boîte de boîtes de thon. Par contre la boîte de viande assaisonnée s’ouvrait sans effort par simple traction de l’index et du poignet. J’ai opté pour la facilité. Mais croyez moi les deux sont bons. Moi qui suis pesco végétarien de coeur je dois avouer que j’ai un faible pour le thon et la sardine en boîte. J’en ai toujours un stock. À l’huile, au naturel pour le thon, au piment et à l’huile pour la sardine. Et bien sur car je ne suis pas seulement de fer un peu de corned beef pour se souvenir du bon vieux temps de carnivore.

Mais revenons à mon colombo de corned beef aux belembe, feuilles de bok choi ou pak choi, aubergines, tomates. Je fais revenir dans l’huile d’olive l’ail, l’oignon, le colombo, les feuilles de bok choi. J’ajoute une boîte de concassée de tomates (400g), une boîte de lentilles (400g), un peu de sauce de soja, puis mes 270 g de boeuf assaisonné. Deux petites tomates. Du sel. Un piment entier bonda Man Jacques pour parfumer et la touche finale trois quatre belimbi coupes en rondelles. On laisse mijoter à feu doux. Je ne vous dis pas combien de temps et de fois vous allez dire miam miam. It’s la tuerie !

Pour accompagner ça du riz blanc cuit dans de l’eau et une cuillère d’huile.

Et pour terminer une salade composee de belembe, tomates, bon choix, oignons, ail.

Je coupe les belembe en quatre et je les recouvre d’eau salée pendant dix minutes. Puis je les prépare comme n’importe quelle salade.et les accompagne de bok choi tomates, ail, oignon, huile d’olive et sauce soja. Comme j’ai déjà du piment dans le colombo je n’en ai pas rajouté ici.

Eh oui pour certains c’est bientôt l’automne la saison des marrons et des noix, des girolles et autres champignon. Pour moi dans l’océan Indien c’est la saison du belembe. Les Mahorais ne consomment que la peau du belembe qu’ils prélèvent, jetant aux razye la chair et les graines. Cette peau est mise à griller rapidement sur les braises pour qu’elle prenne une couleur noire, puis pilée au mortier-pilon avec le piment, on rajoute alors du citron, des oignons hachés et du sel et voilà. Delicious.

Vive la banana


Chaque fois que je mange une banane qu’elle soit verte, plantain, pomme, figue ou dessert ou Cavendish il me revient en mémoire le spectacle que proposait un amuseur public africain en face du centre Pompidou à Paris. Il jouait de la batterie sur des poubelles et toutes sortes d’objets étranges mais le clou du spectacle c’est quand il donnait un coup de baguette sur une banane attachée à une corde au climax d’un solo de batterie. Parfois il faisait mine de frapper puis se ravisait avant de désintégrer 5 minutes après la pauvre banane.

Ici à Mayotte on mange beaucoup de banane verte, cuite, comme dans le mutsuhola ou rôtie la plupart du temps en duo avec le manioc ou le fruit à pain. C’est actuellement la haute saison de la banane verte et du manioc, ainsi que du taro. Le fruit à pain se fait discret. J’imagine que bientôt ce sera lui qui fera l’objet de toutes les convoitises. Et toujours pas de gombos en vue à l’horizon.
J’aimais autrefois les poyos avec le fruit à pain et la queue de cochon.

Maintenant j’essaie les poyos rôtis avec le thon. Une tuerie. Ne pas exagérer sur le piment. Délicieux avec des achards de mangue.

Bon il n’y a pas que le macaque singe qui aime les bananes. Les guenons aussi, les ouistitis et les orang-outangs.

Par contre après Irma et Maria les bananes deviendront une denrée rare aux Antilles. Les bananeraies ont été rasées, les pieds arrachés ou sectionnés par les ventouses suceuses de la cannibale. On oublie souvent que la bananier n’est qu’une herbe, une herbe volumineuse mais une herbe quand même. Mais je me demande parfois si au lieu d’avoir à planter, à replanter des bananes après chaque déflagration cyclonique il ne faudrait pas revoir une politique agraire trop intéressée à l’exportation de biens agricoles et trop peu amène à produire localement biologiquement respectueusement des rythmes de la nature. Planteurs e banane reconvertissez vous à l’agriculture biologique. Regardez ce qui a résisté aux balafres du cyclone et prenez-en de la graine. Le chemin de l’autosuffisance alimentaire antillaise passe par une remise en question de l’intérêt bien compris des uns et des autres

Mayotte et les flibustiers réunionnais, sénégalais, malgaches et guadeloupéens

Entre Mayotte et la Réunion il existe, je le sen,s une histoire d’amour et de haine. La Réunion c’est l’antichambre de la métropole, là où on peut se faire hospitaliser, faire une formation, suivre des études, une île qui envoie sur Mayotte les meilleurs éléments de ses cabinets pour remporter les appels d’offres dans tout ce qui fait appel à une certaine technicité. D’ailleurs dans les années 70 lors de la construction des routes nationales beaucoup de travailleurs réunionnais sont venus travailler sur l’île hippocampe et y ont fait souche.

La Réunion a aussi une influence notable sur la gastronomie mahoraise. Achards de mangue, rougail tomate, poulet sarcive, massala, brèdes de toutes qualités, zourites, chèvres, samoussas, bouchons peuvent être achetés partout.

Même si la cuisine mahoraise ne se résume pas à bananes vertes et manioc rôtis, ailes de poulet (mabawa) et brochettes de boeuf, piment, mataba (feuilles de manioc pilées au lait de coco), riz omniprésent à tel point que la majorité achete le riz par sacs de 10 à 25 kilos et qu’on trouve peu de gens qui achètent par kilo ou demi kilo comme en métropole. La tomate, le concombre, l’ail, l’oignon, le curcuma, le lait de coco, les noix de coco sèches, les tarots sont les ingrédients de base avec les brèdes, les feuillages. On vend aussi du ghee, du beurre clarifié. Et beaucoup de conserves type tomates concassées. Le lait en poudre est aussi très prisé.

J’ai découvert hier en visitant pour la première fois le marché de Mamoudzou un nouveau plat : la soupe au riz. On vous sert un bol copieux de bouillon  de riz assaisonne de graines de cumin semble- t-il pilees ( 0,50 cts le bol). Il suffit ensuite de sucrer selon ses gouts. Cela s’accommode au petit déjeuner avec bananes et manioc rôtis, ailes de poulet ou brochettes de viande grillees et de l’eau. Étonnamment dans les gargottes qui proposent ces petits dejeuners on ne vous propose pas de café mais du thé ou du coca.

Mais Mayotte c’est aussi d’autres îles.

On propose aussi quelque part une daurade, taboulé salade verte en tartare (citron, huile d’olive) ou en tahitienne (coco, citron, épices)

Là encore on vous propose des jus artisanaux frais  (evie, passion, papaye, melon) en contenance de 20 et de 45 cl

Sur la rue du Commerce près de Balou j’ai découvert un charmant petit restaurant nommé Moifaka. J’y ai gouté à un carry de thon blanc façon réunionnaise délicieux servi avec riz blanc, salade et piment pour la modique somme de 8€. Le carry comporte pommes de terre et haricots verts. Une belle réussite. J’ai aussi apprécié l’accueil et la décoration de ce restaurant et en particulier ses tables et chaises en métal colorées orange et mauves achetées chez Balou ( je voudrais les mêmes chez moi) mais aussi la bouteille dans laquelle on y sert l’eau vraiment très belle elle aussi. La cuisinière ou propriétaire, je ne sais, Moina est malgache et veuve d’un guadeloupéen. Elle m’ a bien fait rire en me disant que son mari aimait faire des dombrés ( elle avait oublié le nom mais dès qu’elle m’a dit avec de la farine mon visage s’est illuminé) et en mettait dans son curry de thon. Je lui ai dit que moi aussi chaque fois que je le peux je mets des dombrés dans mon colombo ou mes haricots rouges ou lentilles. Et je l’ai félicitée pour ses haricots verts dans le carry. Le mari de Moina était alcoolique et en est mort à Mamoudzou. Triste destin. Le monde est infiniment petit parfois. J’aurais dû lui demander le nom de famille de son mari. Et de quelle ville il venait en Guadeloupe.

Quelle coïncidence. La veille j’avais rencontré dans mon bar préféré de Cavani Sud, au Baraka de Mohammed le Grand Comorien et de la Congolaise Angèle, j’avais rencontré Aristide, professeur d’espagnol de deux ans mon cadet, grand amateur de vin rouge, et Alexandre, sénégalais par son père et guadeloupéen par sa mère apparentée aux Gace et aux Serin. Je lui ai immédiatement communiqué sa généalogie bouillantaise où j’avais une trentaine de Gace et Serin. Alexandre est plus jeune qu’Aristide, il a fait des études de droit à Paris, a vécu aux Antilles où il a travaillé aux Impôts à Basse-Terre et a été muté je crois il y a un an à Mamoudzou.

Avec ces deux phénomènes polyglottes comme moi j’ai passé une bonne soirée.

Une bonne soirée à parler de Sénégal, des Antilles, de Mayotte, des États Unis, du Brésil. Ils m’ont offert une bière et un ballon de rouge. Je n’avais pas bu de vin depuis que j’étais arrivé à Mayotte. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. Alexandre est très axé sur les voulos au bord de plage et les fêtes antillaises. Aristide ne boit que du vin. Il m’a surpris en me disant que la Casamance est lusophone. Il parle espagnol et portugais. Il est docteur en espagnol diplômé à la Sorbonne. Je ne sais pas s’il est heureux comme Alexandre ici à Mayotte qui aime bien Mayotte mais préfère les Antilles et surtout les poissons grillés au feu de bois. Ici malheureusement les poissons sont frits. Je leur ai parlé de gombos, que je savais cuisiner le mafé, le soupoukandja mais pas le thiéboudienne mais qu’à l’occasion je pourrais faire une colombo party avec dombré et poisson puisque tous deux vu leur ascendance sénégalaise ne mangent pas de porc. Ou alors une bonne feijoada de fruits de mer, un bon cozido ou une bonne maniçoba puisqu’ici la feuille de manioc pilé est partout disponible.

Attendez que je m’installe, attendez que je m’organise. Le monde est vraiment petit. A un moment donné j’ai évoqué le terme ZamZam qui est le nom de l’épicerie de Wally, un autre sénégalais qui habite tout près de chez moi. Je leur ai donné l’explication du terme qui vient du Coran ainsi que du terme Baraka. C’est alors qu’Alexandre me dit qu’il était allé à Los Angeles dans un bar africain appelé ZamZam. Je présume donc qu’Alexandre n’est pas musulman ou s’il l’est n’est pas trop pratiquant. Ou bien qu’il a été élevé dans la tradition catholique et musulmane. Ce que je sais c’est qu’Aristide est athée et se fatigue vite après quelques verres de rouge. Il s’endort alors. Il me fait penser à mon ami cachaceiro Jaldo Caatingueiro du Brésil. J’ai déjà compris qu’il ne faut jamais le contredire car il se braque aussitôt. Je sais être diplomate. Il est athée et c’est assez rare. Nous avons au moins ce point de convergence. Il aime le bon vin, la bonne conversation, nous avons fréquenté tous deux la Sorbonne, sauf que lui a fréquenté la vraie Sorbonne alors que moi je n’ai fréquenté que la Sorbonne Nouvelle. Quant à Paris VIII n’en parlons même pas.

Mais c’est moi qui ai le dernier mot. Je suis le plus âgé de tous. Respect pour mes cheveux blancs et ma barbe blanche.

Je les écoute tous, suis leurs conseils d’habitués plus que moi dans la région. J’entends Dakar, Dubai, Métropole. Wally, l’épicier marabout, qui depuis que je lui ai parlé en anglais ne me parle qu’en anglais, Aristide le prof d’espagnol sorbonnard déclassé, Alexandre le gwado-sénégalais qui fait plus jeune que son âge, employé aux Impôts, ancien prof. Ces polyglot-trotters tous unis sous le haut patronage des hippocampes et des makis. Nous sommes en quelque sorte les baroudeurs, les corsaires, les flibustiers, les pirates de ce brave nouveau monde.

Une eau naturellement parfumée à l’ozone

Le climat tropical exige qu’on se désaltère à tout bout de champ. Surtout en saison sèche qui va de juin à décembre. Les eaux se font concurrence molle. Edena, l’eau pure du cirque de Mafate, à la Réunion, lentement filtrée au coeur de la roche volcanique, qui après avoir sillonné les reliefs les plus préservés de Mafate, vient s’épancher au pied du Cimendef ! L’eau Saint Benoît de Saint-Martin d’Abbat dans le 45. L’eau Cristalline captée dans la source cristal ROC en grande profondeur à Ardenay-sur-Merise dans un site protégé  sur un territoire forestier de 10000 hectares. On croit rêver.

Et puis il y a O’jiva. L’eau mahoraise  naturellement parfumée  à l’ozone. J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour lire ozone, je croyais lire arôme. Mais finalement quel goût à l’arôme de l’ozone. Cet ozone dont les couches sont néfastes pour l’homme. Bonnes pour l’eau ?

Je sais que quand on prend de l’eau de source avant de la mettre en bouteille on la filtre pour éliminer les traces de fer et de manganèse instables. Mais je n’avais jamais prêté attention à l’ozone comme agent filtrateur. Soit, qu’on l’utilise ainsi mais de là comme O’jiva, eau rendue potable par traitement à l’aide air enrichi à l’ozone, captée dans le réseau de Koungou, avoir l’audace de mettre en valeur un parfum d’ozone comme s’il s’agissait d’une eau jaillie du sein de la terre il y a selon moi un pas de trop qui a été franchi.

On sait que Mayotte souffre d’un manque de ressources en eau. Elle dépend pour 80 pour cent des ressources superficielles constituées des rivières et de deux retenues collinaires à Combani et Dzoumogné. Kesako? Pour 18 pour cent de ressources profondes ( les forages) et pour 2 pour cent du dessalement de l’eau de mer par le procédé dit d’osmose  inverse. Il faudrait pour bien faire une autre retenue collinaire qui permettrait de donner à l’île son indépendance hydrique. Mais cela demande des investissements que l’Etat n’est pas apparemment prêt à assumer sur le 101ème département.

Une bouteille d’un litre et demie d’eau se vend entre 0,62 € et 1€50 en fonction du réseau de distribution : Bdm (Jumbo Score, Score et Snie),  groupes Somaco, Discount, Sodifram. Ces groupes ont accepté de participer au dispositif BQP bouclier qualité prix et de publier chaque mois les prix d’une cinquantaine de produits pour montrer leur lutte contre la vie chère.

La Smae la société mahoraise des eaux a encore bien du pain sur la planche, elle qui demande à ce qu’on lui verse 88 € pour tout branchement à son réseau.

On met même des salouvas aux régimes de bananes.


J’ai déjà vu cultiver des poires dans des bouteilles qu’on remplissait d’eau-de-vie quand les dites poires arrivaient à maturité. Mais je n’avais jamais vu de régime de banane fagottée de salouva. Le salouva est le vêtement par excellence des mahoraises. Il est ample et large. Dessous on porte un body. C’est un peu comme s’habillent les Indiennes. Mais pourquoi imposer tel accoutrement à un régime de bananes. Pour l’éloigner de la convoitise d’autrui?  Ou au contraire pour stimuler chez le flâneur que je suis le désir? Pour cacher le degré de maturité des bananes aux moustiques? Affaire à suivre!

Mon premier mazaraka

Un mazaraka c’est à Mayotte un mariage. Sur l’île de la Grande Comore cela s’appelle un yada. C’est un mariage simple juste pour dire, pour faire savoir, pour officialiser les épousailles. Mais ce n’est qu’un échelon, une toute petite marche, par rapport à l’apothéose, le grand mariage, qui lui rime avec extravagance, richesse. On va à la mosquée, on prie puis tout le monde est convié à manger et boire. Au menu du jour du riz, du lait caillé, du kandé (de la viande de boeuf), des tripes de boeuf en sauce, un rougail et du mataba. 

C’est tout à fait par hasard que j’ai été invité. Je me baladais comme d’habitude et je vois dans une ruelle à huit heures du matin quatre ou cinq feux de bois. Sur l’un d’eux une marmite bout déjà. Ce sont des brèdes. Je vois aussi une vingtaine de boîtes de lait de coco, des ambrevades encore dans leur sac plastique, les tripes de boeuf. Je pense. Il doit y avoir une brochetterie en plein air le samedi midi. Je m’approche de celui qui semble être le propriétaire. Vous allez faire des brochettes? Oui me répond-il. De poulet, de poisson, de viande? Seulement de poulet et de viande. Et des plats, je vois un sac de 20 kilos de riz, vous devez faire des plats. Sa femme approche, souriante. Oui on va faire du mataba, des brèdes, du riz et du kangué. Super, ce sera prêt pour quelle heure? Treize heures. Et vous faites le plat à combien? C’est gratuit. C’est gratuit? Mais pour quelle raison? C’est une fête religieuse. Quelle fête religieuse? C’est le mariage de notre fille. Ooh excusez moi, j’ai cru que vous étiez une brochetterie au grand air. Mais il n’y a pas de problème. Venez à 13 heures manger avec nous. Oui ce sera avec plaisir mais laissez moi vous donner au moins un coup de main. Mais non cuisiner c’est le travail des femmes. Je lui demande si je peux venir comme je suis là en short, en tunique indienne et en sandales. Non, vous mettez un pantalon et une chemise. Je dois amener quelque chose, une boisson ? Non, vous êtes invité.

Je rentre chez moi, je me pomponne, me mets sur mon 31 avec mon vieux pantalon de shingteng. Ma belle chemise mauve et mes souliers de cuir marron achetés en promotion à Montpellier. J’arrive à 13 heures pile. Les hommes sont déjà là assis par terre en cercles comptant sept ou huit personnes. Je dois ôter mes chaussures pour m’asseoir sur les nattes. 90 pour cent des hommes portent koffyah et boubou. Le père de la mariée m’installe à une table où se trouvent les plus anciens et remet à tous ces seniors un sac jaune contenant 3 boissons (une bouteille d’eau, un Coca, et une Oasis Tropical) et 3 morceaux de gâteau enveloppés dans du papier alu. Mon guide est un professeur d’arabe et anglais à la retraite. Il m’explique un peu les plats. Surtout le lait caillé qu’on peut mélanger au riz et manger salé ou sucré. C’est délicieux. On m’offre aussi une sorte de coca à base de fraise. Pas d’alcool. Pas de fourchette, pas de couteau. Juste une grande cuillère. Et on me dit que si je veux je peux manger à la main. Très rapidement tout le monde s’éclipse. Je prends moi aussi congé. Je remercie le père de la mariée. Mais c’est lui qui me remercie. On m’explique que j’ai mangé et que manger c’est un travail. J’ai donc travaillé pour lui même si je n’ai pas prié. Je leur demande de m’appeler pour travailler à nouveau e cette façon  dès qu’ils en auront besoin, que je veux bien faire cet effort… je récupère mes chaussures. Je pars avec mon sac de victuailles. Je n’ai vu ni le marié ni la mariée mais j’ai bien mangé.

À la sortie les femmes cuisinent. Les cuisinières n’ont toujours pas mangé, me disent-elles. Mais je suis sûr que vous avez goûté. Bien sûr, me répondent-elles en riant. Elles sont en train de concocter dans un énorme faitout des brèdes mourongues. Le mariage ne fait que commencer. J’ai fait ma part de travail. Je me suis fait de nouvelles connaissances. Vivent les mariés. Le mois d’août s’achève.

 Je n’ai rien vu, il n’y a eu ni chants ni  danses mais en rentrant chez moi j’entends les échos des femmes d’Anjouan qui chantent leur mélopée. Je les ai souvent entendues mais jamais  vues. Je sais où elles sont. Je vais au spectacle. Là encore c’est gratuit. La cérémonie s’appelle Tahri. C’est une répétition. Il n’y a que des femmes si on omet les 3 hommes de la sono, un caméraman et un photographe. Et un homme âgé portant koffiah et boubou que je décide être le père de la mariée. Au centre dix-sept instrumentistes tambourinaires vêtues de jaune et blanc et parmi elles une ou deux solistes au chant assises sur des chaises vertes. Oui aussi douze femmes qui  portent des couleurs différentes, le meme imprime. Aux cheveux toutes ont un diadème de fleurs blanches. Je remarque aussi ds colliers de fleurs blanches et rouges. Il y encore 6 jeunes filles arborant des salouvas imprimés de rouge. J’essaie d’identifier la mariée. Tout le monde chante. Tout le monde danse. Il y a aussi l’assistance, le troisième cercle. Je ne rentre pas, je reste une heure debout. Espace de femmes et enfants ce soir. Je suis pour ainsi dire le seul homme extérieur qui regarde le spectacle.

Comme ce midi était l’espace des hommes. Le rythme est torride mais où est donc la mariée? Je cours sur internet pour retrouver un article sur Plaisirs d’Anjouan.

Brochettes, piment, banane ou manioc grille 

Les brochettes sont une institution ici à Mayotte. Il y a des lieux de plaisir appelés brochetteries. Elles peuvent être de viande de boeuf, de poulet ou de poisson. Boeuf et poisson coûtent normalement un euro les trois unités. Le poulet coûte un peu plus cher deux euros les trois. Ces brochettes sont servies à même les broches, longues et effilées. Pas de fourchette, pas de couteau. On vous sert dans une assiette vos brochettes. Dans un autre assiette deux trois cuillères de sauce piment. Un verre et une bouteille d’eau. Vous avez le tableau. Un bon mangeur prendra pour trois euros de brochettes et recevra donc neuf broches au fil desquelles sont embroches cinq morceaux de viande. Ce n’est pas la viande la plus tendre mais d’astucieux assaisonnements vous en font oublier la durete de la chair. Moi j’ai pour habitude, je le dis assez et je le redis encore, d’aller là où je vois ou des seniors ou des mères de famille accompagnées de leurs enfants. C’est pour moi un gage de qualité. 

Or aujourd’hui je me baladais dans M’Tsapere en cette fin d’après midi quand mes narines frémissent d’aise. Je renifle profondément. Ah je les connais mes narines, je les ai larges et profondes, ce n’est pas deep throat c’est deep nose. Franchement c’est de la maltraitance d’exciter ainsi les narines des gens. Harcelement de tous les sens. Mes décodeurs olfactifs ont fonctionné au quart de tour. Brochettes, brochettes, on entend au fond de moi retentir des sirenes. Les lumières rouges clignotent. La pompe, ban nou le ! 

Je presse le pas pour fuir de cette pollution mais j’ai eu le temps de voir que l’antre de perdition était plein de  personnes de tous âges. Je continue ma promenade. Discute avec un bonhomme à tête de rasta ne en 1950 qui me dit vouloir travailler la terre et distiller de l’ylang ylang. Je lui dis que ce serait plus rentable de distiller du rhum Mahorais. C’est la faute à la France si on n’a pas de rhum me dit notre homme. Il me dit qu’en me voyant arriver dans sa direction il a cru que j’étais d’Anjouan. Puis il me demande une cigarette. Je ne fume pas. Désolé. Alors tu peux me donner 5€ pour acheter un paquet. Ah mais je viens d’arriver. Grosses dépenses pour le billet d’avion. D’ailleurs je cherche un appart. Vous en connaissez un à louer dans les 300€ ? Je continue la route. Je comptais aller à une brochetterie près du port mais les odeurs de viande grillée de brochettes Kinaza m’ont brouille la vue et je me retrouve l’air de rien devant le premier brochettis. On me sert une assiette de piment, une assiette de manioc grille et une assiette avec trois brochettes . Car je ne fais jamais confiance absolue en matière de mangeaille. Je suis comme Thomas je veux goûter pour croire. Hummmmmmmm la viande fond dans ma bouche et pourtant elle n’est pas fondante. Le piment me fait sauter, mais bon sang d’Anjouanais ne saurait mentir. Heureusement qu’une bouteille d’eau m’a été servie. Je remarque des mots en arabe écrits sur la bouteille. Mon verre est ciselé d’arabesques. Je n’ose demander une bière. D’ailleurs je doute qu’on en serve. J’ai appliqué conscencieusement toute la force de mes machoires sur ces morceaux de viande. Il n’y a rien à dire, ils sont goûteux, on pourrait meme se passer de piment, ça n’a pas duré cinq minutes. J’appelle la serveuse. S’il vous plaît je voudrais encore 2 euros de brochettes.

Après cela je paie mes 4 euros. Je reviendrai demain pour goûter les bananes.

Entre Inde et Afrique

Entre Inde et Afrique la jeunesse de Mayotte danse le mgodro, le coupé decale, la danse indienne. Ici c’est Sheryl Isako et son Come  and Dance, featuring Clinton Hamerton, la c’est Watch out for this de Bumaye featuring Busy Signal, the Flexican et FS  O Green sur une chorégraphie  de Hangar Dancefloor. C’est encore Amitabh Bachchan et Shah Rukh Khan dans Say Shava Shava . 

Bollywood et Nollywood s’entrechevetrent, c’est un eternel cinema ou s’affrontent tradition et modernité, enracinement et allophonie.

Entre le film une famille indienne aux choreographies lechees et la danse dite coupe décalé aux choreographies osees on a deux versions d’une même volonte de s’ancrer dans un univers de couleurs chatoyantes, de sensualité et de rythmes assourdissants