Il s’appelait Chereli, il était plombier

Nous avons parlé environ deux heures à la terrasse du restaurant chez Sophia. Nous étions trois dimanche  matin à discuter de tout et de rien. D’un côté Abdul, 50 ans, Mahorais, revendeur de pièces détachées  de voiture, de l’autre lui, Chereli, mahorais légitime, lui aussi, 57 ans. Il a raconté qu’il avait habité 40 ans en France. Parti de Mayotte à l’âge de 16 ans il avait  habité Marseille, puis Le Vigan, dans le Gard. Moi je lui ai dit que nous nous étions peut être croisés puisque moi aussi j’avais habité Nîmes dans le Gard. Il a vécu son temps en métropole puis il est retourné dans son M’Tsapéré natal. Il m’a raconté la Mayotte de son enfance, quand la mer arrivait au pied du restaurant où nous étions, que la rivière Majimbini allait jusque devant la mosquée et le dispensaire, que juste derrière il y avait une digue et que tout M’Tsapéré qui se trouvait après la digue était en zone inondable. Il m’a parlé des bangas en altitude qui risquaient de débouler en cas de pluies intenses à cause de la déforestation et de la fièvre immobilière, des cyclones d’autrefois qui faisaient de gros dégâts, de la pharmacie de M’Tsapéré qui était en première ligne en cas de montée des eaux ( j’ai su plus tard que lui et sa famille étaient propriétaires des murs de cette pharmacie et qu’ il habitait au dessus de cette même pharmacie avec son frère).  Il m’ a parlé d’un fruit qui s’appelait bonbon et qui avait disparu, de M’Tsapéré et Cavani qui autrefois n’étaient que  des champs de banane et de cocotiers, qu’autrefois il y avait des fruits à pain partout et qu’il suffisait de demander pour recevoir, il s’est plaint des voisins, les Comoriens, il m’a dit qu’autrefois il faisait en pirogue la traversée de la baie pour aller de Sada à Boueni. Qu’il avait même fait M’Tsapéré-Boueni en pirogue. Que ça prenait toute une journée à pagayer. On a aussi parlé football. PSG, Barcelone, OM. Football brésilien, français, Neymar, il avait un avis sur tout.  Football, économie, gastronomie. J’ai parlé gombo, il connaissait, bélembé non, igname, taro que lui appelait songe. J »ai appris plus tard qu’il savait bien cuisiner. J’ai appris plus tard qu’il était du genre gros bagarreur du temps de sa jeunesse et qu’on le retrouvait  souvent la chemise en sang. J’ai appris plus  tard que c’était  un adepte inconditionnel du whisky, j’ai appris plus tard qu’il en avait bu deux dimanche  matin, un chez Sophia et un dans le  bar d’à côté après que Sophia ait refusé de lui en servir un deuxième, j’ai appris plus tard que je l’avais rencontré déjà  vendredi à midi alors que  je mangeais ma sauce crabe et qu’il était lui accompagné  de deux congolaises de fort gabarit et de vertu douteuse, je me souviens juste qu’elles buvaient et mangeaient alors que lui buvait seulement. Il n’aimait pas manger le midi, l’ai-je entendu dire.Je suppose qu’il était adepte des siestes frauduleuses. Il m’avait dit que tout M’Tsapéré appartenait à sa grand-mère et que c’était un clan. Tout le monde était apparenté. D’ailleurs me dit-il là où vous habitez c’est moi qui ai fait la plomberie. Il était l’oncle du propriétaire de mon appartement. Nous avons comparé Mayotte en long et en large avec la Guadeloupe et le Brésil.

Nous parlions sur la terrasse pour la première fois. Je lui donnais environ mon âge. Je pensais qu’il était à la retraite.

Ce dimanche-là je ne l’ai vu rien boire. Il ne buvait pas mais pourtant je l’ai vu sortir du bar d’à côté.

J’ai été sans doute l’un des derniers à le voir en vie. Il est parti pour d’autres sphères vers 23 heures dimanche chez son frère au-dessus de la pharmacie. On l’a transporté immédiatement  à la maison familiale, située là où moi j aussi j’habite. Moi je dormais du sommeil du juste. Je n’ai rien entendu. Ni tambour ni trompettes. La famille l’a lavé, pomponné, habillé pour sa dernière virée. Juste en-dessous de là où je dormais.

Ce matin en sortant de chez moi vers sept heures du matin il y avait un attroupement de vieilles femmes dans la cour intérieure de la maison. Chose inhabituelle. La soeur de la proprio est sortie de chez elle et m’a prévenu. Aujourd’hui il va y avoir un peu de bruit. On va probablement boucler la rue. J’ai cru à un mariage. Non m’ a-t-elle dit. Mon oncle vient de mourir. Il avait déjà eu une avc. Cette fois-ci, il n’a pas résisté, ce dimanche lui aura été fatal. On l’enterrera vers midi, après la prière à la mosquée au cimetière de Manzarisoa.

Je n’ai pas fait le lien entre l’homme du Vigan et ce défunt. Ce n’est que le soir vers 19 heures que j’ai appris la disparition de l’amateur de congolaises de fort gabarit et de whisky.

On est bien peu de chose et mon amie la rose me l’a dit ce matin, comme diraient Natacha Atlas en choeur avec Françoise Hardy.

Il disait qu’autrefois on pouvait plonger dans la rivière à partir du pont de Mtsapéré.

Cela faisait un an et demi qu’il était rentré au pays. C’était somme toute un bon vivant. Ça aurait pu être moi, ce fut lui. Ce soir j’ai passé deux autres petites heures à évoquer sa mémoire autour d’une bière Three Horses et quelques bananes grillées avec Abdul et Sophia. Quand je suis rentré chez moi vers 19 h30 il y avait encore foule. Des femmes entraient chargées de gamelles de riz. Des hommes dans la rue faisaient la palabre. La vie continue, Inch Allah !

Il m’avait demande de lui dire si la plomberie était au point depuis qu’il avait fait la dernière révision, je n’avais pas osé lui dire que l’évier était en ce moment bouché …

Chaque fois que j’entendrai bêler le troupeau de chèvres de Mtsapéré qui traverse les rues vers 6 h au petit matin je penserai désormais à lui, Chéreli le plombier qui fut aussi un temps chaudronnier. Nous nous demandions dimanche qui était le propriétaire. Il le savait sûrement.

J’aurais aimé lui demander s’il avait déjà ramassé des kwizites au bord des îles du nord auxquelles l’océan Indien sert d’écrin.

Il aura probablement eu un bel enterrement avec tous les notables défilant ans les rues de Mtsapéré mais je doute que quelqu’un ait versé sur son linceul que j’imagine blanc quelques gouttes de whisky pour lui souhaiter bonne route. Aurait-il préféré un Johnny Walker ? Je l’ignore ! Il ne portait les deux fois où je l’ai vu ni boubou ni bonnet.

Mes intercesseurs locaux

Demain fera un mois que j’ai quitté les bords tranquilles de la Charente. Je ne traverse plus le pont Pallissy mais le pont sur la rivière Majimbini. Tout un monde sépare ces deux ponts.

En revanche l’0céan Indien en  permanence à portée de vue pour me baigner les yeux. Parfois je me demande si j’en sors gagnant ou perdant. Vivre en terre musulmane est tout un sacerdoce pour un athée fervent et pieux comme moi. J’entends tous les sons de cloche qui tintillent à mes oreilles.

Le discours de mon ami Wally, commerçant sénégalais, propriétaire de l’épicerie Zam Zam, âgé de 59 ans, qui a vécu 16 ans en Arabie Saoudite et qui est marié avec une mahoraise.

Le discours de Mohammed, le patron de snack bar comorien âgé dans les 60 ans lui aussi, qui a vécu et travaillé en métropole.

Le discours d’Olivier, un prof franco-togolais, prof de math à Mayotte et semble-t-il futur séminariste, né à Grenoble, qui a vécu en Guyane, prof de math ici.

Le discours de David qui se dit sud-africain mais que je crois congolais, qui vend ses légumes toute la sainte journée à Mamoudzou.

Le discours de mes collègues prof et éducateurs Mahorais, hommes et femmes âgés entre 25 et 45 ans avec qui je travaille et qui me donnent leur vision de Mayotte.

Le discours de Sofia, propriétaire de restaurant de cuisine mahoraise, 58 ans selon ses dires, qui a vécu comme moi à Nîmes et Kourou en Guyane Française et qui vient de rentrer de Castres pour s’installer semble-t-il définitivement au pays.

D’autres encore anonymes qui m’expliquent chacun à sa façon la société mahoraise.

Tous me disent à un moment  ou un autre comme une figure imposée en direction du bleu bite que je suis: Attention ne sors pas la nuit. Ne traverse pas les bangas ( les favelas locales). Range ton portable! Ne porte pas de pochette ! Avant de partir j’avais lu risque de palu. Faites un traitement de nivaquine. Attention aux moustiques. Attention aux mille pattes, les fameuses et terribles scolopendres dont la piqûre est extrêmement douloureuse. Attention aux islamistes. Attention à l’eau. Attention aux légumes. Attention aux fruits. Attention au sida. Attention aux comoriennes, surtout celles originaires d’Anjouan et aux malgaches qui n’en veulent qu’à ton argent. Attention au poisson que tu achètes et qu’on vend sur des brouettes. Tu penses acheter un kilo mais en réalité leurs balances sont truquées. Attention, watch out, fais gaffe, wouvè zyé.

 J’écoute, je comprends, je comprends les peurs que fait surgir le mot Islam, voire le mot Afrique dans mon entourage, voire le mot misère ou sous-développement. Mais voilà. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Pour moi Islam, Catholicisme, Hindouisme, Vaudou , Spiritisme contribuent à la même aliénation. Ce qui m’intéresse ce sont les soupapes qui permettent à ces systèmes répressifs de fonctionner. J’ai bien compris qu’en terre musulmane le porc est tabou et que la consommation d’alcool est un péché. Je n’aime pas les hypocrisies religieuses qui consistent à afficher publiquement une image pieuse et d’être en privé le pire des mécréants. L’autre jour une femme a refusé de me serrer la main en me disant que l’islam ne le permettait pas et pourtant tous les matins je fais la bise à mes collègues femmes qui sont toutes deux musulmanes. On voit bien qu’il y a de nombreuses versions de l’islam. Tout comme il y a de nombreux sous produits ou produits connexes du catholicisme. Il y a des intégristes partout. Moi en tout cas je n’oublie pas que catholiques comme protestants et musulmans ont accepté si ce n’est justifié l’esclavage.

Je sais que de nombreuses personnes âgées boivent leur bière en cachette pendant le Ramadan à l’heure où ils jurent par monts et par vaux qu’ils pratiquent le jeûne. Il en a probablement été de même autrefois pendant le Carême quand la foi chrétienne était encore solidement ancrée dans les moeurs. Ce que je sais c’est qu’officiellement à Mayotte il est interdit aux épiceries de vendre des boissons alcoolisées entre 20 heures et 8 heures du matin en semaine et le dimanche à partir de 14 heures jusqu’au lendemain 8 heures du matin. Il suffit de prévoir son stock. Mais de toute façon on trouvera toujours un commerçant malgache pour vous servir votre breuvage préféré. Ce qui est sûr c’est que le matin de bonne heure les cadavres de canettes jonchent les trottoirs aux abords des lieux de perdition.

La cible préférée des petits bandits locaux ce sont les wazungu, les zorey, quoi. Les Français de souche qui viennent s’installer ici. Ce sont des minorités visibles. Moi je fais partie des minorités invisibles. Personne ne peut à priori supposer que je ne suis pas Mahorais ou Comorien. Sauf quand j’ouvre la bouche. Souvent on me fait des sourires entendus à l’occasion d’une blague mais je n’y comprends rien. Les autres étrangers se rient bien des aventures et des violences que subissent les wazungu. Ils sont vus pour la plupart comme des colonisateurs qui perçoivent de hauts salaires, louent de grosses villas, vivent en circuit fermé entre le Camion Rouge et le Camion Blanc, entre les courses à Jumbo et les activités chez les Naturalistes . De nombreux fonctionnaires, enseignants, policiers, responsables associatifs. Wazungu n’est pas l’équivalent du gringo sud américain. Le wazungu est blanc et son féminin est la wazunguette . Moi je ne vois pas foncièrement de différence entre un fonctionnaire wazungu et un autre qui ne l’est pas. J’ai l’impression que le rêve de tout jeune Mahorais est de partir en France. Souvent je vois la Tour Eiffel qui brille sur les portables. Puis quand vient l’âge on rentre au pays où on navigue entre deux terres et trois îles. On peut être né en Grande Comore, avoir vécu longtemps en Europe puis s’installer à Mayotte tout en rêvant de s’installer un jour sur son île natale où selon tous les Comoriens il fait bon vivre malgré la pauvreté. Mayotte est pleine de femmes et d’hommes venus des Comores, de Madagascar prêts à tout pour vivre une vie meilleure. Ce sont les petites mains de Mayotte, les pêcheurs, les maçons, les peintres, les agriculteurs, les lavandières, les revendeurs de fruits et légumes ce sont ces derniers qui font vivre l’île au jour le jour. Car les Mahorais occupent les fonctions nobles. Ce sont les aristocrates. Les classes possédantes, les Français plus français que les Français. Alors que pour beaucoup d’autres la France c’est la souffrance. Au bataillon de wazungu viennent s’ajouter le bataillon des Francos : les franco marocains, Franco algériens, Franco tunisiens, Franco togolais, Franco sénégalais, franco comoriens, Franco congolais, Franco réunionnais, Franco malgaches, franco guyanais, franco martiniquais et franco guadeloupéens. C’est la France en marche, ce 101ème département, mais la France en marche arrière . Et l’ennui c’est que je collabore à cette entreprise condamnée à maintes reprises par les Nations-Unies.

Le cimetière de Manzarisoa entre histoire et infini

Quelque part entre les favelas de M’Tsapéré il y a un étrange îlot de verdure, une sorte de quadrilatère planté ici et là de pieds de fruit à pain et de manguiers. Des fleurs roses posent et semblent émettre un cri de silence strident dans la verdure.

Quelque part au centre de ce nulle part un énorme buisson d’épées-de-saint-Jacques vertes. Ces épées-de-saint-Jacques qu’on appelle au Brésil espada de Ogum sont des plantes grasses vertes striées de jaune qui assurent la protection des habitations. Leur office est de terrasser les démons. Leur présence ici  a Mayotte me rappelle qu’ici comme ailleurs au Brésil, dans l’Etat de Bahia, aux Antilles, en Guadeloupe, l’esclavage a sévi. Et qu’ici comme ailleurs on navigue entre histoire  et infini, infini étant pris dans le sens d’irrationnel, d’impalpable. Le temps à fait son œuvre mais je repère les traces de petits quadrilatères de pierre dont on ne sait si ce furent des tombes. Je pense à un cimetière d’esclaves. L’endroit a été clos. On voit les grilles vertes qui ont clos l’enceinte. Mais à plusieurs endroits le grillage à été défoncé. Dans ce havre de paix aucune âme ne pénètre. Les enfants jouent à la frontière de ce périmètre. Quel interdit les empêche de pénétrer dans un tel paradis? Parfois je pense qu’autrefois une rivière passait par là, car cet espace est vallonné, et que jadis des lavandières y faisaient leur lessive. À deux pas, séparé de ce parc étrange, il y a un terrain désaffecté où les jeunes jouent au foot, où ont lieu les répétitions de cérémonies de mariage coutumier. Les tambours y résonnent au milieu des graffitis. On se croirait aux portes de ce quadrilatère aux portes du triangle des Bermudes.

Le cimetière n’est pas désaffecté. Il y a une partie semble-t-il catholique, une autre musulmane. Le jour de l’an musulman le 22 septembre 2017, soit en l’an 1439 de l’ère musulmane, j’ai vu un groupe de personnes, tous des hommes, à la nuit tombée, sous la lumière de torches, creuser la terre, la bêcher, la retourner. Puis amener sur place de leur domicile d’énormes roches qui ont servi à circonscrire l’espace du tombeau où est enseveli un parent ou un ancêtre.

Les Révérends Pères Jean-Baptiste Du Tertre et Labat adoraient le diable boucané !

 

Les Révérends Pères Du Tertre (1610-1687) et Labat (5 septembre 1663- 6 janvier 1738) , Jean-Baptiste de leur prénom, était Frères Prêcheurs, membres de la Congrégation de Saint-Louis, on dit pour simplifier aussi, Pères Blancs par opposition aux Pères Noirs , les Jésuites ! On dit aussi Dominicains ! Non ils n’étaient pas de la Dominique, île proche de la Guadeloupe, ni de la République Dominicaine.  Ils faisaient partie de l’ordre des Dominicains, fondé par Dominique de Guzman dit saint Dominique en 1215 ! C’étaient des missionnaires apostoliques dont la devise était louer, bénir, prêcher . Ils naquirent et moururent en métropole. Mais entre temps ils parcoururent les isles d’Amérique, les françaises, les anglaises, les hollandaises, chacun avec son propre tempérament, sa propre verve, sa propre vérité. L’un y fit trois séjours totalisant 6 ans et l’autre un seul et unique séjour de 11 ans entre 1693 et 1705. De retour au bercail ils écrivirent chacun leurs mémoires enrichies de cartes, figures, plans.  Le Père Du Tertre publie en 1654 la première édition de son Histoire  Générale des Isles de Saint-Christophe, Guadeloupe, Martinique habitées et autres en  4 tomes. Le Père Labat publie quant à lui 68 ans après en 1722 son Nouveau Voyage aux isles de l’Amérique qui retrace de façon épique et rabelaisienne son voyage réalisé de Paris à La Rochelle puis vers les Antilles entre 1693 et 1705

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A la Guadeloupe à cette époque il avait des  Capucins, des Dominicains, des Carmes, des Jésuites qui se répartissaient le marché du spirituel ! Parfois des épidémies réduisaient le personnel et il fallait donc toujours et toujours de jeunes et nouvelles recrues trentenaires avides d’aventures prêtes à s’expatrier vers les isles où ils pourraient à loisir évangéliser esclaves, Mores et sauvages.

Que nous apprend le bon Père du Tertre sur le diable, dans son histoire générale des isles de Saint Christophe, de la Guadeloupe.

« Des oiseaux. De l’oiseau appelé Diable

XI

Le Diable est un oiseau nocturne, ainsi nommé par les habitants des Iles, à cause de sa laideur. Il est si rare, je n’en ai jamais pu voir un seul, sinon de nuit, et en volant. Tout ce que j’en ai pu apprendre des chasseurs, est que la forme approche fort de celle du canard, qu’il a la vue affreuse, le plumage mêlé de blanc et de noir, qu’il repaire dans les plus hautes montagnes, qu’il se terre comme des lapins dans des trous qu’il fait dans la terre où il pond ses oeufs, les y couve et y élève ses petits, je n’ai pu apprendre de quelle viande il les appatelle. Quand il paraît de jour il sort si brusquement  qu’il épouvante ceux qui le regardent. il ne descend jamais de la montagne que de nuit en volant, il fait un certain cri  fort lugubre et effroyable. Sa chair est si délicate qu’il ne retourne point de chasseur de la montagne, qui ne souhaite de bon coeur avoir  une douzaine de ces diables pendus à son col »

Labat fut un diable d’homme à la fois historien, botaniste, écrivain, missionnaire chrétien, explorateur, ethnologue, ingénieur, architecte, médecin, agriculteur, rhumier, militaire, propriétaire terrien, habitant sucrier, propriétaire d’esclaves et j’en passe !On pourrait ajouter flibustier et boucanier si sa profession  n’incitait pas à une certaine réserve. Il a laissé à la postérité un fils : le kill-devil (tue-diable) baptisé guildive, conçu au départ comme médicament devenu par raffinages successifs  le rhum agricole : le rhum du Père Labat de Marie-Galante ! Peu importe si le rhum du Père Labat n’a été commercialisé qu’a partir de 1860 et est actuellement fabriqué sur 150 hectares par la Distillerie Poisson, c’est le révérend père Labat qui a posé les bases de la vinification du jus de cannes à sucre fraîches, le vesou, puis de sa distillation en rhum agricole.

Le 4 août 1693 il quitte Paris pour la Rochelle. Le 24 novembre 1693, à l’âge de 30 ans, il part de la Rochelle accompagné d’une dizaine de missionnaires à bord de la flûte La Loire qui fait partie de la flotte de 37 vaisseaux avec pour vaisseau amiral le  vaisseau du roi l’Opiniatreté, lequel possède 200 hommes d’équipage et 44 canons ainsi que quelques passagers. Direction la Françamérique, pour certains la Guyane, d’autres comme lui et ses confrères la   Martinique  ! Il y arrivera le 29 janvier 1694,  Après deux ans de service à Macouba, il part pour la Guadeloupe.

Le père Labat définissait le quartier de Basse-terre comme « un pays composé de bois, montagnes et précipices. » Arrivés avec ses guides en haut de la Soufrière il dit : « Nous voyions la Dominique, les Saintes, la Grande-Terre et Marie-Galante, comme si nous avions été dessus. Lorsque nous fûmes plus haut nous vîmes fort à clair la Martinique, Monserrat, Nieves et les autres isles voisines. Je ne crois pas qu’il y ait un plus beau point de vue au monde, mais il est situé dans un endroit incommode et trop proche d’un voisin fort dangereux. »

Cet homme a l’odeur de l’encens, du sucre, de la poudre, du soufre et du diable. Il aimait tant le soufre qu’il écrivait avec deux s souffre ou avait un ph souphre. C’est ainsi qu’il baptisa la Soufrière de Souphière ou de Souffrière ou carrément la montagne des Diables.  Pour arriver au sommet et trouver les diables il fallait franchir au moins sept ou huit rivières ou ruisseaux , escalader, hisser, passer à gué, sauté-mater. C’était un de ces gaillards rudes, il ne se déplaçait jamais sans son litre de vin de madère et son pain pour compléter son repas de diables, de grives,  de perroquets, de perdriques ou de perdrix, laissant aux nègres l’eau de vie et la farine de manioc.

Pour manger son diable pas besoin d’assiette, il adorait comme les nègres l’assiette faite en feuille de cachibou ou de balisier ! Parfois comme à l’occasion de la fête du roi le 25 août on faisait la fête. Le seul voeu que font les Dominicains c’est celui d’obéissance ! Aucun Dominicain n’a jamais fait voeu d’abstinence de mangeaille et de boisson ! et comme tout bon dominicain il ne s’aventurait nulle part dans son apostolat e prédication au moins son pain et sa bouteille de madère ! C’était le moment du boucan. Le maître de boucan mettait le vin au frais dans un ruisseau puis se chargeait de construire un ajoupa, un boucan  en pleine montagne. Pour cela il tuait un cochon, le vidait et le mettait à rôtir selon les règles boucanières sous une charge de braise. Dans la panse de ce cochon sauvage ou marron il jetait du jus de citron, du vin blanc, du poivre, du lait de coco du piment et des épices. On jetait dans ce mélange les diables . Quand on était beaucoup les jours de fêtes on tuait pour les esclaves quelques cabris qu’on faisait rôtir ! Comme il le précise dans son reportage il lui fallait  au moins deux diables rôtis à la broche pour être rassasié ! il admet que ce n’est pas la première fois qu’il mange des diables et qu’il en a déjà mangé dans un autre pays (la Martinique) mais que ceux de la Souphière sont « plus délicats et de plus facile digestion que les autres ». Ce n’est pas moi qui l’invente. Certains ont péri sous l’Inquisition, domaine de spécialité des dominicains, pour bien moins que cela ! Lisez plutôt :

« Il faut avoüer qu’un diable mangé de broche en bouche est un mets délicieux. Je croyois être rassasié ayant un diable dans le corps ; mais soit que l’air froid de la montagne, ou la fatigue du chemin eussent augmenté mon appétit ; soit que les diables de ce païs-là soient plus délicats et de plus faciles digestion que les autres, il fallut faire comme mes compagnons, et en manger un second. La nuit fut belle et sans pluye, et nous dormîmes bien, quoique les diables fissent un grand bruit en sortant de leur maisons pour aller à la mer, et en y retournant. »

S’il fallait au révérend père au moins deux de ces volatiles boucanés pour se sentir rassasié, imaginez ce qu’il ne fallait pas pour un vorace ! Pour un vorace 3 volatiles n’étaient que hors d’oeuvre qu’il fallait faire suivre soit de cochon soit de cabri boucané.

Les diablotins disparaissaient des environs du Nez Cassé entre mai et septembre puis revenaient pour y passer deux mois. Certains restant pour s’occuper des oisillons qu’on appelait cottous.

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Le père Labat était un grand amateur de diablotin, appelé aussi diable ou petrel diablotin.  L’oiseau appelé scientifiquement   pterodroma hasitata était du temps des deux chroniqueurs dominicains  chassé impitoyablement dans les hauteurs proches de  la Soufrière dans la montagne aux Diables où il nichait dans des trous caché le jour comme des lapins de garenne dans leur terrier. On le débusquait avec l’aide de chiens et de bâtons. Il poussait aussi des cris de chiens ou était-ce des cris pour effrayer les mangoustes qui en étaient elles aussi friandes !  La chair du diable était noire douce et délicieuse. Comme le diable se nourrissait exclusivement de poisson, étant un oiseau pélagique, sa chair avait un goût de poisson.

Le Père Labat s’étonnait qu’on s’étonne en métropole que les gens des îles mangent des oiseaux pendant le Carême ce qui n’était pas permis en métropole. Il répondait à cela en disant que les missionnaires étant par concession apostolique comme des évêques locaux avaient déterminé après consultation avec les médecins que la diable était viande maigre nourriture végétarienne et pouvait donc être consommé sans péril pour l’âme toute l’année. Le diable et surtout le cottou qui était fort gras et apprécié des religieux était considéré comme de la manne envoyée par le Très-Haut sur ces contrées. A la défense de notre homme je dois ajouter qu’en de nombreuses occasions dans l’histoire les oiseaux furent considérés comme du poisson et comme tel n’étaient pas considérés comme chair. Donc parfaitement adéquats pour le jeûne !

L’aliment était si prisé qu’il disparut. A partir de 1847, année du terrible tremblement de terre qui touche la Guadeloupe, le diable disparaît de la région. On croit alors l’espèce en extinction en Guadeloupe. Pendant 160 ans on n’entendait plus parler des diables. Le diable avait disparu de la montagne des oiseaux telle que l’avait connue là-bas. Il niche sur l’île Hispaniola entre Haiti  et République Dominicaine. On en trouve quelques-unités à Cuba et à Trinidad, et il y a une dizaine d’années il a été réaperçu près de Petite Terre et la Désirade.

Le pétrel diablotin  appelé bruja en espagnol, black-capped petrel en anglais, et parfois aussi  chathuant) arrivait autrefois à se retrouver juste au Camp-Jacob où je suis né ! Il est pour moi évident que mes ancêtres tel le père Labat raffolaient eux aussi de diablotin  : rôti, bouilli, en escabèche, en marinade, en colombo. Les meilleurs diables et diablotins étaient leurs petits, les cottons, qui étaient particulièrement appétissants. Certains partis en marronnage ont dû comme les diablotins être chassés dans les montagnes avec force coups de batons, de gaules avec crochets, étranglés, plumés, éviscérés, flambés, rôtis. Nous avons tous deux survécus, diables et descendants d’esclaves avec nos plumages  noirs, blancs et gris. Nous poussons toujours nos cris de chiens quand nous partons la nuit à la pêche en mer et nous sommes toujours autant piscivores et terricoles.

Les feuilles de cachibou servaient à emballer les gommes chibou et à les envoyer dans des tonneaux vers l’Europe.

Histoire Générale des Isles de Saint-Christophe, Guadeloupe, Martinique et autres isles de l’Amérique

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 1

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 2

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 3

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 4

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 5

Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1724) Tome 6

Généalogie de Marie, vierge immaculée

On croit faire table rase de son éducation ! Moi,  Jean-Marie Arsène, donc sous la très haute triple protection de Jean, Marie et Arsène,  fils de Marie-Thérèse Joseph, elle même consacrée à Marie, à Thérèse et à Joseph et de Ludovic Philippe Jacques, triplement béni par Ludovic, Philippe et Jacques,  j’étais sans doute prédestiné à une carrière ecclésiastique ! J’aurais pu porter soutane et qui sait un jour comme Cabo, devenir monseigneur ! voire même cardinal et qui sait, pape, le premier pape de la Guadeloupe ! Le pape Wolfok Premier et Dernier! Ma première bulle papale aurait été celle-ci : Romanus Pontifex 2.Lire la suite »

going back to your sang-mêlé roots : Trinidad, Martinique, India, Africa, France

J’ai été très ému par la quête de Liz Bonnin née en France d’une mère née à Trinidad et d’un père né en Martinique. On voit sa progression dans sa recherche de sens. D’abord à Trinidad où elle va retrouver ses ancêtres tamouls, puis à la Martinique où elle se retrouvera face à son ascendance Gros-Désormeaux. A partir de sa grand-mère Julie Bonnin, née Gros-Désormeaux, fille de Gros-Désormeaux Jean Baptiste François Achille et de Savane  Félicité Evariste Charlotte (mariés le 29 aout 1907 acte 17) . Achille Gros-Désormeaux est le fils de Louis Marie Gros-Désormeaux. Quand il naît le 5 octobre 1883 il est dit fils de Louis Marie Gros- Désormeaux dit Adolphe, propriétaire, âgé de 79 ans. Adolphe, né en 1828 meurt à 83 ans, en 1911 (acte de décès 342). il est dit sur l’acte de décès, fils de François Alexandre Gros-Désormeaux (fils)  (1795-1883) décédé en 1883 et de son épouse Marie Joseph dite Césinette, mariés au Vauclin le 28 juin 1835 . On va de découverte en découverte ! Liz Monnin va de choc en choc ! Elle se rend compte que les Désormeaux étaient des propriétaires de plantation, lit sur un inventaire  daté de 1838 que ses ancêtres possédaient bel et bien des esclaves. Puis c’est le moment de la première révélation. 6 enfants du couple Marie Joseph et François Alexandre (dit Montout) Gros-Désormeaux fils sont des anciens esclaves émancipés en même temps que leur mère par arrêté du roi du gouverneur en date du 20 mai 1831. L’acte d’affranchissement date du 25 juin 1831. Il s’agit de Marie Françoise, François, Louis, Marie Rose, Marie Reine, Louis Marie né en 1828. Dans l’acte de mariage de 1835 entre François Alexandre (dit Montout ) Gros-Désormeaux fils et Marie Joseph (dite Césinette), les parents sont précisés . Il s’agit de François Alexandre Gros-Désormeaux père (1736-1832) né en 1736 à Rivière-Pilote, Martinique et la négresse libre Pauline Zoé, 29 ans plus jeune que lui (1765-1855) dont deux enfants François Alexandre (dit Montout) né en 1795 et Marc Antoine (dit Gustave) né en 182 seront émancipés le 26 février 1804. Gros-Désormeaux aura d’autres enfants non esclaves avec  Pauline Zoé, à laquelle il lègue en septembre 1831 par testament  tous ses biens. A la mort du père de ses enfants en 1832 Pauline Zoé deviendra propriétaire d’esclaves et sera dédommagée en 1848 en espèces sonnantes et trébuchantes comme tous les propriétaires d’esclaves alors qu’elle même et ses enfants ont été eux mêmes esclaves. That’s mad ! I’m flagerbasted ! Les réactions de Liz sont étonnantes ! Je crois bien qu’elle suspectait que ses ancêtres étaient esclavagistes, elle l’avait un peu pressenti, blanc en Martinique à cette époque là ça voulait dire esclavagiste, elle voulait juste savoir s’ils avaient été de bons esclavagistes ou de mauvais esclavagistes. Elle n’envisageait probablement  aucun lien de sang avec l’Afrique, elle n’envisageait pas que ses propres ancêtres aient pu être descendants d’esclaves. Cela ne l’effleurait pas du tout puisqu’elle se disait au départ descendante de Portugais et de Tamoul et de Français de la Martinique ! elle a vécu jusqu’à l’âge de 10 ans en France puis elle est partie en Irlande avec sa mère. Elle est UK  mais aussi FR, TT, MQ, IN. Elle a passé de nombreuses vacances en Martinique, y est allée jusqu’à la mort de sa grand-mère Julie Bonnin, dont elle retrouve une soeur qui est sa marraine, elle revisite la maison de sa grand-mère. Mais semble avoir perdu le contact avec Trinidad. J’ai trouvé intéressant sa réaction au fait que ses ancêtres tamouls du Nord de l’Inde avaient perdu toute connection selon elle avec leur foi indienne et qu’ils étaient rentrés corps et âme dans le presbytérianisme qui étaient la seule voie possible pour leur élévation sociale à travers l’école et la religion. Un de ses parents de patronyme Sirju devient en l’espace de 14 ans à Trinidad (il y est arrivé à l’âge e 4 ans) instituteur ! Puis chef ‘entreprise, commerçant. Le coup de grâce vient quand on apprend que le frère de François Joseph junior (né en 1795) Marc Antoine est lui aussi émancipé le 26 février 1804, ce qui implique François Alexandre (dit Montout) Gros-Désormeaux était lui même un sang-mêlé ! Pour conclure  au stade où nous en sommes de sa recherche Liz Bonnin est quintuplement mêlée, France, Martinique, Inde, Afrique, Trinidad. et on n’a pas encore exploré les branches Savane, Bonnin. J’ai trouvé intéressant cette quête et en même temps j’ai trouvé qu’alors elle avait cherché à savoir d’où venaient ses ancêtre tamouls allant jusqu’au bateau par lequel étaient arrivés son arrière-arrière grand-père, sa mère, son père et ses frères avec leurs noms tamouls, elle n’a pas cherché à en savoir plus sur ses ancêtres africains. D’où venaient Marie Joseph et Pauline Zoé ? Par quel bateau sont -elles arrivées ? I sur would like to know that as well ! On sait que les parents de François Alexandre Gros-Désormeaux père venaient de Marseille (Joseph Gros (1696-1762 et Charlotte Gabrielle Angélique Marion (1700) et qu’ils se marièrent à Rivière-Pilote le 22 septembre 1929. que c’est seulement à l’âge de 95 ans, en 1831, à l’article donc de la mort, qu’il se marie avec sa femme et ex-esclave et si on le désire on peut via genéanet et d’autres sites généalogiques remonter jusqu’au temps où le diable était tigason ! il n’en est pas de même pour les racines tamoules et africaines ! Mais impossible n’est pas français, impossible n’est pas sang-mêlé non plus ! Consultez actes notariaux, inventaires, testaments, actes de naissance, de reconnaissance, de décès, actes de notoriétés, jugements rendus par la cour, arrêtés du gouverneur, actes d’affranchissement, registres d’esclaves, contrats de mariage,, listes de bateaux, actes de baptêmes, un jour viendra la lumière. vous aurez souvent des chocs, probablement, eh oui voir ses ancêtres traités comme es commodities, ce n’est pas franchement gai et supportable mais c’est ainsi, acceptez, avancez, comprenez et ne jetez la première ou la seconde pierre sur quiconque, noir blanc rouge jaune vert orange ou kako, ils ont fait ce que les  circonstances du moment, de l’époque qu’ils ne maîtrisaient pas tous ont exigé. Parfois certes avec leur collaboration franche et compromettante mais parfois aussi contre leur gré. Moi je persiste à croire qu’entre maîtres et esclaves il y eut aussi de l’amour, pas seulement du désir ! et nous sommes tous à un titre ou l’autre fruits de ces empoignades et e ses fulgurances, des sangs-mêlés ! A  nous de démêler un à un au peigne fin e notre mémoire tous les fils et à les retisser e façon à ce que sang fasse sens !

Formidable émission que cette émission de la BBC ! Si je peux je lirai le livre d’Emile Désormeaux (1941-2017) qui raconte cette épopée  :   Sang-Mêlé : les miens dans l’humaine condition, 2003 aux Editions Désormeaux

Il me restera en mémoire ce que disent à Liz Monnin des descendants sexagénaires goguenards de Désormeaux quand elle visite une des plantations qui leur appartenait : ici nous sommes tous des Désormeaux, certains portent Désormeaux, d’autres non mais nous sommes tous dans cette terre des Désormeaux ! Ce Désormeaux c’était un sacré coq ! un sacré coq game ! il régnait sur sa basse-cour et il a peuplé ! Ce fut sa geste ! Un grand coqueur devant l’Eternel, qui était encore vert à 95 ans ! Ah ces sang-mêlés, incorrigibles !